Mai 28 2016

Du sublime et de l’immonde

Publié par Giraldillo dans Réflexion      

Si on ne doit pas nier la violence consubstantielle à l’idée d’un affrontement à mort, cet aspect de la tauromachie n’a rien d’une violence gratuite (tous les actes ont ici leur raison d’être et tout se fait avec une éthique propre, sans traîtrise) et surtout, celui-ci n’est certainement pas une fin en soi. La violence est dans la nature de la tauromachie comme elle l’est dans la nature de l’homme  mais elle n’apparaît, même si nos détracteurs ne voient qu’elle, qu’au second plan.

Car s’il faut vaincre la mort, c’est, ne nous y trompons pas, la vie qui est célébrée dans le rite tauromachique, une vie sublimée, tellement idéalisée que le torero semble la mépriser autant qu’il méprise la faucheuse. Et pourtant, c’est par cette attitude qu’il la vit pleinement, qu’il profite du carpe diem. Il se joue de la mort en jouant sa vie dans un acte de création gratuit. Et c’est là la seule gratuité.

En s’exposant, l’homme ne joue pourtant pas mais en le faisant de manière à la fois détachée mais en communion avec son adversaire, il joue l’immortel, il incarne la vie éternelle. Il s’agit là d’une contradiction seulement apparente dans la mesure où elle n’est que la réunion de contraires qui deviennent complémentaires. Mais c’est parce qu’il est tellement difficile de se situer au point intermédiaire que la tauromachie peut être si belle, lorsqu’elle est ce qu’elle se propose d’être : la renaissance d’un mythe. La plupart du temps, on n’assiste qu’à une tentative. Le sublime est par définition très rare. Cependant, lorsqu’on a vécu une fois une geste taurine authentique, on ne demande qu’à revivre un tel instant. Lorsque la flamme s’est allumée en nous, c’est comme une foi qui ne s’éteint plus et qui nous permet de patienter, parfois longtemps, jusqu’à entrevoir à nouveau cette lueur divine.


Avr 30 2016

En guise de conclusion

Publié par Giraldillo dans Réflexion      

Le toreo a évolué et avec lui le toro. D’un côté il s’est enrichi, des canons se sont rajoutés pour donner ce que nous considérons être le classicisme. D’un autre, même si le leitmotiv « on n’a jamais aussi bien toréé » est répété à l’envi, il s’est appauvri, en oubliant certains de ces canons et en diminuant la force et la caste du toro même s’il a progressé dans un concept très restreint de l’idée de bravoure qui interdit la diversité de comportements et l’émotion qu’elle suppose. La Corrida est malheureusement de plus en plus prévisible. Et malgré ce qu’on dit parfois, le public ne cherche pas cela, un spectacle écrit à l’avance, mais, au contraire, l’émotion qui est consubstantielle à la tauromachie. La corrida idéale ne comprendrait pas 6 toros parfaits, peut-être clonés, avec 6 faenas parfaites, elle aurait un peu de tout : un grand quite par véroniques, un quite de risque avec une larga improvisée, un galleo pour amener le toro au cheval et une brega précise pour l’en faire sortir après au moins un grand tercio de piques mesurées et bien placées, quelques paires de banderilles comme il se doit, une faena dominatrice, une autre plus enjouée, une autre à un manso… C’est-à-dire de la variété dans le toreo, de la diversité dans les encastes et toujours de la caste et de la profondeur.

