Dans la tête d’un(e) élève

Après avoir échangé avec les deux classes de seconde puis les avoir accompagné à la librairie « Arthur » à Nogent, Hafid Aggoune a écrit deux monologues pour ces élèves.

Nous les publions ici avec son aimable autorisation.

« Un auteur parmi les livres »

Rencontre avec Hafid Aggoune les 6 et 13 novembre 2009

Lycée Albert de Mun – Nogent sur Marne –  élèves de 2nde  

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MONOLOGUES

 

    1.      Intérieur intérieur

 

Ah non, pas devant ! Sur le côté, deuxième ou troisième rang… ni cachée ni trop exposée…


C’est lui ? Il a un air sérieux… mais ça va, il sourit. Pas cette chaise, c’est là où… tant pis, j’aurais pu m’installer plus vite au lieu de rêvasser comme d’habitude. Et voilà, je me retrouve devant, sur le côté mais devant quand même…
Est-ce qu’il aurait imaginé, en commençant à écrire, qu’il viendrait dans les classes parler de son travail ? Non. Je n’ose pas. Putain qu’est-ce que je suis timide ! ça me perdra ! C’est une bonne question pourtant. Il a l’habitude des questions, mauvaises ou toutes simples, naïves, idiotes parfois… il n’a pas l’air de juger, rien de prétentieux, plutôt gentil… qu’est-ce que je risque ? Absolument rien. La classe ne va pas exploser, je ne vais pas me retrouver nue au milieu de la pièce, mes cheveux ne vont pas devenir rouges, mes chaussures ne vont pas se transformer en pantoufles comme dans ce rêve horrible où je me retrouve devant le portail du lycée déchaussée et en peignoir et sacrément à la bourre, obligée d’aller en cours telle quelle…

Non, je ne risque rien à lever le doigt. Etre là devant l’écrivain n’a rien à voir avec la préparation classe, quand les questions fusaient et que nous nous demandions toutes et tous sans frein qu’est-ce que c’est d’écrire des livres, d’aimer la littérature, d’être sauvé par la lecture, d’apprendre à vivre par l’écriture comme il dit… Rien à voir sur le moment. On ne nous a pas prévenu de ce trouble, de cette paralysie, de cet élan coupé quand il serait là, devant nous, passionné par sa vie. Moi aussi, j’aimerais être une femme passionnée par ma vie, passionnée tout court…
Il dit qu’il était timide et calme étant petit, puis un adolescent discret au regard aiguisé sur les choses… ses mots me rassurent. Oui, ça me fait du bien de l’entendre dire cela, qu’on peut mettre du temps à devenir soi, la gestation, la maturité, l’éclosion. De belles images. Prendre le temps. Grandir. Avec les livres. Calme comme une page. Tranchant comme son bord…
Alors, je la pose cette question ? Elle n’a rien de débile, personne ne va rire. Ils y arrivent bien les autres et personne n’est mort.. Rien de honteux. Vraiment. Juste à lever la main dans un silence. Ne pas rougir. Ouvrir la bouche comme quelqu’un de normal. Prendre la parole. La prendre. Oser. Dire… « Monsieur… », non pas monsieur, dire tout de suite, lancer la question, directement, dans le mouvement de l’instant, sans cassure : Est-ce que vous auriez imaginé, en commençant à écrire, venir dans les classes parler de votre travail ? Trop construit, trop « élève sérieuse »…
« En imaginant le métier d’écrivain, est-ce que vous pensiez venir parler de votre travail devant des élèves » Non plus…Allez ma fille ! Du courage, du courage, du courage ! Bon… « Au début, vous imaginiez venirparler de votre écriture comme aujourd’hui ? » Là, c’est bien, simple et concis. Oui, c’est beaucoup mieux… Oublier son regard, le regarder sans le voir, comme une professionnelle, directe, franche, journalistique, droite, fière, sûre de moi, la voix claire…
Allez je me lance…

Hafid Aggoune

Paris, le 7 décembre 2009

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MONOLOGUES

 

    2.      Intérieur extérieur :

 

Elle est encore loin cette librairie ? Pourvu que je ne passe pas au tableau en maths… il faut que je me couche plus tôt.

Tiens c’est drôle… comme quoi les souvenirs ne préviennent pas : ça me rappelle la sortie au théâtre en cinquième… mon premier baiser sur la bouche d’une fille, le goût de sa langue, sucrée et douce, fraîche, caressante… On était là sur le trottoir, comme aujourd’hui, elle avec une copine, derrière Paul et moi. On a un peu traîné par rapport au groupe. Au croisement de deux ruelles, juste avant d’arriver, elle a choppé ma main et c’est arrivé comme un pot de fleur tombé d’un balcon ! Sa bouche a pris la mienne. Le temps était suspendu… Dans la salle, je ne pensais qu’à la chercher du regard, au goût sur mes lèvres, son corps contre le mien. Plongé dans le noir de la salle, je n’avais pas l’impression d’être au théâtre (d’ailleurs je ne me souviens pas du tout de la pièce programmée).

Sous mes paupières, un écran imaginaire faisait défiler le moment que je venais de vivre, mais, étrangement, tout apparaissait comme s’il s’était déroulé il y a mille ans. Je n’avais plus de repère alors je cherchais son visage parmi les silhouettes des élèves. Je ne la voyais pas. A la tombée du rideau, j’ai cru l’apercevoir au moment des saluts des comédiens. J’avais envie de revivre l’instant du baiser, mieux le vivre, ralentir, mettre pause.

Pourquoi était-ce passé si vite ? Pourquoi les belles choses sont si éphémères ? Peut-être est-ce cela que l’écrivain tente de ressusciter par les mots : se replonger dans des instants oublier, rendre hommage à la beauté de nos vies, à ces détails gravés dans nos mémoires pour les faire revivre, scintiller au soleil pour toujours aux yeux du monde ? J’aimerai lui parler de ça dans la librairie, avoir cette discussion, lui demander comment il fait lui pour mettre le passé sur nos lèvres…

Nous arrivons chez Arthur. C’est grand, convivial, chaleureux… la libraire est sympa, elle explique tout et moi je ne pense qu’à ce baiser perdu qui surpasse tous les suivants par la perte et le sentiment de ne jamais pouvoir le goûter à nouveau… le premier… et pourtant il est là, dans un coin de ma peau… Mon dieu, quel fichu romantique je fais ! Moi qu’on imagine si froid, si moqueur, si sûr de moi… Pourquoi marcher dans la rue, venir dans cette librairie en groupe me replonge dans un souvenir jamais réapparu auparavant ? Quel sordide mécanisme de la mélancolie me met dans cet état intérieur ? Trouverais-je, comme l’écrivain, la réponse dans les livres ?

Il a l’air si fort de sa littérature, si remplie d’elle, si émue par elle : Elle… Comment peut-on se laisser émouvoir comme je le fais ? J’ai honte de moi… Lui demander conseil. Quel livre pour un pauvre garçon malade subitement prisonnier dans un instant du passé ? Si lire lui a sauvé la vie, peut-il en être de même pour un autre… pour moi, là maintenant ? Dans tous ces livres, il y en a qui parviendra à extraire la douleur de mes pensées… oui, mais lequel ?

Lui demander à lui… il doit savoir. A dû vivre ça. Peut m’aider. Donner une idée. J’ai beau parcourir les titres, les noms d’auteurs, lire la quatrième… Quel est le livre qui sauvera ce baiser oublié qui ne s’oublie pas et le reste à venir ?

 

Hafid Aggoune

Paris, le 7 décembre 2009

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