Juan Belmonte

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Il est né dans la capitale andalouse le 14 avril 1892 et il est considéré comme originaire du quartier de Triana (où il a une statue) bien qu’il naquit rue Feria. C’est lui qui choisit le moment de sa mort, le 8 avril 1962, quelques jours avant son soixante-dixième anniversaire, par dépit amoureux dit-on. “Le torero Juan Belmonte ne s’est pas suicidé : il a tué la mort en lui. Cette mort avec laquelle il s’est battu toute sa vie. « Toréer – disait-il – c’est faire tout le contraire de ce que veut le toro ». vivre c’était pour lui essayer de faire tout le contraire de ce que veut la mort ».[2]

Il n’avait que 8 ans lorsque survint la mort de sa mère suite à quoi il se mit à travailler dans la quincaillerie de son père. Il a toréé sa première vachette chez le torero Cara-ancha et par la suite, en compagnie de ses amis “anarchistes”[3] de Triana il partit toréer de nuit à Tablada, à la lumière de la pleine lune. Il revêt son premier habit de lumières le 6 mai 1909 à Elvas, au Portugal. Il se présente à Séville en août 1910 et retournera dans ces arènes le 30 juillet 1911, faisant très bonne impression, mais il y connaîtra peu de temps après un retentissant échec. C’est à Castellon qu’il commence à diviser le public, tel un impressionniste au salon d’Automne, lors de quites, en mars 2012, alors qu’il intervenait en tant que sobresaliente (remplaçant). Le 22 juin, c’est à Valence q’une bonne partie du public lui attribue du génie. Dans ses mêmes arènes, le 29, il coupe les oreilles et la queue de ses deux novillos. Le 21 juin il obtient aussi un grand triomphe dans sa ville natale où on l’emmènera a hombros jusqu’à sa maison du quartier de Triana qui fait face aux arènes de la Maestranza. Il se présente à Madrid le 26 mars 1913 où il reviendra les 11 et 12 juin et où il passionnera le public qui commence à reconnaître en lui un révolutionnaire du toreo.

Il prend l’alternative dans ces arènes le 16 octobre 1913 avec Machaquito comme parrain et Rafael “el Gallo” en tant que témoin. Les toros de Bañuelos étaient si petits que pas moins de onze bêtes sortirent du toril après le rejet de la majorité d’entre elles. Mis à part ses véroniques au dernier toro cette corrida fut pour lui un véritable désastre. Il reçoit un grave coup de corne le 21 décembre à Mexico et se présente à Séville le 21 avril 1914 avec un lot de Miura, étant très courageux face à son second. Sa rivalité avec Joselito commence le 2 mai à Madrid et les deux toreros sont semble-t-il impressionnants ce jour-là. L’année suivante débute ce qui sera considéré comme l’Âge d’Or du toreo (photo des deux protagonistes infra). En cette année 1915 le Terremoto de Triana commence à atteindre une certaine maestría et les toros l’accrochent moins. Lors de quatre mano a manos les deux matadors réalisent une démonstration de style et de courage. Le 25 avril, à Madrid, Belmonte réalise un de ses chefs-d’œuvres avec un toro de Murube et il triomphe aussi à Séville le 28 avril 1916 avec des toros de Gamero Cívico. La temporada de 1917 est une des plus glorieuses de sa vie de torero. Son art de plus en plus tragique atteint des sommets. Il triomphe génialement à Madrid le 21 juin dans la corrida du Montepío (une espèce de sécu pour toreros) avec Gaona et Joselito où il réalise une grande faena au toro Barbero de Concha y Sierra. Les corridas de Bilbao et de Saint Sébastien furent également exceptionnelles, atteignant cette année-là le chiffre de 97 corridas. En 1918 il torée en Amérique et l’année suivante il toréera 109 corridas entre l’Espagne et la France. En cette année 1919, en plus d’être un artiste révolutionnaire il commence à être considéré comme un lidiador. Au début de l’année il avait reçu, de la part d’une vache, un des coups de corne les plus graves de sa carrière. Lors de la saison 1920, après la mort de Gallito, il fut blessé gravement à quatre reprises et en 1921 une partie du public commence à se retourner contre lui. Le 18 avril 1921, à Séville, il reçoit un autre coup de corne, à la bouche, ce qui ne l’empêche pas de triompher à Valence puis dans la Corrida de la presse à Madrid. Il se retire une première fois à la fin de la saison 1922 après avoir toréé durant toute l’année sur le continent américain.