          Le débat que nous, aficionados, continuons à avoir sur les aspects esthétiques du toreo et le besoin de recourir a des acceptions un tantinet surannées du terme ‘art’ et de la notion de beauté qu’il devrait forcément supposer, me semble un peu surprenante quand cette notion a pratiquement disparu des Beaux Arts, dans la conception moderne que nous avons de ceux-ci, en faveur du sens. Transmettre un sentiment et créer une œuvre, bien qu’éphémère, qui signifie quelque chose, voilà l’Art. Tromper la mort en s’abandonnant (il faut comprendre ce terme dans le sens d’une sincérité absolue) et avec temple (qui ne doit jamais faire défaut), là réside l’art de toréer. La sincérité, dans le sens de l’application de normes éthiques, vaudra toujours mieux que la composition de la figure en toréant avec le pico, vers l’extérieur, de manière accélérée et il me semble logique de placer l’éthique à l’esthétique, mais cela non plus n’est pas l’art de toréer car celui-ci fait fi de la raison. Ce n’est pas qu’il la nie mais il se doit de la dépasser. L’art de toréer est un rêve, toujours imparfait, que nous apercevons en de rares occasions bien que parfois nous doutions de son existence. Et pourtant, nous continuons à le chercher et lorsque nous le trouvons il n’y a pas de trophées qui puissent le primer.

          Le toreo est ce qu’il est pour ce qu’il a été tout au long de son histoire et il est difficile d’accepter de le voir ou qu’on le voit comme quelque chose de superflu dépourvu de sens. Le toreo est ce qu’il est par ses substrats :

          – une victoire de l’intelligence sur la force brute qui lui vient des temps préhistoriques, de là l’importance du concept d’animalité, de force et de caste du toro brave (plus que ceux de bravoure et de noblesse qui ne sont rien d’autre que des valeurs humaines donc dirigées vers une humanisation des instincts animaliers). Nos ancêtres ont rendu compte de ces luttes dans leur habitat, à une époque où la spécialisation était inconnue et où il est donc très probable que les peintres ont fait de l’art à partir de leurs propres exploits dans lesquels la manière importait probablement autant que la finalité. L’intelligence n’a jamais signifié une trahison (un manque d’éthique), sinon les faits ne seraient pas dignes d’être mémorisés. D’ailleurs, Francis Wolff écrit : « Si, comme on n’a cessé de le répéter avec Hegel, l’origine de l’art est le besoin humain d’apprivoiser un monde hostile, alors le toreo est bien l’art essentiel ou du moins originaire. (…) Le toreo est l’unique art vivant qui fait revivre sous nos yeux cette naissance de l’art »1.

          – un rite qui au travers de la mort célèbre la vie et à la fois un art populaire avec des règles forgées tout au long des siècles, de là l’importance du concept d’éthique, étant donné qu’il ne s’agit pas, même si on se focalise sur ce qu’on appelle la lidia, d’une lutte ou d’un combat véritable entre deux adversaires égaux mais un affrontement normé où l’adversaire intelligent affronte son opposant avec respect pour lui donner la mort mais jamais avec traîtrise. Le toro doit rester un mythe et le vaincre (dans un processus qui culmine par sa mort) doit nécessairement être difficile pour que l’homme puisse de revêtir de ses attributs et atteindre une dimension proche de celle d’une divinité, celle des héros. Wolff dit à ce propos, sur les notions de vie et de mort dans la Corrida : « Ce qu’il présente peut être, c’est la mort, car il l’exhibe, et bien plus réelle, sans doute, que dans tout autre art ou spectacle. Mais la vie il la représente, du moins la vie au sens le plus fort du terme, c’est-à-dire le vivre, l’acte de vie, la vie dans son actualisation même »2.

          – à partir de cette dimension mythique du toro, il est indispensable de mettre en exergue sa bravoure au lieu de la dissimuler et là se trouve la question centrale du tercio de piques où doit se juger la caste et la force du toro, en plus d’être l’origine de la tauromachie espagnole, avec la lanzada, avant l’apport du toreo pédestre.

          – si les concours de recortes ont aujourd’hui plus de succès que les corridas de toros c’est sans doute parce qu’elles correspondent à une manière populaire de sentir le toreo et qui réapparait, lorsqu’elle est réalisée comme il convient, dans la suerte du toreo septentrional qui a survécu dans les corridas modernes, celle des banderilles.

