Du Moyen Âge aux Lumières

http://lewebpedagogique.com/legiraldillo/files/2012/07/en-Sang%C3%BCesa.jpgSaut à la perche à Sangüesa

LA TAUROMACHIE CHEVALERESQUE  et la transition vers la TAUROMACHIE A PIED : NORD et SUD, FÊTES  POPULAIRES  et  JOUTES  ARISTOCRATIQUES

Au Moyen Âge la lutte avec des taureaux se pratique à cheval en vue de s’entraîner au maniement des armes. En effet, au moment le plus intense de la lutte contre le pouvoir hispano-musulman, les Castillans, imités ensuite par les Maures, se mirent à combattre à cheval les bêtes féroces qui peuplaient divers endroits de la « Peau de taureau ». Même si cette croyance appartient probablement plus au mythe qu’à la réalité, certains voient en Rodrigo Díaz de Vivar, le célèbre Cid Campeador, le premier torero à cheval. Álvarez de Miranda considère qu’il est prouvé que des taureaux étaient déjà « courus » au XIe siècle, comme une réjouissance supplémentaire lors des mariages seigneuriaux et royaux1 (comme par exemple pour le mariage d’Alfonso VII2 avec Dame Bérangère en 11243), mais c’était en fait déjà le cas depuis au moins le IXe siècle4, même si dans ces premiers siècles les festivités taurines, où l’on exalte les valeurs de la noblesse médiévale, restent exceptionnelles. Cependant, à côté de la manière aristocratique, bientôt apparut une forme populaire de tauromachie et au XIIIe siècle elles sont suffisamment courantes pour que le législateur s’empare de la question5. Marie-Pierre Prevôt-Fontbonne affirme quant à elle : « Au XIIIe siècle, certains nobles prenant en charge les fêtes des villages, les premières tentatives de liaison de la tauromachie à pied et de la tauromachie à cheval, eurent lieu : les seigneurs combattaient les taureaux aidés par des gens à pied. Mais il n’y avait aucune organisation réelle dans ces spectacles-jeux. »6

Pour Alberto González Troyano, dans son « Essai pour une Histoire de la Tauromachie en Andalousie », la figure du lidiador à pied surgit (au Pays basco-navarrais) à partir du XIVe siècle. En effet, la tauromachie à pied du nord de l’Espagne est plus ancienne que celle du sud. De la tauromachie septentrionale provient très certainement le tercio de banderilles mais aussi certaines suertes de cape. Pour le reste on peut la considérer comme une forme primitive de la tauromachie à pied avec des suertes qui n’ont pas survécu dans la tauromachie moderne, comme par exemple le coup de lance à pied, le mancornar8, le saut à la perche (salto de la garrocha), bien qu’il ait été pratiqué de manière exceptionnelle jusqu’à récemment,le saut a trascuerno9, ou le saut sur la tête10, en plus des écarts et autres feintes. La mort de l’animal est le plus souvent évitée jusqu’à la moitié du XVIIe siècle, apogée du toreo septentrional. A cette époque, où, lors des fêtes de Saint Isidore, à Madrid, seuls des hommes à pied se trouvent dans l’arène, se distingue selon Araceli Guillaume-Alonso le matatoro Diego de la Torre, de Logroño. Dans la deuxième moitié du siècle se distingue le Navarrais Francisco Milagro, notamment à Madrid11. Au XVIIIe siècle, Martincho et El Licenciado de Falces, tous les deux immortalisés par Goya, ont sans doute été les toreros les plus célèbres pour ce qui est dudit toreo, lequel avait évolué et vivait ces deniers instants.

André Viard considère que la « première corrida formelle » est attestée dès 138512 à Pampelune en se basant sur des documents provenant de la Collégiale de Roncevaux. Le Maure Gil Alcayt et le Chrétien Juan de Saragosse qui reçurent pour leur prestation la somme de 50 livres auraient utilisé toutes sortes d’accessoires parmi lesquels la cape et l’épée, même si cette dernière sera peu employée par la suite dans les zones nordistes. En tous cas, à partir de là les fêtes taurines vont se transformer en véritables spectacles.

