Histoire toriste

Israel Lancho encorné par un toro de Palha en 2009. Photo Gorka Lejarcegi.

Il me semble que par les temps qui courent une histoire de la taur(ist)omachie devrait être proposée tant les divergences sont énormes entre les différents secteurs de l’‘afición’. En fait, à la base, se pose le problème de savoir si l’on peut être aficionado sans être « toriste », sans être un défenseur de la «corrida vérité».

Bien-sûr, au début de la tauromachie à pied, il n’était pas possible de faire de distinction entre « tauromachie vérité » et « tauromachie spectacle » (la touristomachie ?), quoi qu’il faille remettre en question le mythe d’un toro autrefois plus brave et plus « encasté », comme celui d’une ‘lidia’ quasiment immuable depuis la nuit des temps. Le taureau actuel est certainement d’une hauteur au garrot plus réduite mais ses cornes sont plus harmonieuses et globalement mieux présentées que celui d’antan. Certaines cornes difformes étaient, je le concède, impressionnantes et on évite aujourd’hui, autant que faire se peut, celles qui partent vers l’extérieur pour ne pas rendre la lidia plus difficile et favoriser le toreo (le spectacle ?). On peut s’interroger sur cette pratique mais, à moins de privilégier la présentation sur la bravoure, on n’aura jamais les toros de Pampelune pour toutes les arènes, même pour celles de seconde catégorie. Que fait-on donc avec le reste du cheptel brave ? En ce qui concerne le poids, on a, depuis les années 70, dépassé ce qui se faisait au début du XXe siècle. Pour ce qui est du comportement, rappelons qu’au XIXe siècle de nombreux toros restaient collés aux planches et beaucoup d’autres étaient condamnés aux banderilles de feu. De nos jours, combien d’animaux sont condamnés aux banderilles noires ?

Même si le clivage actuel n’existait pas au tout début de la tauromachie moderne, les foules se sont souvent divisées en deux camps, chacun ayant envers l’autre (c’était une époque où l’on aimait les grands discours et autres diatribes) un comportement on ne peut plus véhément. J’imagine que l’aficionado « toriste » actuel se serait senti plus proche de l’école de Ronda mais qu’il se serait surtout passionné, comme tout le monde du reste, pour le sévillan Pepe Hillo, le premier à « se croiser » (et à en mourir). Il aurait sans doute ensuite apprécié le courage de El Chiclanero, d’El Espartero plus tard ou encore celui d’un torero plus modeste comme Cara-Ancha ou bien encore Reverte, il aurait, je pense, préféré Frascuelo à Lagartijo mais, entre temps, aurait probablement, si tant est qu’il lui eût été donné de vivre aussi longtemps, dénigré, comme beaucoup d’autres, les empereurs Paquiro et Guerrita, des toreros vedettes qui avaient suffisamment de pouvoir pour choisir leurs taureaux.

Arrivé au XXe siècle, il aurait peut-être hésité entre le savoir-faire de Machaquito et la témérité de Bombita, puis aurait été partisan de Gallito (et conspué son frère), lidiador par excellence ayant opéré la synthèse de la tauromachie de mouvement avec la nouvelle tauromachie statique, et aurait honni Juan Belmonte, ce Judas par la faute de qui tout a commencé, car à partir de lui les toreros vont banderiller de moins en moins et surtout parce qu’il entraînera la diminution du poids des toros (dont le règlement de 1930 est le reflet) et que c’est le premier à vouloir imposer sa ‘faena’ à tous les toros, conception contraire à l’idée même de ‘lidia’. Dans les années 20, il aurait probablement goûté le courage et l’art des banderilles d’un torero somme toute de second plan, Maera, puis apprécié Cayetano Ordóñez et parfois Domingo Ortega (mais je me trompe peut-être, un aficionado « toriste » n’a peut-être été partisan que du toro et jamais de quelque torero que ce soit. Chicuelo ? De la merde, comme dirait Jean-Pierre Coffe. Gitanillo ? N’en parlons pas).

