Rencontre avec Laurence Tardieu

mardi 11 janvier 2011

CDI Lycée, le 19/11/10

By Kate Garvey, 2nde 2

 

 

 

 

 

 

 

 

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orsque l’on découvre pour la première fois l’un de ses livres, il est très difficile d’imaginer Laurence Tardieu. Certes, ses histoires traitent de sujets assez tristes, voire obscurs par moments, mais ils ont pour la plupart d’entre eux une belle fin. A quel type de personne devions-nous donc nous attendre, classe de 2nde 2 que nous sommes, à recevoir ? Eh bien, la vérité est que nous avons tous été très heureux de faire la rencontre d’une femme souriante, intéressante et pleine d’une joie de vivre quasiment contagieuse.

L’écriture, pour Laurence, c’est être au-dedans mais également en-dehors : elle ne voit pas l’intérêt d’écrire ce qu’elle vit, cela lui paraît trop restreint, trop nombriliste. Ce qu’elle souhaite, à travers ses livres, c’est toucher ne serait-ce qu’une personne. Le plus beau compliment qu’une lectrice lui ait jamais faite était « Vous avez raconté mon histoire ». Au final, c’est cela qu’elle veut ; que les gens puissent se reconnaître dans ce qu’elle fait.

En moins de deux heures, nous étions tous devenus fans.

 Son parcours, un long fleuve pas toujours tranquille

    Laurence Tardieu a eu la chance, contrairement à certains auteurs, de savoir très tôt que son plus grand rêve, dans la vie, était d’écrire. Elle découvrit cela au travers de la lecture, qui était pour elle un nouvel horizon d’ouvert, un voyage lointain sans partir nulle part. Cette passion s’est ancrée en elle au cours de son enfance, et elle s’est dit, « Moi aussi, un jour, j’écrirai. ».

  Pourtant, ce souhait, cette envie qui brulait au fond d’elle, Laurence le garda pour elle jusqu’à l’âge de vingt-et-un ans. Née d’une famille assez classique, elle avait toujours été bonne élève ; elle suivit au lycée une filière scientifique, et après son baccalauréat et la classe prépa, elle entra dans une école de commerce. Ayant eu son diplôme, elle alla voir ses parents et leur avoua ce qu’elle voulait vraiment faire de sa vie. Son père la regarda, et lui dit qu’elle avait six mois pour se trouver un travail et tenter de percer.

  Elle avait déjà rédigé de nombreux petits textes, tenait un journal depuis des années, mais écrire et publier un roman, c’est vraiment tout autre chose. Pour Laurence, écrire un livre, c’est découvrir un monde, en tâtonnant et avançant peu à peu, sans idée fixe en tête ; c’est vivre l’histoire en même temps que les personnages la vivent, construire un monument en partant de quelques cailloux, sans oublier la difficulté que représente le décalage entre ce que l’on ressent et les mots que l’on écrit. A l’âge de vingt-deux ans, elle eut l’immense déception d’être refusée par toutes les maisons d’édition auxquelles elle avait envoyé son premier ouvrage. A côté de la jubilation qu’elle avait éprouvée en l’écrivant, ce « non » général était réellement décourageant. Mais elle ne perdit pas espoir, car toutes ces déceptions mises à part, elle reçut deux lettres qui lui disaient que, même si ce qu’elle avait écrit n’était pas ce qu’ils recherchaient, elle avait une bonne plume, et qu’il était important qu’elle continuât. Ainsi, elle ne perdit pas toute confiance en son talent.

Se battre pour réaliser ses rêves

  Ses six mois écoulés, elle retourna travailler en entreprise ; mais sans écrire, elle étouffait. Elle négocia donc un congé sabbatique. Elle avait environ vingt-sept ans, n’avait pas d’enfants et était entièrement libre. Ainsi, elle arrêta tout pour l’écriture, pour cette passion qui la consumait et qu’elle avait besoin d’entretenir. Cette liberté de pouvoir écrire quand elle voulait, toute la journée si elle en avait envie, lui redonna l’énergie nécessaire pour publier son premier livre, « Comme un père », en 2002, dans une petite maison d’édition.  