Pour Bartolomé Bennassar, à partir des XIV et XVe siècles des fêtes en tous genres s’unissent aux jeux et rites taurins13. Le même historien affirme également ceci : « Dès le XVe siècle, on peut distinguer un toreo chevaleresque qui est le fait des « hommes à cheval », autrement dit la noblesse, et un toreo à pied, d’expression plébéienne, dont la « professionnalisation » progressa au cours des XVI et XVIIe siècles. Car si le toreo chevaleresque comportait l’usage de péons (laquais) qui travaillaient à pied, il est avéré maintenant que coexistait avec ce toreo chevaleresque un toreo à pied autonome. »14

A partir de 1492 et la fin de la Reconquête – une époque qui correspond à l’utilisation de plus en plus fréquente des armes à feu15, ce qui fait que le contact direct tend à se perdre16 -, le combat avec des taureaux perd, sous sa forme aristocratique, sa signification militaire originelle pour se transformer aussi en simple spectacle, principalement au travers de la lanzada ou coup de lance. Parallèlement à cette tauromachie se développe donc une forme festive et populaire, plus au sud de la zone d’apparition de la première tauromachie ibérique pédestre, avec des pratiques comme la lanzada  à pied ou les invenciones17 : la suerte suiza, qui consistait à arrêter l’animal à l’aide d’une hallebarde ou lance, une pratique consistant à se cacher dans une jarre, un tonneau ou un trou, ou celle ayant pour but de faire charger le taureau sur une marionnette (dominguillo ou estaferno), ainsi que le taureau de feu (fusées ou cornes enflammées), survivant de nos jours dans la fête du toro jubilo à Medinaceli18.

Au XVIIe siècle, le rejón, qui était apparu à la fin du XVIe siècle, remplace la lance19. Il est plus court et il se casse au moment de le planter. De plus, il ne tue pas l’animal du premier coup et il exige une plus grande dextérité de la part du cavalier : la monte à la genette remplace la monte à la bride. De nombreuses joutes équestres sont organisées sur les places publiques et en particulier à Madrid sur la célèbre Plaza Mayor, à l’occasion de fêtes religieuses, de couronnements et autres commémorations. L’empeño20, qui était une sorte de code de l’honneur, obligeait le cavalier à tuer le taureau à pied avec son épée lorsque l’animal blessait un subalterne ou lorsqu’il perdait une partie de sa tenue à cause de celui-ci. Par ailleurs, le rejoneo a supposé une évolution dans le sens de la mobilité, ce qui a également fait évolué le rôle des subalternes, en particulier pour les quites ou pour situer le taureau.21

L’historien français Bartolomé Bennassar met en exergue le rôle de l’abattoir de Séville dans l’évolution du toreo à pied : « Pedro Romero Solis, Ignacio Vázquez Parladé et Antonio García Baquero publiaient en 1981 une étude, Sevilla y la Fiesta de los Toros, qui établissait de manière décisive le rôle de l’abattoir de Séville dans l’élaboration des techniques, des « recours » et des « figures » dont est née la tauromachie moderne [dès le XVIe siècle]. C’est ce qu’avait affirmé Luis Toro Buiza, mais ces arguments documentaires se limitaient au XVIIIe siècle. »22

Entre le XVIe et le XVIIe siècle le toreo à pied originaire du sud acquiert de plus en plus d’importance. A Cadix, des corridas à pied sont célébrées dès 166123

D’après une chronique des corridas d’Astorga (León) du voyageur Jean Leonard les banderilles se posaient déjà deux par deux en 169024 mais cette pratique ne se généralisera que dans la deuxième moitié du siècle des Lumières.

En 1702, une corrida est donnée le 4 janvier à Bayonne à l’intention du futur Philippe V.

Juan Romero, le père du célèbre Pedro, est un des premiers matadors véritablement professionnel, en plus d’imposer la suprématie des matadors sur les picadors. La légende fait de son père, Francisco, l’inventeur de la muleta, bien que pour le marquis de la Motilla le premier qui eut l’idée de mettre un bâton sous une cape fut Manuel Ballón, el Africano, dans les arènes de San Roque, en 172025.

Nous pouvons également lire sous la plume de Bennassar : « Luis Toro Buiza pouvait écrire légitimement : « Au cours des vingt années qui vont de 1730 à 1750, Séville assista sur l’arène de la place de la Maestranza au développement complet du processus d’invention des corridas de toros modernes ».26 Les Annales de ces arènes précisent que Miguel Canelo est, à partir de 1733, le premier torero à pied à intervenir aux côtés des varilargueros.

Pour Ortega y Gasset, le commencement de la tauromachie moderne à pied doit être situé entre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe : « Précisément, nous rencontrons assez fréquemment dans les dernières années du XVIIe siècle dans des écrits et des documents le terme « torero » appliqué à certains hommes plébéiens qui dans un professionnalisme encore ténu parcourent bourgs et hameaux. (…)  La gestation a été longue : elle a duré un demi-siècle. Il est possible d’affirmer que c’est au tour de 1740 que ce qu’on appelle la « Fête » devient œuvre d’art. (…) les premiers quadrilles s’organisent, ils reçoivent l’animal au toril en respectant un rite ordonné et de plus en plus précis, et le rendent au toril après l’avoir tué en bonne et due forme »27. C’est à ce moment là qu’apparurent les dynasties des Romero et des Costillares.

