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Comment parler de l’affaire Dieudonné en classe ?

Cette chronique sera prochainement publiée sur le site du Web pédagogique. L’article s’adresse en particulier à mes élèves de 3ème avec qui j’ai évoqué l’affaire Dieudonné en classe : vous retrouverez ici les documents vus et le sens pédagogique de cet éclairage de l’actualité.

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Depuis plusieurs jours, « l’affaire Dieudonné » a pris une ampleur considérable. En tant que professeur d’Histoire-Géo-Education civique, cette actualité fait écho à des sujets que j’enseigne au quotidien. Je travaille actuellement avec mes élèves sur l’exercice des libertés en France (4ème) et sur l’antisémitisme à travers la montée du nazisme en Allemagne (3ème). Bientôt, nous étudierons l’extermination industrielle des Juifs et des Tziganes lors de la Seconde Guerre mondiale. Alors que ces thèmes se retrouvent dans un débat public, faut-il parler de l’affaire Dieudonné en classe ? Oui, car c’est notre devoir d’éclairer les élèves sur ce qu’ils  entendent et vivent, surtout quand cela peut les mettre en porte-à-faux avec ce que nous leur enseignons. Mais comment s’y prendre ?

En 2009, Dieudonné se présente aux élections européennes à la tête de la « Liste antisioniste ».

Le débat autour de l’antisémitisme de Dieudonné est ouvert depuis les années 2000 mais c’est avec l’émission de France 2 « Complément d’enquête » (« La dictature du rire », 19.12.2013)  qu’il est revenu sur le devant de la scène. En enquêtant sur Dieudonné, les journalistes de France 2 montrent que la « quenelle » est pour certains bien plus qu’un gimmick scénique déclaré anti-système par son auteur. A de nombreuses reprises, ce signe a été effectué et photographié devant des lieux explicites : des synagogues, une photo d’Anne Franck, un mémorial des camps de la mort, Auschwitz, … Une caméra cachée d’un spectacle rapportant les propos de Dieudonné sur Patrick Cohen amène Radio France à porter plainte pour « incitation et provocation à la haine« .  En pointant l’humour au service de la haine, France 2 montre que la frontière entre l’humoriste Dieudonné et l’activiste politique est de plus en plus confuse.

En 2008, le régisseur de Dieudonné se déguise en déporté juif pour remettre un « prix »  au négationniste Robert Faurisson

En 2008,  Dieudonné avait déjà fait scandale en décernant à la fin de son spectacle « le prix de l’infréquentabilité et de l’insolence » à Robert Faurisson. J’avais déjà écrit un article sur ce sujet (voir « Les ficelles de l’Histoire : Dieudonné, marionnettiste et pantin ») et je concluais le billet ainsi :

« Le scandale auto-proclamé du Zénith est une provocation antisémite de plus de la part de Dieudonné. La présence dans la salle de négationnistes et de Jean-Marie Le Pen (qui réaffirma cette année que les chambres à gaz étaient « un détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale») donnent une consistance particulière à cette scène. Un appel à la vigilance et à toujours regarder dans quel but certains tirent les ficelles de l’Histoire.« 

La polémique actuelle m’a amené à regarder sur internet de nombreuses vidéos émanant de Dieudonné ou de la « Dieudosphère ». Le constat que je tire de tous ces visionages, c’est que Dieudonné continue ce qu’il a commencé, contribuant à attiser la haine et, sous couvert d’humour, menace le vivre-ensemble dans notre pays. Plusieurs documents montrent qu’il s’amuse de façon répétée d’un crime contre l’humanité. À partir de ce moment-là, il devient nécessaire de prendre un moment pour expliquer aux élèves la signification de ce débat et le rapport qu’il entretient avec ce que nous étudions en classe.

Parler de l’affaire Dieudonné en classe 

Quel public ? à quel moment ? 

Je ne compte pas évoquer cette affaire avec toutes les classes. Il faut que le programme du moment s’y prête et c’est le cas pour mes 4ème et 3ème. J’ai déjà évoqué le sujet avec les 3ème car ils ont étudié un dessin animé de propagande montrant l’embrigadement de la jeunesse allemande et travaillé sur un dossier expliquant comment l’Allemagne était devenue un état totalitaire en parlant notamment de l’antisémitisme à cette époque.  Voici comment j’ai amené le sujet.

Lors de la correction, nous sommes revenus sur ce qu’est l’antisémitisme. La question des élèves est souvent la même : « Pourquoi les Juifs ? ». Je note ici que nous manquons actuellement de ressources pédagogiques expliquant simplement les raisons et les manifestations de l’antisémitisme (une vidéo serait la bienvenue). J’ai alors expliqué ce qui a nourri la haine des Juifs au cours de l’Histoire (cet article de Dominique Natanson peut venir illustrer le discours du prof) et connecté ce sujet d’histoire à « l’affaire Dieudonné ». Comme j’avais rédigé un article sur Dieudonné et Faurisson en 2008, j’ai utilisé ce document pour éclairer le débat et le rattacher à un point du cours.

