Archive de mots clefs pour globalisation de l’émotion

Le tsunami au Japon et la mondialisation des cœurs

Le lendemain de Noël, le 26 décembre 2004, le tsunami qui frappe l’Asie du Sud-Est ôte la vie à plus de 225 000 personnes. Les images chocs de cette catastrophe naturelle tournent en boucle pendant plusieurs jours sur nos écrans. Spectaculaires et médiatisés, les effets dévastateurs du tsunami suscitent une forte compassion et un formidable élan de générosité à l’échelle internationale, ce que certains appelleront « la mondialisation des cœurs ». Les Unes de journaux (« la Terre en deuil », « Une catastrophe planétaire ») illustrent cette globalisation de l’émotion. Les citoyens du monde sont appelés à faire un geste pour les victimes : un raz-de-marée médiatique et humanitaire permet alors aux ONG de récolter énormément de dons, à tel point que ceux-ci dépassent les besoins pour les interventions d’urgence. Plusieurs raisons expliquent cette mobilisation sans précédent :

  • c’est une catastrophe naturelle, spectaculaire et meurtrière
  • des images chocs tournées par des vidéastes amateurs plongent le téléspectateur au cœur de l’événement (ce qui ne permet pas toujours une prise de distance suffisante).
  • cette région d’Asie est très touristique et accueille des Occidentaux pour les fêtes de fin d’année. Les victimes nous ressemblent.
  • l’événement est surmédiatisé. Pendant ce temps, d’autres catastrophes moins télégéniques mériteraient que l’on s’y attarde…

Aujourd’hui, le Japon est lui aussi victime de cette terrible vague. Si l’on peut faire des parallèles entre les deux événements et leur traitement médiatique, des points diffèrent : le Japon est une puissance mondiale dotée d’une forte expérience dans la gestion des catastrophes naturelles. Il doit faire face aux conséquences d’un séisme de magnitude 8.9 sur l’échelle de Richter et aussi à une menace nucléaire. Pour le 1er ministre Naoto Kan, « le Japon vit sa plus grave crise depuis la Seconde Guerre mondiale ». Les caméras braquées sur l’empire du soleil levant et des cœurs brisés, la mobilisation s’organise et la mondialisation des cœurs refait surface. Comme le montre cette vidéo de BFM TV, l’aide internationale arrive au Japon.

A l'avant-garde des révolutions du monde arabe, les réseaux sociaux se mobilisent aussi pour la cause japonaise. Par exemple sur Facebook, la Croix rouge américaine appelle au don et des groupes de soutien au Japon fleurissent (changer d'avatar pour afficher sa compassion).


Comme l'avait montré l'ouragan Katrina aux Américains en 2005, même les grandes puissances de ce monde sont vulnérables. Bien que le Japon soit un pays riche à la pointe de la prévention contre les risques naturels, l'ampleur de l'événement fait planer beaucoup d'inquiétude sur l'archipel. A l'émotion s'ajoute la peur d'une catastrophe nucléaire, déjà jugée comme la plus grave depuis Tchernobyl (1986). L'avenir nous dira le reste… Evénement-monstre, le tsunami a relégué à l'arrière-plan le printemps des peuples arabes (notamment la guerre civile en Libye) qui avait lui-même balayé de l'actualité la crise ivoirienne (deux présidents pour un pays). Le tout, c'est de ne pas l'oublier… En ce début d'année 2011, l'actualité mondiale va à toute vitesse et comme le montre le dessinateur Vidberg cela n'est pas pour déplaire à tout le monde…

Source image :

"Séisme au Japon", dessin de presse a été réalisé par John Cole pour le compte du Scranton Times-Tribune. Il est ligne sur le site caglecartoons.com.

"Séisme, des répliques à des milliers de kilomètres", dessin de presse réalisé par Vidberg sur son blog "L'actu en patates"

CNN en Haïti : le monopole du cœur ?