Nous transcrivons un autre passage des travaux de Bartolomé Bennassar qui nous semble être d’une grande valeur pour démontrer la décadence du toreo nordiste et le début de suprématie du toreo essentiellement andalou après une période de fusion des tauromachies péninsulaires : « Les suertes populaires qui évoquent les jeux du cirque et dont plusieurs utilisaient les perches étaient couramment pratiquées dans les années 1740-1760 comme le prouvent les dessins de Witz28. Or, ces suertes ont été progressivement expulsées des plazas de toros, au cours d’un processus d’environ un quart de siècle, « comme conséquence de la pression constante du critère esthétique des aficionados andalous […] qui choisissaient le naturel, faisant de la cape et de l’épée les seuls instruments de combat ».29

Au XVIIIe siècle, la décadence de l’Empire est une évidence. L’état nobiliaire a perdu de son prestige et une partie importante s’est transformée en simple noblesse de cour. Non seulement l’Espagne a perdu ses possessions européennes en 1713 avec la fin de la Guerre de Succession mais en plus elle a perdu toutes les guerres (exactement cinq) dans lesquelles elle s’est lancée. La plèbe prit alors les rênes du cheval taurin avant de prendre celles du cheval politique au XIXe siècle. Les principales pratiques taurines existant sur le territoire espagnol ont conflué dans un spectacle unique où le toreo populaire, après s’être uniformisé, s’impose au sein de la structure aristocratique dont l’héritier, le picador, passe au second plan derrière les hommes à pied qui, à défaut du cheval, se sont appropriés les instruments de l’ancienne noblesse : la cape et l’épée, pour se jouer de la mort avec élégance, détachement et honneur. L’homme affronte l’animal de manière éthique, de face et en respectant des règles. Il se place au même niveau que lui, sans la protection et la supériorité donnée par l’équidé, renouant ainsi avec des gestes vieux de plus de 20 millénaires en relation avec des rites sacrificiels qui lui permettent de transcender sa bravoure et donc sa condition d’Homme, au double sens de mâle et d’humain, pour se transformer en mythe immortel.

Les premières arènes commencent à se construire à l’aube du XVIIIe siècle. Il semblerait que Béjar, dans la province de Salamanque, soit la première localité à construire des arènes, vers l’an 1711, suivie de Campofrío (Huelva) en 1718 et Santa Cruz de Mudela (Ciudad Real) en 1740, avec sa célèbre arène carrée, appelée « las Virtudes »30. De la même année daterait le début de la construction des actuelles arènes de Séville à en croire ce qui suit (le dictionnaire de Ortiz Blasco, qui prend ce fait du « Cossío », donne la date de 1761), pris dans Histoire de la tauromachie de Bartolomé Bennassar : « le voyageur anglais Richard Twiss, qui ajoute : « On commença en 1740 à le bâtir en pierre (…) ». Pour Cossío, il s’agirait plutôt des troisièmes arènes en bois qu’eut Séville; la première, de forme rectangulaire, existait déjà en 170731 au lieu-dit Baratillo ou Resolana; la deuxième, ronde cette fois, fut construite en 173332. Le balcon du Prince ne fut cependant pas édifié avant 176533.

A Madrid il y eut des arènes en bois au lieu-dit Soto de Luzón dès 1737. López Izquierdo a démontré que les premières arènes de la Porte d’Alcala (sur les trois qui ont existé) furent construites en 1739 bien que d’après Bennassar, « les corridas royales aient pu être données sur la Plaza Mayor jusqu’en 1760 »34. En réalité, le dernier spectacle qui y eut lieu fut donne en 1833 pour le couronnement d’Isabel II35. Les premières arènes construites en dur qu’eut la capitale espagnole datent de 1749 en lieu et place de celles en bois.

Ajoutons que bien qu’elles passent pour les plus anciennes d’Espagne celles de Ronda ne furent pas complètement érigées avant 178536.

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1. Cf. Histoire de la tauromachie de Bartolomé Bennassar (p. 13);  Desjonquères, 1993.

2. Il fut couronné en tant que roi de Castille et Léon en 1126 et comme empereur en 1135, date à laquelle des taureaux furent également courus, d’après Claude Pelletier (L’heure de la corrida p. 27).

