Rencontre avec une écrivain : Laurence Tardieu.

Quand nous sommes rentrés dans le CDI, elle nous attendait déjà, le sourire aux lèvres. C’était une grande femme brune, au visage chaleureux. Nous nous sommes installés, dans le fracas habituel des chaises, puis petit à petit, le silence s’installa. Le professeur de français nous dit quelques mots et enfin, notre invité prononça ses premières paroles. Sa voix était pleine de douceur et nous avons tout de suite eu envie d’en savoir plus. Des questions jaillissaient déjà dans l’esprit de certains, d’autres repensaient aux livres qu’elle avait écrits et qu’ils avaient lus. C’était donc elle, si douce, si charmante, l’auteur de ces livres si sombres, si poignants ? Deux heures durant, elle nous parla de son parcours, de son métier, de cette passion qui l’anime et qui fait sa vie : l’écriture.

De la lectrice à l’écrivain

      Dire que les livres font partie depuis toujours de la vie de Laurence Tardieu ne serait pas un euphémisme. Dès l’âge de six ans, elle sent naître en elle l’envie d’inventer des histoires. Lire, c’est pour elle, faire un voyage. Au fil des pages, elle se laisse emporter dans un autre monde. Lorsque l’on est adolescent, on se pose plein de questions, on doute sur tout, on se cherche. La vie fait naître les premiers grands sentiments que l’on pense être les seuls à ressentir. Lire, c’est se sentir moins seul. On retrouve ces doutes et ces émotions que l’on a ressentis, on a comme l’impression de les partager avec quelqu’un. Pour Laurence, « C’est un retrait intérieur avec soi-même », un beau moment de paix, mais pourtant, on ne s’isole pas du monde, on finit même par mieux le capter.

            Des livres, elle en a lus beaucoup. Elle arpentait les bibliothèques, véritable caverne d’Ali Baba de la lecture. Elle adorait les contes, et s’est offert un tour du monde et des cultures à travers ces histoires. Parfois, elle prenait des livres au hasard et les dévorait, du début jusqu’à la fin, parfois sans vraiment les comprendre. Mais tout ce qui lui importait, c’était de lire.

            Son parcours n’a rien de vraiment littéraire. Après un BAC S, elle suivit une PREPA puis entra dans une école de commerce. Mais elle savait déjà que tout ce dont elle avait envie, c’était d’écrire. Elle annonça à ses parents son désir d’être écrivain. Son père lui laissa six mois pour faire ses preuves, écrire et trouver un travail pour subvenir à ses besoins. Elle exerça alors le métier de conseiller d’organisation en entreprise et parallèlement, commença son premier roman.

           A vingt-deux ans, celui-ci est terminé mais ne sera pas publié. Elle recevra une trentaine de lettre de refus de la part des éditeurs. Deux, pourtant, l’encourageront à continuer malgré tout. Elle prit son courage et sa passion à deux mains et se remit à inventer des histoires. Mais écrire demande beaucoup de temps et d’énergie, et après une longue journée de travail, il lui est difficile d’écrire tant elle est fatiguée. Elle arrêta de travailler pour se consacrer pleinement à ses livres et écrit son deuxième roman qui, lui non plus, ne sera pas publié. Elle ne désespère cependant pas et en écrit un troisième qui enfin, naîtra sous la forme d’un livre, en 2002. Comme un père est son premier roman connu des lecteurs français.

 Les livres qui l’ont marquée

        Un de ses premiers coups de foudre littéraire est Noces d’Albert Camus. Elle trouve ce texte intense, dans une écriture fluide où se mêlent le questionnement de la vie et la mort et l’émotion. Le narrateur est très proche du lecteur, comme s’il murmurait l’histoire à l’oreille de celui qui la lit.

         Elle découvre Marguerite Duras à l’âge de seize, dix-sept ans. Cette écrivain, dont le style est très féminin, a beaucoup influencée Laurence dans son écriture.

Beaucoup d’autres livres l’ont marquée, La confusion des sentiments de Stefan Sweig, ou encore La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette. Toutes ses lectures ont nourris son travail d’auteur.

 Ecrire

       Ecrire, c’est une véritable épopée qui commence. Il ne s’agit pas d’un travail intellectuel, mais plutôt d’un travail de création; on est seul avec soi-même et l’inconscient devient le meilleur ami de l’écrivain car on ne contrôle pas cette création. « Quand on écrit, on est libre. » A travers ses mots, elle veut retranscrire les choses de la vie. L’émotion passe avant tout car ce n’est pas l’histoire qui fait un bon livre mais le ton qu’on y met.

           « Commencer un  livre, c’est comme une traversée. On quitte une rive pour passer à autre chose. » L’écriture est une aventure que Laurence ne dirige pas. Elle avance, phrase après phrase, sans savoir ce qu’il adviendra de ses personnages. Elle les découvre petit à petit, tout en ignorant où se terminera son aventure, ni comment se dérouleront les bouleversements de son livre. Elle ressent son histoire en elle et sait quelles émotions elle veut faire passer mais souvent le décalage entre les émotions ressenties et celles qu’elle couche sur le papier est important. Il y a des sentiments qui perdurent,  inexprimables.

