Tauromachies primitives

PRATIQUES CYNÉGÉTIQUES et RITES AGRESTES

Le sens  étymologique du mot tauromachie est celui d’un combat face à un taureau (du grec ??????, taureau et ????1, combat), ce qui nous renvoie à une origine plusieurs fois millénaire.

Il y a plus ou moins deux millions d’années apparaissait l’aurochs, c’est-à-dire le taureau primitif, que l’Homme chassa longtemps. Il en fit un objet de culte (parfois associé à une déesse mère), comme en témoigne un grand nombre de peintures pariétales de part et d’autre des Pyrénées (Lascaux, Chauvet, Altamira…) et les actes de bravoure pour l’affronter ont parfois été célébrés, en particulier à Villars, en Dordogne, il y a 230 siècles, comme l’a démontré André Viard.

En Mésopotamie, Gilgamesh, dans sa quête pour l’immortalité, tua d’un coup de glaive le taureau céleste selon la VIe tablette de Ninive, récit vieux de plus de 3 700 ans. Malgré la domestication croissante, une partie du bétail resta à l’état sauvage, surtout dans les deltas des grands fleuves, ce qui explique que les pratiques cynégétiques bovines n’aient pas disparu, bien au contraire, en particulier au Moyen-Orient.

Les Egyptiens, quant à eux, vénéraient le taureau Apis, un animal choisi à partir de caractéristiques bien définies pour devenir le dieu solaire de la fécondité, de la fertilité et de l’abondance2. Sans doute faut-il rapprocher cette vénération, qui, certes, n’est pas à proprement parler une tauromachie, de celle de la vache sacrée qui a cours aujourd’hui encore dans certaines régions de l’Inde, terre d’origine de l’espèce bovine.

En Crête, certains hommes se suspendaient aux cornes du taureau blanc ou sautaient par dessus son échine avant de le sacrifier en offrande aux dieux. D’ailleurs, le taureau se trouve au centre de notre civilisation au travers de mythes comme ceux d’Europe, d’Hercules et du Minotaure où cet animal symbolise la bestialité, la virilité et la fertilité en relation avec l’astre solaire et le retour des pulsions charnelles au printemps.

Un siècle ap. J.C., Jules César introduisit le taureau sauvage, qu’il avait chassé en Asie centrale, dans les jeux du cirque. Cet animal était alors tué de diverses manières, sans règles établies. Il est impossible de rapprocher ces jeux avec la forme actuelle de tauromachie, mais si les bestiaires se servaient parfois d’une lance face aux fauves, parfois des taureaux, comme cela se pratique en Navarre dans la tauromachie originelle à pied3, ou d’un glaive, pratique à rapprocher de l’estocade actuelle4. Les gladiateurs romains effectuaient surtout des numéros d’acrobatie, plus proches des courses landaises et de celles des forçados5 portugais que des corridas de toros espagnoles (esquives, sauts à la perche…). Les jeux du cirque, qui furent également implantés dans la Péninsule Ibérique, avaient à l’origine le sens d’un sacrifice religieux qu’ils ont perdu avec la décadence de l’empire romain6. A partir de là, les combats auraient eu pour seule raison d’être la satisfaction de la soif de violence du public.

En réalité, il n’existe pas de traces de continuité entre les jeux du cirque romains et l’apparition de la tauromachie médiévale en Espagne. L’aspect religieux du sacrifice du toro ou taurobole a été cependant repris dans tout l’empire romain entre le Ier et le IVe siècle au travers du culte de Mithra, originaire d’Asie (il a voyagé de l’Inde à l’Asie Mineure avant d’arriver en Italie), lequel a eu une telle importance qu’il fit même concurrence au Christianisme. 

Si l’on n’a rencontré aucune trace de continuité entre les jeux et rites romains et l’apparition de la tauromachie médiévale en Espagne, il existait cependant un culte du taureau dans la péninsule ibérique pré-chrétienne et un certain nombre de récits appartenant à la mythologie espagnole nous sont parvenus. Par exemple, l’Oricuerno, un animal assimilé à un taureau qui aurait permis à une jeune fille qui s’était faite passer pour un homme après avoir vengé la mort de son fiancé, de changer de sexe. Un deuxième mythe important est celui de l’évêque Ataúlfo qui, accusé de sodomie selon certaines sources et de trahisons selon d’autres, est gracié après avoir rendu docile un taureau avant de le tuer. Le dernier mythe auquel je ferai référence est celui du taureau d’or où une princesse déshonorée se cache dans la statue d’un taureau avant de donner la vie. Mais ce qui est peut-être plus intéressant, ce sont les rites agrestes comme le taureau de Saint Marc, pratiqué jusqu’au XVIIIe siècle. Il s’agissait d’emmener un taureau à la messe pour transmettre le pouvoir fertilisant de son sang aux cultures. Le rite du taureau nuptial7, quant à lui, que l’on retrouve dans les célèbres enluminures des Cantigas de Santa María d’Alphonse X (XIIIe siècle), se pratiquait autour de Plasencia et au-delà. Ici, le fiancé, accompagné d’autres jeunes gens, conduisait un taureau encordé en courant chez sa bien aimée où il devait le blesser – sans le tuer, au moins dans un premier temps -, puis poser des banderilles décorées par sa future et finalement se tacher de sang, comme dans le rite mithraïque.

Cantigas de Santa María

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1. Termes trouvés dans le dictionnaire du grec ancien de A. Bailly.

2. Cf. L’heure de la corrida de Claude Pelletier (pp. 16-17); [París], Gallimard.

3. Cf. L’heure de la corrida de Claude Pelletier p. 23 et dessin p. 39.

4. Voir opus 60 de Terres Taurines.

5. Les forcados ou pegadores se jettent les uns derrière les autres entre les cornes de l’animal pour enlacer son cou. Voir “Pegar” dans le dictionnaire de M. Ortiz Blasco; Madrid, Espasa Calpe, 1991.

6. Cf. L’heure de la corrida de Claude Pelletier p. 24.

7. Cf. Ritos y juegos del toro de Álvarez de Miranda (p. 45); Madrid, Biblioteca Nueva, 1998.


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