3. Cf. Tauromachie de Prevôt-Fontbonne (p. 49); Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1990.

4. Les toutes premières fêtes taurines sont attestées à León en 815, selon Vargas Ponce, lors d’une session parlementaire des nobles du royaume d’Alfonso II.

5. Le Fors de Madrid est d’après Beatriz Badorrey, le premier texte de loi sur le sujet taurin. Il règlemente l’entrée en ville du bétail destiné à être « couru ». Elle situe sa rédaction autour de 1235. Cours de l’UNED, module 1, thème 1, chapitre 1, p.29.

6. Cf. Tauromachie de Prevôt-Fontbonne pp. 49-50.

7. Cité par B. Bennassar dans La tauromachie. Histoire et dictionnaire de R. Bérard; R. Laffont, 2003, p. 9. Marie-Pierre Prevôt-Fontbonne, dans su Tauromachie (p. 50) avait exprimé une idée semblable : “Et c’est au XIVe siècle qu’apparaissent en Navarre et en Aragon, des professionnels de la tauromachie à pied – les matatoros.

8. Elle consiste à empoigner la bête par les cornes et lui plier la tête pour la renverser (source : “Mancornar”  dans le dictionnaire de M. Ortiz Blasco).

9. D’après le dictionnaire de M. Ortiz Blasco  (“Trascuerno”) : “Suerte tombée en désuétude qui consiste à sauter au-dessus du cou du taureau, derrière les cornes”.

10. Elle consiste à appuyer le pied sur la tête, entre les cornes, au moment où le taureau baisse la tête avant de donner le coup de corne, pour sauter au-dessus de l’échine (source : “Salto” dans le dictionnaire de M. Ortiz Blasco).

11. Terres Taurines n°54 p.66.

12. Idem p.58.

13.Dans « Histoire de la tauromachie », première partie de La Tauromachie. Histoire et dictionnaire de R. Bérard p. 5.

14. Dans « Histoire de la tauromachie », première partie de La Tauromachie. Histoire et dictionnaire de R. Bérard p. 6.

15. La poudre avait commencé à être utilisée dans les champs de Bataille au XIVe siècle, exactement en 1346, dans la Bataille de Crécy, de la part des Anglais (source : le dictionnaire Pequeño Larousse en color de 1988).

16. Cf. L’heure de la corrida de Claude Pelletier p. 37.

17. Cf. La tauromaquia y su génesis d’Araceli Guillaume-Alonso (p. 139); Bilbao; Laga, [1994].

18. Cf. La tauromaquia y su génesis d’Araceli Guillaume-Alonso pp. 145, 147, 149, 151, 177.

19. Cf. « Histoire de la tauromachie » de Bartolomé Bennassar, première partie de La Tauromachie. Histoire et dictionnaire de R. Bérard, p. 7.

20. Cf. “Empeño” dans le dictionnaire de M. Ortiz Blasco.

21. Cf. L’heure de la corrida de Claude Pelletier p. 38.

22. Cf. Histoire de la tauromachie de Bartolomé Bennassar p. 34.

23. Cf. Los Toros en deux volumes, de José María de Cossío : tome I p. 104; Madrid, Espasa Calpe, 1997 .21.  In Histoire de la tauromachie p. 34.

24. Cours de Víctor Pérez López, UNED, module 3, chapitre 3, p.4.

25. Cf. Historia del toreo, de Daniel Tapia p.120. Il faut noter que celle-ci étant la seule source sur ledit torero, certains chercheurs mettent en doute son existence.

26. Cf. Histoire de la tauromachie de Bartolomé Bennassar p. 38.

27. Cf. Sobre la caza, los Toros y el toreo p. 137.

28. Artiste suisse qui a résidé à Madrid entre1740 et 1760.

29. Dans “Histoire de la tauromachie” de B. Bennassar (il y inclut une citation de Romero de Solís qui provient de “La invención de la corrida moderna y la Tauromaquia de Goya”), première partie de La tauromachie. Histoire et dictionnaire de R. Bérard p.13.

30. Source : dictionnaire de M. Ortiz Blasco.

31. Cf. Los Toros en deux volumes : tome I p. 580.

32. Anales de la plaza de toros de Sevilla, de Ricardo Rojas y Solís, Real Maestranza, 1989.

33. http://www.plazadetorosdelamaestranza.com/index.php/la-plaza/historia

34. Cf. Histoire de la tauromachie p. 45.

35. Source : Víctor Pérez López.

36. Cf. Los Toros en deux volumes : tome I p. 580.


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