  Elle s’est donc réellement battue pour réaliser ses rêves et pour en arriver là où elle est aujourd’hui. Cela lui a demandé de l’obstination, et a prouvé son désir de travailler afin de réussir. Bien sûr, l’écriture d’un livre, comme la vie, n’est pas un long fleuve tranquille ; l’écriture est avant tout de la réécriture, toujours chercher mieux, pour trouver les mots qui traduisent réellement les sentiments à exprimer. Laurence est disciplinée dans son écriture, et malgré les périodes de blocage, elle ne cesse de se battre. Elle a, comme tous ceux qui écrivent, ces doutes, ces peurs de ne pas être à la hauteur, de ne pas terminer l’histoire, de ne pas aller plus loin que la page blanche posée devant soi. Mais cette peur, elle le dit elle-même, est son moteur ; à partir du moment où l’on est trop sûr de ce que l’on écrit, on ne fait plus un avec le texte. Il faut avancer avec lui, surmonter les épreuves, et au final réussir à coucher sur papier une véritable histoire, un morceau de vie.

  Ces peurs, blocages et épreuves, elle ne les a heureusement pas affrontées seule, puisque son éditrice est un énorme soutien pour elle. Celle-ci est la personne en qui l’écrivain a assez de confiance pour faire la promotion du livre, mais aussi celle qui accompagne Laurence dans son cheminement vers le mot « fin ». Ainsi, même si le métier d’auteur est assez solitaire, elle n’est jamais réellement seule.

L’écriture, c’est musical

  Mais d’où vient son inspiration, puisqu’elle dit ne pas avoir d’histoire fixe en tête ? Pour Puisque rien ne dure, elle se souvient avoir eu, en quelque sorte, un flash très fort, et elle  a vu un homme au volant d’une voiture, une femme, seule, avec un énorme vide entre eux. Elle ne les connaissait pas, ne connaissait pas leur histoire, mais avec cette image en tête une première phrase est venue, puis une deuxième, et ainsi de suite. Elles sont venues, une par une, en prenant du rythme, entrainées par la pulsation et le balancement des phrases. L’écriture, c’est musical, pas cérébral, ou intellectuel, et les meilleures histoires demandent une énergie plus profonde, une force sortie du corps-même. Le roman s’est écrit ainsi. Oui, il s’est écrit. Avec de l’imprévisibilité. Laurence dirige l’histoire, mais au final celle-ci se débrouille toute seule. Elle ne comprend pas toujours d’où sort ce qu’elle a écrit, parfois cela peut prendre du temps.

  Au niveau « timing », Laurence aime écrire le matin ; elle trouve qu’elle a le cerveau plus clair. C’est à ce moment-là qu’elle avance le plus dans ce qu’elle fait. L’après-midi est plutôt consacrée au travail de mise en forme, trouver les bons termes, changer ne serait-ce qu’un mot, un adverbe, un article, un signe de ponctuation. Surtout la ponctuation d’ailleurs, elle adore ça. Vers 16h, elle reprend une vie de maman normale avec ses deux filles rentrées de l’école, mais le soir, lorsqu’elle est de nouveau libre, elle trouve des idées différentes, elle ose peut-être plus, découvre des faces cachées à ce qu’elle écrit, des tournures intéressantes. La nuit porterait-elle vraiment conseil… ?

Raconter la vie tout simplement

  Elle n’est pas découragée par la lenteur, ou la non-productivité ; elle peut écrire une ligne en six heures et cela ne la dérangera absolument pas. Son meilleur allié est son inconscient. Même si elle ne raconte pas sa vie à travers ses livres, elle est obsédée par son travail, et s’une manière ou d’un autre, ses sentiments transparaissent surement. Tout en elle y participe. Pour elle, un livre réussi en est un qui arrive à faire ressentir l’amour, la tristesse, qui arrive à faire pleurer et rire, qui exprime ce qu’est perdre quelqu’un ou vivre le plus beau jour de sa vie…qui raconte la vie, tout simplement.