          – l’un des beaux arts, malgré son caractère éphémère (comme de nombreux arts scéniques ou d’autres formes artistiques actuelles) et la versatilité du matériau artistique qui donne son sens à cette lutte à mort, en nous rappelant la fugacité de notre propre existence. Sans sa dimension artistique qui fait écho à ce que l’Homme a de meilleur, quel sens peut bien avoir la technique visant à tuer ce (pauvre) animal ? La justification de notre afición se trouve dans l’aspect sublime que la tauromachie revêt parfois. D’abord art primitif, elle s’est transcendée vers un plaisir intellectuel bien que nos ennemis déclarés ne voient que l’assouvissement de bas instincts.

          En fin de compte, une lidia totale avec un toreo éternel, voilà quel doit être l’avenir de la tauromachie si tant est qu’elle survive : pour cela de nombreuses choses devront changer, tout d’abord élever un toro comme celui de Pedraza, Valdellán ou Cebada Gago entre autres, un toro puissant qui peut être toréé grâce à une noblesse véritable, sans mollesse. Il existe d’autres modèles que le système dominant et à mon sens les deux voies, celles du « torisme » et du « torererisme » ne sont pas irréconciliables. Il n’est pas trop tard, mais les toreros les plus capables sont arrivés à avoir un pouvoir démesuré à travers leurs veedores et de leurs managers pour choisir le bétail. Il est vrai que ce sont eux qui se mettent devant et il faut toujours le respecter malgré le trapío imprésentable de certaines bêtes qu’ils affrontent pour vouloir passer un bon moment (pour toréer sans trop de contraintes il y a les festivals… ou les charlotadas). C’est la loi du marché, valable pour les corridas comme pour le reste, et il est à parier que la Loi (les règlements) se verra happée par l’inertie régnante à cause du manque de force et donc de représentativité de l’Afición.

          Je rêve pour ma part – même si cela peut paraître très romantique ou révolutionnaire – à un retour des premières épées, ceux qui seraient capables d’affronter et de tuer n’importe quel toro, des chefs de lidia avec des minimums salariaux assez hauts et des demi-épées3 qui seraient défrayés et qui recevraient une rémunération pour des quites ou des faenas réalisés à partir du second ou de troisième toro, ainsi que de l’engagement direct des quadrilles, banderilleros et picadors, avec des prix en monnaie sonnante et trébuchante après l’octroi de trophées par des présidents indépendants (il y a des précédents dans l’histoire pour eux également). Avec une tauromachie variée (à partir d’encastes minoritaires) et authentique, avec des professionnels capables de toréer les plus mansos comme les plus « encastés », une lidia totale avec du spectacle dans tous les tercios, un élevage choisi par les aficionados et avec l’intervention d’artistes (à certains moments ou pour une lidia complète), le spectacle serait total, complet et il n’y aurait peut-être pas besoin de 6 toros ni de faenas de cent passes, avec 4 et un novillo ce serait, je crois, largement suffisant… s’il y a des toros et s’il y a des toreros. Et dans la partie finale, comme ce fut le cas antan, ce ne serait pas une mauvaise chose qu’il y ait un concours de recortes et un lâcher de vachette où le public pourrait participer et vivre le toreo à la première personne (j’imagine un tirage au sort pour le tour d’intervention à partir des personnes inscrites préalablement), car il a un besoin impérieux de cette connexion populaire (pourquoi pas une entrée gratuite dans cette dernière partie en fonction des places restées ou devenues disponibles ?). Il n’est pas interdit de rêver.

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1. In Philosophie de la Corrida p.260.

2. In Philosophie de la Corrida p.299.

3. Ce serait comme une catégorie intermédiaire entre les novilleros et les matadors actuels et ils seraient accompagnés par un maestro dans les premières années de leurs parcours professionnel. Ils recevraient la qualité de première épée après avoir tué une quantité déterminée de toros appartenant à différents encastes comme condition indispensable à une formation complète qui évite la spécialisation.


