Forme et substance

Je crois avoir démontré dans mon précédent « papier » que la Corrida est plus un sacrifice qu’un combat, quoi qu’il faille encore clarifier les choses et expliquer qu’elle n’est pas que cela.

La Corrida a l’apparence d’un combat dans le sens où il s’agit d’un face à face mais si c’est un combat il est inégal et le but n’est pas la victoire de l’un des adversaires. Si c’est un combat c’est un combat qui n’en est pas un dans son fondement. On utilise parfois des mots en les vidant de leur sens.

Si la Corrida était un combat elle s’apparenterait aux jeux du cirque et le genio et le sentido seraient les qualités recherchées par les éleveurs et non la bravoure et la noblesse1. Certains aficionados devraient aller jusqu’au bout de leur logique si tant est qu’il y en ait une car il semble que certains concepts soient pour d’aucuns quelque peu ambigus. Si elle doit avoir sa place et que les toreros devraient accepter sa contingence, la caste négative n’est un idéal que si on est sadique, ce qui n’est évidemment pas le cas de l’immense majorité des aficionados. Ce qui devrait tous nous réunir, et c’est là où réside le principal problème de notre époque, c’est la recherche de la puissance dont l’absence ruine toute bravoure.

Face aux qualités du toro correspondent celles du torero : le courage pour circonscrire la puissance, la technique, autrement dit l’intelligence, pour dominer la bravoure et l’esthétique pour profiter de la noblesse. Ce dernier élément est consubstantiel à la Corrida depuis ses origines, d’abord avec l’élégance qui doit accompagner l’héroïsme et le code d’honneur des toreros puis la grâce qui surgit avec Cúchares et Lagartijo au XIXe siècle. Mais la Corrida moderne se cristallise définitivement dans les années 20 et en particulier en 1928, non seulement avec l’arrivée du peto mais aussi et surtout quand Chicuelo réunit Gallito et Belmonte à Madrid face à Corchaíto, de Pérez Tabernero, dans un toreo lié en rond face à un animal noble qui reçut la vuelta sans avoir été un modèle de bravoure à la pique. Il y a 90 ans ou presque, ne l’oublions pas !

La Corrida a la forme d’un rite, c’est sa partie immuable en même temps que sa vraie nature. Ce qui n’est pas écrit c’est la lidia que certains traduisent par ‘combat’ car il s’agit d’un jeu de domination. Si c’est le toro qui domine, on assiste à un échec, du torero comme de la Fiesta, même si quelques personnes semblent jouir du spectacle montrant un homme dépassé (on est tellement mieux dans les gradins). Si c’est le torero qui domine le même toro on peut imaginer qu’on aura assisté au même spectacle de bravoure, surtout aux piques, mais qu’en plus on aura vécu le miracle de la communion, post-domination, car celle-ci être un préalable et non une fin en soi, entre l’homme et la bête. Il y a donc un paradoxe qui n’en est un qu’en apparence : la forme de la Corrida est celle d’un rite sacrificiel et le contenu est celui d’un affrontement entre une charge indéterminée et la capacité d’un torero à la maîtriser, à la dominer puis à la subjuguer. Il est important de comprendre que le toreo ne se limite pas à un jeu de domination mais qu’il est essentiel que l’opposition soit dépassée par la complémentarité dirigée par l’élément humain qui modèle la force brute, par le courage d’abord mais forcément associé à l’intelligence sans laquelle il ne serait rien face au monstre puis finalement par l’esthétique qui confère à la tauromachie, ce « combat » seulement apparent, sa dimension érotique. Je suis conscient que beaucoup d’entre nous nient cette dimension mais si la tauromachie est résumée à son côté tragique c’est d’abord une tragédie pour elle car elle devient difficilement défendable.

Résumons-nous : sacrifice mais éthique pour respecter l’animal sacrifié et lui donner sa chance (double chance : d’attraper le torero ou d’être gracié). Cet animal n’est pas choisi pour sa docilité comme dans les rites sacrificiels religieux mais au contraire pour sa capacité de combativité positive qui permet la danse, à la fois macabre et festive, deux faces complémentaires. Plus on atteint l’équilibre entre le tragique et l’esthétique, plus grande est la lidia, plus elle se rapproche de l’idéal. Elle perd son intérêt quand elle tombe dans une difficulté extrême qui ne permet pas une passe ou au contraire, bien-sûr, quand elle tombe dans une facilité apparente qui lui enlève toute émotion. La dichotomie torisme vs torerisme est un clivage par trop simpliste ! Certains mettent en question cet équilibre parfait. Libre à eux. Pencher d’un côté, soit, mais nier l’autre est une hérésie.

J’ai eu par ailleurs l’occasion de l’exprimer clairement, pour être transcendant ou simplement pour transmettre une émotion ce que fait le taur-héros ne doit jamais paraître facile et l’animal sacrifié ne doit jamais faire pitié. C’est une victime qui ne doit pas le paraître. Elle doit vendre chèrement sa peau et c’est la difficulté qui résulte de cette combativité qui permet au rite de prendre tout son sens, de donner de la substance à la forme. Ce n’est pas une question de jouer avec les mots, la sémantique est importante. Nous n’avons pas dans la langue française un mot pouvant traduire le mot lidia, d’où, je crois, certaines confusions. La lidia est, à l’intérieur de la forme rituelle, le moyen pour arriver au but qui est le toreo. C’est une technique associée au courage qui, dépurée, a aussi son esthétique mais c’est surtout la cadre du possible, la science du torero, un préalable pour lui permettre de donner libre cours à son Art. La lidia est rarement une lidia pure – tout comme le toreo n’est quasiment jamais esthétique pure -, elle est généralement indissociable du toreo.

Reste maintenant à savoir ce qu’est le toreo. Ce n’est pas une mince affaire. Cela fait 25 ans que j’essaie pour ma part de le définir. Rafael El Gallo, après toute une vie de torero disait et peut-être est-ce là la meilleure définition : « Le toreo… c’est ce que l’on ne peut pas expliquer ».

Affaire à suivre.

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1. Encore faut-il se mettre d’accord sur ce concept dont voici une définition : charge classieuse sans coups de tête, mufle baissé, répondant aux sollicitations sans brusquerie, avec rythme ou du moins sans à-coups et ne s’occupant que de l’objet à atteindre pour le poursuivre avec franchise et jusqu’au bout (par définition, la noblesse complète implique la bravoure et n’exclut pas du nerf en début de lidia; au contraire noblesse partielle unie à une demi-bravoure et un manque de force donne une charge mollassonne et candide, prototype de ce qu’on appelle le toro moderne).


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