  Lorsqu’elle écrit, elle est sévère avec elle-même ; elle a du mal à s’autoriser à éteindre l’ordinateur (oui, elle tape tout ce qu’elle écrit – elle y trouve plus de liberté), à sortir, se promener, respirer un peu. Elle ressent presque une sorte de culpabilité de ne pas être à son bureau, alors que cela est au contraire une occasion de dénicher de l’inspiration. Mais on peut tout de même la comprendre, car comme de nombreux auteurs dans notre société aujourd’hui, elle a peur de ne pas avoir assez de temps. De temps pour écrire, de temps pour réfléchir, de temps pour apprécier ce qu’elle fait…on ne sait pas.

  En tout cas, il est toujours magique de se perdre dans l’un de ses livres. Ils respirent la vie et vibrent du rythme passionné qu’elle inscrit au cœur de chacun d’entre eux. Elle n’a apparemment pas de secret, et là repose tout son charme ; elle ne sait surement même pas à quel point ce qu’elle fait est beau. Simple. Sincère. Pur. Et beau. Cette femme a réellement illuminé le CDI ce jour-là, et sa gentillesse, son innocence, sa patience et sa joie de vivre nous laissent un merveilleux souvenir d’elle.

  En lui souhaitant bonne chance et tout le bonheur du monde par la suite…elle le mérite bien.

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Interview de Hafid Aggoune

mardi 9 février 2010

                                                                         
Beau, jeune et talentueux, Hafid Aggoune représente la littérature mature, accomplie, et poétique. Il est né en 1973 à Saint-Étienne. Après Les Avenirs, Quelle nuit sommes-nous et Premières heures au paradis, l’auteur a sorti dernièrement Rêve 78 dans lequel il confie aux lecteurs toute une partie de sa vie qu’il explique dans la description de la photo en couverture. Nous l’avons rencontré et lui avons posé quelques questions sur sa vie, son inspiration, ses rêves…

ADM : Combien de temps avez-vous mis pour écrire vos deux premiers romans ?

Hafid Aggoune : Pour Les Avenirs, j’ai mis dix ans en tout pour arriver à la version finale de mon livre. Je l’ai commencé au tout début de mes études, à vingt ans. Pendant quelques temps, j’ai fait des études en travaillant et en même temps, j’écrivais ce roman. A la fin de mes études, on m’a appelé pour me proposer un poste de gardien d’une île et d’un hôpital désaffecté. Pendant 9 mois, j’ai beaucoup avancé sur ce livre, et la tranquillité de l’île à Venise m’a permis de trouver le courage d’avancer sur mon premier roman et l’inspiration pour le deuxième. A trente ans, j’ai fini l’écriture de ce premier livre.
Pour Quelle nuit sommes-nous ? , j’ai mis beaucoup moins de temps à l’écrire : je l’ai écrit en six mois, il est paru en 2005.

ADM : En parlant de vos études, lesquelles avez-vous faites ?

H.A : J’ai commencé par faire une année de psychologie, puis une licence en lettres modernes et en histoire de l’art, pendant laquelle j’ai commencé à écrire Les Avenirs. Ensuite, j’ai fait un DUT sur les métiers du livre à Aix-en-Provence sur les métiers des livres, pendant deux ans.

ADM : Comment vous êtes vous fait éditer ?

H.A : Tout d’abord, j’ai envoyé mon premier manuscrit à une trentaine d’éditeurs après m’être installé à Paris. Deux éditeurs m’ont répondu, Farrago, un petit éditeur et Denoël. Cependant, j’ai préféré conclure avec Farrago, car c’est une maison d’édition qui est plus dans l’aspect littéraire que dans l’aspect commercial. Je suis un amoureux de la littérature et j’ai signé pour trois livres avec eux. Cependant après deux livres, Farrago a déposé le bilan. J’ai donc signé un nouveau contrat de trois livres avec Denoël. Il m’en reste donc encore deux avec eux. J’ai édité mon dernier roman aux éditions Gallimard. Il ne faut pas oublier que l’écrivain est dépendant de l’éditeur.

ADM : Quel est le sujet de ce dernier roman ?