            Ecrire, c’est aussi être obstiné. La peur de ne pas y arriver la fait avancer. Les moments de blocage sont fréquents et font partie du métier. Il peut se passer plusieurs jours sans n’avoir rien écrit. Au cours de l’écriture de son second roman, elle connut une longue période de blocage. On lui conseilla de faire un plan. Mais elle se rendit compte que cela n’avait aucun intérêt. Ce qu’elle avait écrit en suivant le plan manquait d’émotion et de vérité. Ce qu’elle aime, c’est écrire à l’instinct, sans penser à la suite. Et puis un jour, l’inspiration est au rendez-vous. Ecrire est, pour elle, le contraire de s’ennuyer car ses personnages l’emmènent avec eux dans leurs aventures. Mais si elle commence à ressentir de l’ennui en écrivant, elle arrête son histoire et en commence une autre.

          Un livre n’existe qu’une fois qu’il est publié et lu. Mais avant de voir son livre sur les rayons des librairies, il faut faire face à plusieurs mois d’attente. Puis vient la période de promotion, un vrai cauchemar selon Laurence. Elle doit répondre à des interviews. Les journalistes lui posent parfois des questions auxquelles elle est incapable de répondre. On décortique son livre, son histoire et on lui demande pourquoi elle a choisit telle chose à tel endroit. Mais pour Laurence, seul son instinct et son inconscient connaissent ces réponses. Elle a toutefois de bonnes surprises, lors de séances de dédicaces par exemple où des lecteurs viennent la voir en lui disant « Vous avez raconté mon histoire. » Elle sent alors au fond d’elle-même, qu’elle a réussit et son livre en valait la peine.

          Il lui arrive souvent de ne comprendre le sens de son livre que deux ans après la publication car son inconscient a parlé pour elle lors de l’écriture. Ce n’est qu’après avoir discuté avec ses lecteurs qui lui donnent leurs impressions et leurs ressentis qu’elle saisit les messages qu’elle a fait passer à travers ses romans. Pour écrire ses histoires, elle s’inspire d’émotions personnelles ou vécues par des proches. Elle cherche avant tout à parler de la vie, de ses côtés sombres et ses côtés lumineux.

Ses journées d’écriture

       Mère de deux enfants, elle commence ses journées dans la peau de maman. Elle les accompagne à l’école et rentre chez elle. Elle enfile alors son costume d’écrivain et se met à son bureau.

        Le matin est le moment où son esprit est le plus clair. Durant trois heures et dans le plus grand silence, elle invente, crée et écrit. L’après-midi, où l’esprit est plus endormi, est consacré à la relecture et au travail de la forme. Elle reprend des passages, corrige ses fautes, retravaille ses phrases. Vers quatre heures, elle redevient une maman et s’occupe de ses enfants jusqu’à leur coucher. Enfin le soir, l’imagination est plus fantaisie, et Laurence s’attarde encore un peu pour continuer à raconter les histoires de ses personnages. Elle écrit sans se corriger et laisse libre cours à son imagination. Elle ne se fixe jamais de quota d’écriture par jour car il s’agit pour elle d’une source de pression inutile. Ecrire doit demeurer un plaisir.  « On peut qualifier mes journées en trois mots : régularité, lenteur et surtout non productivité. »

         Perfectionniste jusqu’au bout, elle retravaille ses textes pour trouver les mots, les sons et la ponctuation parfaite; comme le dit si bien Flaubert, « Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. » Ses relectures la poussent à réécrire des passages entiers jusqu’à en être satisfaite. Elle n’est jamais sûre d’elle mais au final, c’est une sensation qui lui permet d’avancer et d’aller plus loin.

         « A la main ou à l’ordinateur ? » est une question que l’on aime bien poser à un écrivain. Laurence Tardieu a écrit son premier roman au stylo mais les suivants avec son clavier. Cela lui permet en effet d’avoir un regard plus critique sur ses textes, et de pouvoir se relire en prenant du recul car elle n’est pas confrontée à son écriture manuscrite.

 Inspiration, Puisque rien ne dure

         Puisque rien ne dure est son troisième roman, publié en 2006 aux Editions Stock. Son travail ne repose jamais sur un plan, ses idées se suivent et se construisent d’elles-mêmes. Puisque rien ne dure a commencé par un flash visuel. Elle y voyait d’un côté un homme, au volant de sa voiture et de l’autre sa femme qui l’attendait. Un vide les séparait. Ainsi sont nés Vincent et Geneviève. Leur histoire s’est trouvée toute seule. Laurence n’avait pas l’impression d’inventer les phrases de son roman car elles s’écrivaient toutes seules dans son esprit.

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A travers Albert Cohen et Nina Bouraoui, Laurence nous a fait partager ses goûts littéraires en nous lisant un extrait du Livre de ma mère et La vie heureuse. Deux textes poignants où la mort et le souvenir font jaillir des émotions intenses et fortes, comme les histoires qu’écrit Laurence Tardieu.

 

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