La plèbe aspire à la noblesse

Il est reconnu que la tauromachie espagnole à pied actuelle est née d’une transformation de la tauromachie chevaleresque apparue au Moyen Âge à laquelle s’est greffée une tauromachie populaire concomitante. Le picador, ce personnage aujourd’hui parfois mal aimé, est pourtant le descendant du chevalier, sorti tout droit du XVIe siècle, temps de la lanzada.

Dans l’inconscient collectif taurin, la recherche de modèles héroïques est encore plus lointaine si l’on en juge par des surnoms de toreros évocateurs tels que « Espartaco » ou « El Califa ». D’ailleurs le geste de la sortie en triomphe sur les épaules d’un homme véritable (qui a les pieds au sol, non pas comme cet autre homme hissé vers le ciel à la catégorie de demi dieu) est directement à rapprocher des héros romains qui passaient ainsi un arc de triomphe au retour d’une expédition glorieuse. Mais nous le savons, la tauromachie n’a pas de lien direct avec l’époque romaine même si ceux qui s’obstinent à la faire descendre des jeux du cirque sont légion.

Le maître (ici « Manolete ») et ses gens dans un tour d’honneur

Dans la représentation scénique de la Corrida il existe de nombreuses attitudes qui sont assimilables à la noblesse, en précisant que c’est l’idéal de la noblesse chevaleresque et héroïque qui cherche à être imité et non celle d’apparat du XVIIIe siècle, moment de la récupération par le peuple de l’art taurin qui était tombé en désuétude pour celle-ci. Ces attitudes sont par exemple, pour un matador, le fait de ne pas se baisser lors d’un tour de piste, laissant cette tâche à ses peones (littéralement gens à pied), mais surtout l’ensemble des attitudes tendant à montrer son courage. Les toreros reprennent ainsi à leur compte un certain code de l’honneur (tous les coups de sont pas permis et le sentiment de peur ne doit pas être apparent) hérité de l’esprit chevaleresque. C’est d’ailleurs ce code, l’empeño, qui est la base de la tauromachie à pied moderne, née principalement d’une transformation de la tauromachie à cheval, en obligeant dans certaines circonstances le cavalier à descendre de cheval pour tuer l’animal à pied. On retrouve quelque chose de cet esprit dans ce qu’on appelle aujourd’hui le pundonor, par exemple lorsque le torero accroché, blessé même, se fâche pour reprendre le dessus.

Mais une autre valeur fondamentale qui a été empruntée à la noblesse est sans doute la grâce : une élégance de tous les instants, même des plus critiques, qui permet, en théorie bien-sûr, de se démarquer des autres mortels.

La cape et l’épée, instruments principaux du matador, sont également empruntées à l’état nobiliaire. L’alternative est à rapprocher de la cérémonie d’adoubement des chevaliers. De même, les coups de clairon ne rappellent-ils pas l’ouverture des joutes médiévales ?

Si l’habit du torero provient avant tout de celui des manolos du bas peuple madrilène, il convient de dire que ceux-ci imitaient déjà la noblesse et l’or qui recouvrira progressivement celui-ci sans doute évoque-t-il la nostalgie – à un moment où l’Espagne (début XIXe) est en plein déclin – du temps des grandes découvertes et de la conquête des « Indes occidentales » qui firent sa renommée et sa richesse. L’habit de lumière est clairement à rapprocher du mouvement artistique appelé baroque sévillan caractérisé par une profusion d’or.

En même temps, on voit aussi le glissement de la valeur foncière (quoi que toujours incarnée dans les fermes d’élevage que la plupart des toreros achètent au plus tôt) vers la valeur pécuniaire correspondant au déclin de la noblesse et à l’éclosion de la bourgeoisie. Dans ce cas les modèles sont divers et contradictoires.


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