Du mono-encaste au pluri-encaste

Les domecqs ont plus de 85 ans, quatre générations se sont succédées de Villavicencio à Morenés en passant par Díez et Solís. Les frères puis les neveux puis leurs enfants ont pris leur indépendance et chacun a vendu des camadas entières. Chacun a imprimé sa personnalité à l’encaste d’origine, le plus malléable qui soit. Selon les critères des éleveurs, le caractère de l’élevage peut changer du tout au tout : les Pedaza ressemblent-ils plus aux anciens guardiolas ou aux juanpedros actuels ?

Traditionnellement on distingue trois branches : Juan Pedro (la fondatrice), Marqués (plus vifs mais aussi plus rustiques, lourds et mieux armés) et Osborne (d’une grand noblesse mais faibles). La première, Juan Pedro Domecq y Díez, a entre autres donné Luis Algarra à partir de 1975, un des chaînons qui sera la base de nouveaux élevages même s’il  est aujourd’hui en retrait, tout comme celui de José Luis Marca acquis peu de temps auparavant. Marqués de Domecq et José Luis Osborne sont des ganaderías ultra marginalisées dans l’actualité et la maison-mère n’est pas non plus dans son meilleur état, le capital génétique ayant été par trop dilapidé par Juan Pedro Domecq Solís, le père du « toro artiste » après avoir croisé son bétail avec des núñez en provenance de Torrestrella, encaste dérivé créé par son oncle. On peut considérer que les éleveurs de Garcigrande sont sur la même ligne, les mêmes qui ont créé El Ventorrillo avant que celui-ci ne connaisse son envol pendant la période Paco Medina (1992-2005) qui lui imprima son style. De cette ganadería dérive notamment celle de Montealto.

Avant le toro artiste, le véritable fondateur de l’encaste, Juan Pedro Domecq y Díez avait réussi à créer le toro moderne à partir d’un amalgame entre deux branches de l’encaste Parladé en vogue au début du XXe siècle : Conde de la Corte et Pedrajas avec une prédominance du premier par absorption. Le sang Veragua s’est quant à lui énormément dilué mais on retrouve ses gènes dans certains pelages. Physiquement, le toro de cet encaste est plutôt bas, ramassé et assez fin, assez moyen à tous niveaux. Ce qu’à obtenu l’éleveur au niveau du comportement c’est certes un animal noble mais, pour être plus précis, qui a beaucoup de fixité, qui se concentre sur l’objet en mouvement le plus proche, un animal au rythme régulier dès la sortie en piste (prévisible donc) qu’il conserve tout au long de la lidia (c’est ce qu’on appelle la durabilité). Chez les pires domecqs apparaît une charge molle dès le début d’un combat qui n’en est plus vraiment un mais qui permet le toreo de cape alors qu’après le châtiment il s’immobilise. Pour la plupart, s’il n’y a pas de montée en puissance il y a au moins une constance dans la charge pendant de longues minutes avec une ouverture à la fin de chaque passe qui frise la mansedumbre et la possibilité de réaliser un toreo de proximité en fin de faena ce que ne permettait nullement leurs ancêtres du comte de la Corte. Et puis il y a les meilleurs, quelques individus qui ont de la puissance au cheval et qui vont crescendo à la muleta avec une noblesse complète et positive, celle des vrais braves, ces valeureux combattants qui défendent leur terrain

Constellation DomecqLes élevages sans date ont été créés dans les années 90 ou au début des années 2000

Actuellement les branches principales seraient plutôt quatre, en plus de la branche mère : Salvador et Aldeanueva (créée par Pepe Raboso), les plus archaïques et aussi les plus vibrantes, où le modèle actuel est resté très proche de l’amalgame d’origine, puis Jandilla comme branche centrale et Cuvillo en tant que mélange des trois branches de base (Marqués, Osborne et Juan Pedro). Celles-ci ont un comportement assez semblable et c’est plus le physique avec une plus grande variété de type sur la dernière qui fait la différence. 

– El Torero, outre les élevages familiaux de Lagunajanda et Salvador Domecq (qui ne sont pas dans une grande forme), est à la base de ceux de Gavira et Las Ramblas (R. Sorando à partir de cette dernière) et constitue maintenant le sang majoritaire de Victoriano del Río (Juan Pedro-Algarra-Jandilla au départ)

GaviraJuan Pedro archaïque de Gavira, plus proche des condesos

– Aldeanueva a donné El Pilar ou Pedraza dont la puissance au cheval rappelle les meilleurs Pedrajas

el pilarToro de El Pilar : colorado et haut comme les étalons fondamentaux de cette lignée

– Cuvillo a notamment donné Guadalmena ou Núñez de Tarifa

CamaraToro de type Osborne de Rocío de la Cámara : assez bas et ensabanado

– Jandilla est la souche d’où proviennent Zalduendo, Daniel Ruiz (et de celui-ci José Cruz), Montalvo, Fuente Ymbro et des élevages prometteurs comme El Parralejo ou Guadaira. Fuente Ymbro est le plus vibrant de tous, parfois capable de s’endormir sous le cheval, sans forcément pousser, plutôt que de se déclarer vaincu.

Toro pour les sanfermines 2013Contrairement à cet individu de Fuente Ymbro, les jandillas ont souvent des particularités comme jirón ou lucero

– Ensuite il faudrait rajouter l’encaste apparenté de Torrestrella qui a donné Torrealta (et celui-ci Bañuelos puis Mollalta ou Torrealba), Guadalest, Monte la Ermita mais aussi Fernando Peña, Condessa de Sobral…

TorrestrellaBurraco, aleonado, enmorrillado, avec plus de coffre et de volume : un torrestrella typique

Il y a aussi les inclassables qui essayent dans bien des cas de retrouver le dosage quasi parfait qu’avait en son temps réussi Álvaro Domecq y Díez, à base essentiellement de Domecq et de Núñez, et parmi lesquelles on ne trouve pour l’instant pas de fer de premier plan.

ll y a aussi malheureusement le pire, souvent formé avec le déchet de tienta d’autres élevages et dans un but purement mercantiliste plus que « toreriste » (à moins que le but soit de plaire uniquement aux toreros de troisième catégorie dans les villages les moins exigeants).

Cet ensemble, assez hétéroclite quoi qu’on en dise, représente environ les deux-tiers du cheptel brave. Cette proportion n’arrête pas de progresser et les différences devraient logiquement s’accroître entre les différentes branches. Peut-être est-il temps, comme en appelle de ses vœux le nouveau président des vétérinaires taurins français, Yves Charpiat, d’organiser une corrida-concours avec les différentes lignées de ce soi-disant mono-encaste de manière à mieux apprécier leurs différences. Torrestrella, Toros de El Torero, Núñez del Cuvillo, Fuente Ymbro, Pedraza de Yeltes et … ?


Laisser un commentaire