Il réapparaît en 1924, comme rejoneador dans un premier temps. En août il fut gravement blessé par un taurillon dans une fête organisée par son ami peintre Zuloaga. En 1925 son toreo devient de plus en plus dépuré. Les triomphes ne s’interrompent pas, à base d’art, de courage et d’un sens aigu de l’honneur et du professionnalisme. Il est à nouveau encorné, à Barcelone, le 30 octobre 1927, suite à quoi il ne toréera plus en public jusqu’en 1934, année où il coupe la première queue à Madrid, c’était celle du toro Desertor de Carmen de Federico. Il s’agissait de l’inauguration officielle de Las Ventas, le 21 octobre, avec Marcial Lalanda et Cagancho au cartel. Le 28 octobre de cette année-là, à Séville, il réalise ce qui est peut-être la faena de sa vie. Il se retire définitivement de sa profession dans les arènes de la capitale espagnole le 22 septembre 1935, temporada où sa décadence devenait évidente, ce qui ne l’empêcha pas de couper les oreilles de ses deux toros et même la queue d’Ocicón de Coquilla, couronnant ainsi une carrière exceptionnelle.

Typique véronique de Belmonte : mains hautes mais pieds bien ancrés au sol

Le toreo de Juan Belmonte mélangeait le plus grand degré de beauté avec un grand pathétisme (il a en effet impressionné de nombreux intellectuels et artistes parmi lesquels Valle-Inclán, Pérez de Ayala, Romero de Torres ou Zuloaga). A partir de lui la tauromachie se convertit définitivement en un bel art de plus. Les toros lui passaient au plus près du corps, plus qu’aucun torero avant lui et il les « citait » de très près également. Son concept de la tauromachie consistait à augmenter le danger en se mettant dans des terrains dangereux. C’est pour cela que le grand Guerrita dit la célèbre phrase : « Dépêchez-vous d’aller le voir ». De plus, personne n’avait donné de passes aussi longues que les siennes.[5]. Son répertoire était très court, privilégiant la qualité sur la variété. La véronique et surtout la demi véronique furent les suertes qu’il a le mieux exécutées. Ses points forts à la muleta étaient la naturelle et la passe de poitrine ainsi que le molinete du côté droit. Mais la base de son toreo était sans doute son extraordinaire temple. Même son plus grand rival dut admettre que son toreo représentait une évolution et il s’inspira de sa technique – l’intuition première (comme solution à des limitations d’ordre physique) finit par en devenir une – en lui imprimant son propre style. Juan Belmonte changea la manière de toréer de tous les toreros – ses premiers prosélytes furent Antonio Márquez, Cagancho, Gitanillo de Triana, La Serna, Fernando Domínguez, El Boni, Jesús Solórzano, Lorenzo Garza, Silverio Pérez… – et on peut considérer qu’il y a un avant et un après Belmonte. C’est pour cela, avec son révolutionnaire sfumato, qu’on peut le considérer comme le Léonard de Vinci des toreros.


[1] Juan Belmonte (à droite) aux côtés de Rafael “El Gallo”. Photo 6 TOROS 6.

[2] Dans La claridad del toreo (p. 118) de José Bergamín, Madrid, Turner, 1994.

[3] Cf. chapitre IV, p. 46, de Juan Belmonte, matador de toros de Chaves Nogales, Madrid, Alianza, 1970.


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