Après-guerre (d’Espagne), notre aficionado « toriste » aurait sacrément fait la tronche, mais bon les vedettes tuaient des petits « miuras » (souvent « afeités »), à commencer par Manolete, dont un d’entre eux lui resta en travers. (Les frères Vázquez ? Aux oubliettes !, même s’ils toréaient souvent les « miuras », qui ne correspondaient déjà pas à la pleine expression de leur Art.) Mais c’est peut-être aux années 50 que l’on peut faire remonter les prémisses du « torisme » avec  Rafael Ortega ou César Girón, mais aussi et surtout Antonio Bienvenida (qui lança sa guerre contre l’‘afeitado’ en 1953) et le gladiateur Dámaso Gómez, face aux vedettes qu’ont été Dominguín (dont Palha était tout de même un de ses élevages préférés) ou Ordóñez, adulé de beaucoup, qui a notamment triomphé face à de « pabloromeros » mais qui choisissait la plupart du temps ses opposants parmi un bétail qui n’avait, 20 ans après, toujours pas repris ses formes d’avant-guerre. Dans les « sixties » : Gregorio Sánchez, Jaime Ostos, Diego Puerta, quelquefois Camino et plus souvent Andrés Vázquez ont été les préférés de l’afición « toriste ». Je ne suis pas sûr qu’elle ait valorisé comme il se doit quelqu’un comme El Viti malgré les 2 oreilles coupées à Madrid à un « miura » en 65 ou son triomphe dans une corrida de Pablo Romero, toujours à Madrid mais en 71, (Aux chiottes ! Romero, Paula, El Cordobés, Palomo, tous ensemble, sans discrimination. Mais c’est un peu comme si on disait que Balzac ou Zola – je précise que cette comparaison n’est valable que pour Curro et Paula – c’est de la merde parce qu’ils privilégient l’histoire sur le style. Mais bon, chacun ses goûts. Je voudrais simplement rappeler que Séville n’a pas découvert Curro Romero – qui a aussi rendu Madrid folle assez souvent – à 60 ans – moi si et j’en suis désolé – mais que dans ses dernières années elle admirait ses détails comme des réminiscences de temps plus glorieux  – la mémoire collective de celle-ci se rappelant sans doute aux bons souvenirs du XVIIe, siècle de son apogée).

Nous arrivons aux années 70, qui auraient pu mettre tout le monde d’accord avec le retour d’un toro sérieux d’aspect mais qui, contre toute attente, va voir le « torisme » s’exacerber avec Paquirri, Ruiz Miguel et Dámaso González mais aussi Limeño et deux José Luis, Galloso et Parada, ainsi qu’un Manolo Cortés (torero artiste triomphateur d’un « miura » à Valence en 1978) ou un Angel Teruel, qui, malgré son style élégant (n’étant pas un belluaire je ne suis pas sûr que les « toristes » l’aient, lui non plus, apprécié à sa juste valeur, mais il est vrai qu’ils ne sont pas les seuls) ne rechigne pas à toréer les « miuras » et même à en triompher comme à Madrid en 1976.

La décennie de 1980 est loin d’être la meilleure, tauromachiquement parlant, et les noms les plus en vue seront José Antonio Campuzano, Manili et Luis Francisco Esplá (dans les années 90 aussi), ou bien encore José Luis Palomar ou parfois Pepe Luis Vargas, face à des Capea (pourtant triomphateur de victorinos en 88), Robles, Espartaco, très régulier mais pas avec le bétail le plus dur, Manzanares et surtout (le misérable) Ojeda, qui oblige le toro à des circonvolutions en rien naturelles qui seront le début d’une évolution (involution ?) à défaut d’une révolution. Dans les années 90, César Rincón entrera en grâce, aux côtés de toreros comme Mendes, Liria et surtout El Fundi. De l’autre côté du miroir, Ponce, même s’il triomphe parfois face à du bétail de respect (un victorino à Madrid en 96 par exemple) et Joselito.

En ce début de XXIe siècle, c’est El Cid, torero classique de grande qualité bien qu’un peu froid, qui est sans doute le plus à même de porter le flambeau « toriste », même s’il a tendance à tomber dans la facilité depuis qu’il gagne quelque argent. A côté de lui, le populiste (dans la veine du « torisme » s’entend, mais non pour cela dénué de courage) Padilla, le spectaculaire et toujours vaillant Ferrera, le lidiador pur Rafaelillo ou l’excellent et trop méconnu Urdiales, pour ne citer qu’eux (et en attendant la confirmation de deux Aguilar, d’un Robleño, d’un Fandiño ou encore d’un Mora) symbolisent à divers degrés la tauromachie vérité face au spectacle donné par El Juli (bien qu’il parvienne à triompher des victorinos à Bilbao en 2001 et 2002 ou qu’il tue une corrida complète de Miura par la suite à Valence et pour ne parler que des grandes arènes) et José Tomás. (Il n’a qu’à faire pareil avec des miuras ! Il est vrai qu’il a triomphé avec un Cebada à Pampelune en 96 et avec un toro de El Sierro d’origine « Atanasio », à Madrid en 99, mais ça ne compte pas ! Castella ? Un pur produit de la corrida spectacle. Morante ? Du pareil au même. Manzanares ? Un fils à papa.)


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