Avr 23 2016

La création dans le toreo

Publié par Giraldillo dans Réflexion, Toreo      

Des cours de philosophie que j’ai reçus, je me souviens, parmi d’autres idées, de celle-ci qui exprime la chose suivante : créer, c’est découvrir à nouveau. Et il me semble certain que créer c’est donner une nouvelle forme à ce qui existe déjà. La création pure n’est pas un pouvoir de l’Homme, même si celui-ci veut parfois jouer à Dieu. On a tout inventé. Il faut polir la pierre, dépurer les formes, laisser l’essence en apparence, les principes les plus simples, ce qui n’est pas le plus facile.

Le drame, théâtralisé, est interprété par le torero à partir du sentiment qu’il porte en lui et qu’il essaie de transmettre, d’après son style, et qui est, en lui-même, une véritable création. Chaque individu bien qu’il soit physiquement et intellectuellement différent, plus ou moins profond, exprime le toreo selon sa propre personnalité. Nous citons à la suite quelques phrases de Juan Belmonte, qui, en plus de ses qualités toreras, a eu le mérite de réfléchir sur son Art :

« Pour moi, en plus de ces questions techniques, ce qui est le plus important dans la lidia, quels que soient les termes dans lesquels le combat se pose, c’est l’accent personnel qu’y met le lidiador. C’est-à-dire le style. (…) On torée comme on est. C’est ça l’important. Que l’émotion intime dépasse le jeu de la lidia. Que les larmes du torero coulent et qu’il ait ce sourire de béatitude, de plénitude spirituelle que l’homme ressent chaque fois que l’exercice de son art, le sien propre, aussi infime et humble soit-il, lui fait sentir le souffle de la Divinité ».1

La trace d’un torero, ses manières, toutes ses particularités, les détails, qui ne sont pas des manières établies et qui ne valent qu’autour de passes de valeur, mais qui couronnent l’œuvre, en lui donnant un aspect de quasi perfection, participent à la création de ces œuvres. Bergamín appelait le style dire : « Le torero se dit quand il se fait. Et non à l’envers »2, «du fait à la parole, dans la poésie comme dans le toreo, il n’y a aucune distance. Et, cependant, nous avons dit en d’autres occasions que le toreo peut être mal fait et être bien dit, comme l’inverse. (…) ceux qui ont apporté au toreo quelque chose de nouveau, et non de novateur ; quelque chose de véritablement personnel, d’original. Qui ne sont pas des manières, ni des postures mais bien un style ».3

En réalité, la création artistique se trouve dans l’esthétisme, qui est étudié, et dans l’inspiration, qui elle est innée. Cette dernière qualité est le don des grands artistes de la tauromachie. N’est pas un fin artiste qui veut. Certains toreros, qui auraient aimé être considérés comme tels peuvent être caractérisés d’artistes esthétiques, par opposition aux artistes inspirés. Ce qui fait la différence entre lesdits toreros artistes et les autres (qui le sont dans une plus ou moins grande mesure), c’est l’inspiration, cette chose supérieure qui appartient au domaine de l’inexplicable, de l’irrationnel. C’est la qualité des génies, au contraire de l’esthétisme, qui peut être travaillé, même s’il est évident que des qualités naturelles peuvent aider.