Quelle démarche ? Quels documents ?

Intégrée dans le cours, je ne fais pas de l’explication de « l’affaire Dieudonné » une activité à part entière où les élèves travailleraient en autonomie ou en groupes. Il ne s’agit pas non plus de faire débattre des collégiens sur le cas Dieudonné. L’idée est de leur apporter un éclairage pour comprendre ce qui y est reproché à Dieudonné dans ses propos, ses actes et leur expliquer que cela l’a amené à être condamné par la justice française.  Voici comment j’ai abordé le sujet :

 1. 2008, Dieudonné invite un négationniste sur scène

Nous sommes dans un cours d’Histoire et certains faits doivent être affirmés. J’utilise l’article de la [email protected], explique ce qu’est le négationnisme et montre que Dieudonné s’amuse d’un crime contre l’humanité et entretient l’ambiguité sur scène et sur internet.

2. J’utilise ensuite une vidéo de l’émission « 28 minutes ARTE » (les 45 premières secondes) pour revenir à la polémique actuelle.

3. J'aborde la gestuelle initiée par Dieudonné pour montrer que réalisée devant certains lieux symboles du judaïsme ou de la Shoah, "la quenelle" est clairement antisémite.  Un extrait du reportage de France 2 le montre bien ("Quenelles et bananes : l'indigestion" de 6.15 à 6. 55).

4. Je termine avec cette image interactive que j'ai élaborée. Dans la fin de l'extrait vidéo citée plus haut, on voit Jean-Marie Le Pen faire la quenelle.  J'explique avec l'image pourquoi l'ancien leader du Front national a été condamné pour "contestation de crime contre l'humanité" (le point de détail) et les relations privées qu'il entretient avec Dieudonné. J'évoque de nouveau le négationnisme de Robert Faurisson et montre que Dieudonné ne s'est pas contenté de l'inviter une fois sur scène. Il l'a aussi fait joué dans son film "L'AntisEmite" dont j'ai inséré un extrait montrant que Dieudonné s'amuse de la Shoah de façon répétée. Il a clairement dépassé  le stade de la blague sur les juifs pour enter dans un discours qui porte atteinte à une communauté et au vivre-ensemble.

 

Je termine sur quatre points

le rire est une arme redoutable et l'humour peut être utilisé à des fins politiques. Il faut rester vigilant car le talent humoristique n'enlève rien à la teneur radicale et dangereuse des propos tenus. Il en est de même pour la chanson (voir Shoananas).

n'importe quel état peut être critiqué. L'état d'Israël ne fait pas exception à la règle mais il faut se méfier de la confusion que Dieudonné et d'autres entretiennent entre antisionisme et antisémitisme. À ce propos, la lecture de ce billet de Pascal Boniface est très intéressante ("On peut être sioniste et favorable à la reconnaissance des droits du peuple palestinien.")

ce n'est pas parce que vous avez déjà fait une quenelle que vous êtes antisémite. Cette gestuelle, banalisée par Internet et la médiatisation de l'affaire Dieudonné, peut être considérée comme un bras d'honneur. Mais quand il est fait devant un lieu de culte juif ou un lieu de mémoire, il n'y a pas de doute possible sur sa signification antisémite (voir cet article Enquête : sur la "quenelle" devant l'école juive où Merah a tué 4 personnes).

- j'ai rédigé cet article pour que vous ayez un support écrit sur lequel revenir de façon claire à la maison.

 

L'Antisémite : affiche
Affiche de l'AntisEmite, un film de Dieudonné de 2012

Les ficelles de l’Histoire : Dieudonné, marionnettiste et pantin

 « Sachez en tout cas une chose,  vos applaudissements vont retentir, vous verrez dans les médias, dès demain matin, peut-être même jusqu’assez loin… Robert, je crois que vous méritez bien ce prix.  Le sketch ne serait pas complet… je vais demander à Jacky mon fidèle technicien de remettre à Robert «le prix de l’infréquentabilité et de l’insolence». Jacky dans son habit de lumière. Photographes lâchez-vous ! Remarquez le scandale ! Ovation ! »

Le 26 décembre, la bêtise et l’ignorance ont atteint le Zénith. Dans cette salle parisienne, l’humoriste Dieudonné décerne à la fin de son spectacle « le prix de l’infréquentabilité et de l’insolence » à Robert Faurisson. Dans ce qu’il nomme un sketch, Dieudonné appelle les spectateurs à ovationner un négationniste. Le négationnisme consiste à nier l’importance et même la réalité du génocide des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945).

