Tauromachie et flamenco

 

On a appelé ‘tauroflamencologie’ « l’ensemble des similitudes esthétiques et de facteurs humains entre l’art du toreo et celui du flamenco » [1]. Corrida et flamenco ont donc de nombreux points en commun comme nous le verrons ensuite.

Pour moi, ils sont les deux moyens d’expression par excellence du Sentiment du peuple andalou – auxquels il faudrait ajouter sa religiosité populaire, au travers de sa Semaine Sainte, ses diverses processions et ses romerías (pèlerinages festifs). Ils ont le même fond. Ils expriment le destin tragique de l’Homme. Pour que ce soit beau, dans l’un ou l’autre de ces Arts, il doit y avoir une durée, languidement, du chant ou de la passe, à l’intérieur de l’éphémère. L’artiste doit se livrer intégralement, sortir son art des profondeurs de ses entrailles. Les Espagnols, et les Andalous plus particulièrement, même s’ils le nient parfois, aiment l’idée de facilité, de don (que beaucoup croient divins), de génialité, qui permet le fameux embrujo ou envoûtement.

La danse des sévillanes (qui, au passage, ne rentrent pas dans la définition la plus restreinte du flamenco) est sans doute celle qui a le plus de points en commun avec les gestes toreros. Nous avons vu qu’il y a beaucoup de sensualité dans la Corrida, le toro et le torero s’accouplant, ce couple arrivant à se fondre en une seule entité. La sensualité du torero en s’éloignant et en se rapprochant du toro, en le frôlant et en le touchant, avec la ceinture cambrée, dans une attitude fière, est semblable à celle de la sévillane.

Par ailleurs, l’habit andalou est utilisé à la fois par les « bailaores » et les toreros (lors des festivals; et en outre l’habit de lumières a de nombreuses similitudes avec celui-ci). De nombreux gestes sont communs ou ressemblants, dans les desplantes, dans le jeu et mouvement des bras, dans les reins cambrés… Le sentiment, à mon sens, est également le même. Le langage et le jargon est souvent commun et le meilleur exemple est ce cri d’admiration qui est le « ¡ole! »[2].  Ils partagent aussi des concepts fondamentaux : temple, tiers, remate, desplante et toreros « courts » ou « longs » face aux chants « courts » ou « longs ».

Fernando Quiñones et José Blas Vega, dans le tome VII de Los Toros, le « Cossío », assimilent la soleá ou la seguiriya flamenca à la naturelle, les alegrías à la chicuelina, la saeta à la manoletina, et les bulerías au toreo de cape, à cause de sa pleine liberté expressive.

De plus, il y a eu de nombreux cas d’union entre des toreros et des artistes flamencas. Nous pouvons citer les cas de « Tragabuches »[3] et la danseuse « La Nena », de Fernando « El Gallo » et Gabriela Ortega, de Rafael « El Gallo » (fils aîné du précédent couple) et Pastora Imperio, de Óscar Cruz et María Rosa, de Julio Aparicio (père) et la chanteuse Malena Loreto et dans l’actualité de l’artiste Javier Conde et la « cantaora » Estrella Morente.

De nombreux toreros ont été de bons chanteurs amateurs, ou propriétaires de tablaos (cafés concerts) et certains « flamencos » ont toréé lors de tientas.


[1] Cf. “Tauroflamencología” dans le dictionnaire de Ortiz Blasco.

[2] Définition du Diccionario de uso del español de María Moliner : « Exclamation informelle d’enthousiasme pour la performance de quelqu’un, par exemple dans le toreo ou dans les spectacles de chant ou de danse flamencos ».

[3] L’histoire du gitan de Ronda José Ulloa « Tragabuches » est célèbre (fin du XVIIIe-début XIXe), torero et brigand qui tua l’amant de « La Nena » avant de la défenestrer et de la tuer également puis de se refugier dans le maquis, où il fit partie de la bande des sept enfants d’Ecija (source : dictionnaire de M. Ortiz Blasco).

 


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