Depuis le 12 janvier, les projecteurs sont braqués sur Haiti. Sur notre petit écran, les images de la catastrophe défilent : les médias filment les larmes de ceux qui ont tout perdu, les corps des victimes et les violences pour arracher à manger et à boire. Images chocs tournées par des vautours (« Comment vous sentez-vous, coincé ici dans les décombres ? ») ou nécessaire information pour mobiliser la planète ?

Face à une catastrophe, la déontologie du journaliste est mise à rude épreuve. Dans le quotidien sénégalais Le Soleil, Modou Mamoune Faye pose le débat : « Les caméras des chaînes européennes, asiatiques, américaines… se bousculent pour avoir les « meilleures » images à servir à leurs téléspectateurs. Mais il y a quelque chose qui choque dans cette course effrénée vers le scoop (…). Au nom de la liberté d’informer, a-t-on le droit de tout montrer au point de verser carrément dans le journalisme macabre ? Quelle est la valeur informative de ces milliers de cadavres exposés au regard quelque peu… voyeur de milliards de téléspectateurs ?« 

Journaliste et super-héros ?

Un journaliste peut-il rester insensible à ce qui se passe autour de lui ? Bien sûr que non. Cette semaine, un reportage de la journaliste française Maryse Burgot montrait comment une équipe de France 2 avait aidé à faire hospitaliser Jerry Lafrance, un petit garçon blessé. Jerry doit être adopté prochainement par une famille habitant à côté de Nantes. Avant de diffuser ces images, France 2 avait pris soin d’avertir la famille adoptive de Jerry pour qu’elle ne découvre pas par hasard ce sujet tourné à Port-au-Prince.

Lundi, le journaliste de la chaîne américaine CNN, Cooper Anderson, s’illustre lui aussi, mais un registre beaucoup plus spectaculaire.

Sur cette vidéo de CNN, on voit Cooper Anderson traîner un enfant ensanglanté, puis, après l'avoir rassuré, repart avec lui et le porte. Ensuite, l'enfant part avec un autre homme. Le site Eco89 fait le récit de cette scène : "Anderson Cooper raconte avoir entendu des coups de feu alors qu'il tournait un sujet avec son équipe ; des policiers tiraient en l'air pour effrayer les pillards. Quelques minutes plus tard, il aperçoit un homme qui lance des blocs de béton sur la foule amassée en bas d'un magasin pillé :

« Il a touché un petit garçon à la tête. Je l'ai vu s'effondrer (…) L'enfant était blessé et ne pouvait pas se lever. Il a essayé avant de retomber. Du sang coulait sur son visage. Il était conscient mais il ne pouvait vraiment pas bouger. J'ai eu peur que quelqu'un ne le voit couché là (…) J'ai eu peur qu'il se fasse tuer."

Sur son blog, Cooper Anderson raconte en détail son geste de bravoure, le tout accompagné d'un reportage photo saisissant. Mais, ne tombe t-on pas dans le sensationnel avec ce type d'images ? L'information est là : la situation critique en Haiti pousse certains à des extrémités pour s'en sortir, les plus faibles sont malmenés. Néanmoins le journaliste endosse ici volontairement l'étoffe des héros… alors qu'il a sous les yeux de multiples exemples de courage, d'abnégation et de dignité au quotidien. Les héros ordinaires sont sûrement moins télégéniques…

CNN semble s'être fait une spécialité de ce "journalisme émotionnel" : Eco89 explique "qu'une autre vedette de CNN, Sanjay Gupta, chirurgien et journaliste médical de CNN, couvre également la catastrophe pour la chaîne, qui ne diffuse pas seulement ses analyses, mais également ses opérations."

Lors de la guerre du Golfe de 1990-1991, la chaîne américaine CNN possédait le monopole des images. Avec le séisme en Haiti, CNN recherche t-elle le monopole du cœur ?


Sources images