Robert Faurisson prétend que les chambres à gaz sont un mythe et les 6 millions de morts juifs une invention. Des historien(ne)s ont démontré avec brio comment les négationnistes manipulent et tronquent les sources, tirent les ficelles de l’Histoire pour déjouer un complot imaginaire. Un mensonge qui s’explique le plus souvent par l’antisémitisme c’est-à-dire la haine des juifs. Pour Pierre Vidal Naquet, les négationnistes sont des « assassins de la mémoire » car en niant la réalité de la Shoah (=le génocide juif) ils tuent les victimes une deuxième fois.

Pourquoi Dieudonné invite t-il une personne aussi décriée ? Dans le Journal du Dimanche, il dit ne pas être d’accord « avec toutes les thèses » de son invité surprise. Quand celui-ci glisse à l’humoriste sur scène « Je peux te compromettre », Dieudonné crie en guise de réponse « Liberté d’expression ! ». L’artiste défendrait ainsi une noble cause. Mais Dieudonné mélange tout et son goût pour la provocation vire à l’indécence. L’idée de déguiser en faux déporté juif un technicien pour remettre un « prix » à quelqu’un qui nie l’existence des chambres à gaz sert-elle aussi la liberté d’expression ? Il ne fait que piétiner la mémoire d’hommes et de femmes.

Lors de ce pastiche de cérémonie, Faurisson  agit tel un pantin dont Dieudonné tire momentanément les ficelles. Pour recevoir « l’ovation », le marionnettiste lève le bras du nominé. Pourtant, cet homme qui avoue ne « pas avoir l’habitude de ce genre d’accueil » profite du tremplin médiatique dressé par Dieudonné. De Dieudonné ou de Faurisson, qui est la marionnette de cette mascarade ? Les deux. Mais chacun y trouve son compte : l’existence médiatique.

Le négationniste sait que le public venu applaudir Dieudonné n’a peut-être que des lointains échos de la polémique dont il est l’objet : « Vous ne savez pas ce que je dis, ce que je maintiens. La plupart d’entre vous ne savent pas ou savent ce que les médias osent dire à mon propos, toutes les sottises qu’ils peuvent prêter aux révisionnistes ». Faurisson profite de l’occasion pour replacer son éternelle théorie du complot : au complot juif, au complot historique s’ajoute le complot médiatique. Les médias mentent et vous cachent la vérité. Faurisson cherche à capter une audience aujourd’hui très limitée, fort heureusement.

Pour Dieudonné , la motivation affichée (« Liberté d’expression ! ») paraît fragile quand on entend ou lit ses déclarations. Sa première pensée à l’accueil de son hôte sur scène est la place que tiendra le scandale prémédité dans les médias le lendemain :

« Sachez en tout cas une chose,  vos applaudissements vont retentir, vous verrez dans les médias, dès demain matin, peut-être même jusqu’assez loin ».

Faire scandale est pour lui une arme médiatique. Cette stratégie devient coutumière à Dieudonné. Alors qu’en 1997 il se présentait aux élections législatives contre une candidate d’extrême droite, Dieudonné affirme en 2008 que Jean-Marie Le Pen est le parrain de sa fille. D’après le JDD, «ce n'est pas vrai mais l'audience que cette information m'a donnée m'aurait coûté plusieurs millions de publicité sur TF1 ou France 2 (…) Les journalistes ne viennent plus voir mes spectacles, ils ne réagissent que lorsque je fais scandale". Provoquer pour exister : un triste dessein pour un humoriste…

Le scandale auto-proclamé du Zénith est une provocation antisémite de plus de la part de Dieudonné (voir l’article de wikipedia). La présence dans la salle de négationnistes et de Jean-Marie Le Pen (qui réaffirma cette année que les chambres à gaz étaient « un détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale») donnent une consistance particulière à cette scène.

Un appel à la vigilance et à toujours regarder dans quel but certains tirent les ficelles de l’Histoire.

E.G

Sources :

La vidéo du 26 décembre 2008 au Zénith

http://www.lepost.fr/article/2008/12/29/1369194_dieudonne-un-scandale-minutieusement-prepare-depuis-un-mois.html#xtor=ADC-218

Article du Journal du Dimanche, 28 décembre 2008, par Mathieu DESLANDES et Marie-Christine TABET

http://www.lejdd.fr/cmc/politique/200852/dieudonne-derape-encore_175242.html

Article de wikipedia

http://fr.wikipedia.org/wiki/Dieudonné_(humoriste)

Sur le négationnisme

Nadine FRESCO, Les redresseurs de morts, 1980. Un texte brillant sur le négationnisme.

http://www.anti-rev.org/textes/Fresco80a/