H.A : Ce dernier roman est une fiction autobiographique qui décrit une photo de ma mère et moi tout en racontant une petite partie de mon enfance.

ADM : D’où vous vient votre inspiration et quels sont vos intérêts ?

H.A : J’ai toujours aimé la philosophie, et tout naturellement, dès le lycée, j’y ai voué un intérêt intime. J’aime donner à la prose un style poétique et des thèmes philosophiques. Je construis mes livres tel un cinéaste. Je vis l’évolution du personnage au fur et à mesure de mon écriture. Je m’inspire beaucoup de la façon de travailler de David Lynch qui arrive à décrire des choses très complexes avec des choses très simples. Ma façon de travailler n’est pas rationnelle dans mon inspiration mais dans le style de mon écriture. J’ai travaillé pendant un an dans des petits boulots pour connaître la vie. C’est important pour entretenir l’imaginaire. L’écrivain a les clés du monde, il rêve du monde et s’extrait du réel.

ADM : Quelle est votre vision du métier d’écrivain ?

H.A : Pour moi, un écrivain doit souffrir pour son art, ne vivre que pour son écriture, connaître la faim, la pauvreté, les changements de situations,…
J’ai connus des périodes pendant lesquelles mon réfrigérateur était vide et ou le chauffage me manquait et ou j’étais livreur de pizza ou réceptionniste, mais bizarrement durant cette période, j’étais vraiment heureux.
Ce qui me plait, ce sont les changements de situations, je n’ai pas de situation stable et définie. Par exemple, comme je vous l’ai dit, je peux vivre dans la misère et peut de temps après me retrouver tout frais payés dans des palaces pour assurer la promotion d’un de mes livres.

ADM : Avez-vous reçu des prix littéraires ?

 H.A : J’ai reçu trois prix littéraires : le prix Fénéon de littérature – avec lequel j’ai reçu une récompense de 6 600€ -et le prix de l’Armitière pour Les Avenirs, ainsi que le prix de Limoge pour Quelle nuit sommes-nous ?

ADM : Dans quelles conditions et de quelle manière écrivez vous ?

H.A : Je peux écrire n’importe où, que ce soit chez moi, à mon bureau ou même dans la rue. J’ai toujours un petit carnet sur moi pour y noter des idées qui me viendraient à n’importe quel moment ou alors je les inscris dans mon téléphone portable. Vive la technologie ! [rires]
Mais il est vrai que j’aime beaucoup écrire installé à la terrasse d’un café avec un pastis lorsque les premiers rayons de soleil apparaissent… [rires]
Sinon, en ce qui concerne ma manière d’écrire, j’utilise le même processus que les cinéastes : je crée mes personnages par une situation précise, puis je vis leur évolution, les suis et écris le tout. Je ne sais pas où je vais. Pour moi, c’est cela la magie de l’écriture : partir de quelque chose de simple et qu’il devienne complexe, ne pas suivre de plan…
Je n’ai pas peur de la « page blanche » mais j’aime cette situation car elle me procure un sentiment de liberté totale.

ADM : Pour finir, avez-vous des œuvres qui vous ont particulièrement touché ?

H.A : Sur la manière d’écrire, il y a évidemment Ecrire de Marguerite Duras et Ecrit dans le vide de Bettancourt. Des écrivains modernes tels que Lorette Nobecourt ou Koltès me transportent dans la magie littéraire. Enfin je ne peux et ne dois oublier mes classiques, Stendhal, Flaubert et Dostoïevski qui ont marqué ma façon d’écrire. Enfin La ballade de l’impossible de Murakami montre l’apprentissage de la vie, qu’il faut devenir la personne qui nous rendra heureux.

La lecture de livres nous remplit l’esprit et nous fait ressentir pleinement la vie.

ADM : Auriez-vous des conseils à donner aux jeunes lycéens ?

H.A : Ne cessez jamais de lire. La lecture vous permet une liberté de penser et de rêver. Et voyagez. On ne connaît la vie que lorsque l’on connaît le monde.

 

Propos recueillis par Eva Viana, Valentine Tournier et Hélèna Jestin

 

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