Malgré l’impression de répétition que peuvent donner les passes de certains toreros sans grâce, nous croyons qu’il n’y a pas deux passes semblables, mais pour se rendre compte des détails et des nuances il est nécessaire de comprendre le toreo. Pour se faire, nous citons ci-dessous quelques phrases de celui qui jusqu’à peu fut probablement le seul philosophe qui se soit approché de la fête taurine, en plus avec un regard qui nous semble neutre, étant donné qu’il n’était ni aficionado ni taurophobe : « Parce que de ce qui se passe entre le toro et le torero on ne comprend facilement que le coup de corne. Tout le reste est une secrète et subtile géométrie ou cinématique. (…) Toro et torero, en effet, sont deux systèmes de points qui doivent varier en corrélation entre l’un et l’autre ».4 Cette expression de systèmes de points nous plaît particulièrement pour exprimer également l’infinité de trajectoires du leurre à l’intérieure d’une trajectoire grossière, qui est le cadre technique, le cadre de ce qui est possible. Mais nous avons vu qu’il y a eu des moments dans l’histoire du toreo dans lesquels les limites de ce qui était considéré comme possible ont explosé. Le tracé d’une passe, le dessin, est l’élément principal de l’esthétique, plus que la composition de la figure humaine.

C’est en fait l’élément de plus important de l’art du toreo après le rythme, cette musique silencieuse comme disait le poète, et seulement en dernier viendrait l’inspiration, en lien avec le détail qui remplit le vide et parachève une faena. C’est en ces termes que l’exprime un philosophe actuel, Francis Wolff : « Le rythme est pour la série le pendant dans le temps du dessin dans l’espace. Il n’est pas étonnant que les artistes de la liaison soient rarement ceux du rythme ».5 La grande beauté en tauromachie est avant tout le fruit du temple, lequel, dans son acception fondamentale, est quelque chose qui ne s’apprend pas avec la technique. C’est la première qualité des artistes inspirés, mais pas la seule. Cependant, le temple, en lui-même, n’est pas en lien direct avec l’inspiration, mais plutôt avec l’esthétisme, mais dans la partie la moins cérébrale de celui-ci. Le temple est une esthétique en mouvement, alors que par esthétisme nous faisons plutôt référence à l’esthétique instantanée. En effet, la langueur d’une passe lui donne toute son émotion et sa beauté, plus que l’aspect sculptural du corps. La beauté taurine se trouve dans l’ensemble suivant : temple, inspiration et esthétique. Mais le temple en lui-même n’est pas une création.


1. Cf. Juan Belmonte, matador de toros p.318.

2. En La claridad del toreo p. 21.

3. In La claridad del toreo p.42-43

4. In Sobre la caza, los Toros y el toreo de Ortega y Gasset : pp.119-120.

5. In Philosophie de la Corrida p.235.


Avr 9 2016

Quel est le sens de la Corrida?

Publié par Giraldillo dans Réflexion, Toreo      

Il s’agit là d’une question importante parce que nous croyons que la compréhension de l’art taurin passe par celle de son sens profond. Plus que tout autre chose, la tauromachie puise dans les sentiments les plus profonds enfermés dans l’Homme. Les corridas se composent de tout ce qui compose la vie. Nous pouvons apercevoir la soumission et la domination, le mensonge et la sincérité, la peur et le courage, la science et l’art, la lutte et la caresse, l’indifférence et la passion, le corps et l’esprit, les larmes et la fête… la vie et la mort.

La tauromachie espagnole est en fait une tragédie en trois actes qui représente la lutte de l’homme face à son inéluctable destin de mort, elle-même représentée par le toro. Le torero, représentant de l’humanité, mais se détachant finalement de celle-ci, triomphe de l’inexorable, transforme son destin fatal en tuant la Mort. La grandeur de la tauromachie réside dans le fait qu’il s’agit en même temps d’une représentation et d’une réalité. Si le scénario est rompu nous revenons à la dure réalité. Comme le disait Hemingway dans Mort dans l’après-midi, le torero est le seul artiste en danger de mort pendant la réalisation de son œuvre. Certains disent également que les toreros sont les seuls êtres humains qui peuvent vivre dans une plénitude totale. En effet, d’un côté ils trouvent une solution aux problèmes existentiels fondamentaux dans une danse amoureuse avec la mort et d’un autre, ils laissent, eux-aussi, en tant qu’artistes, une trace de leur passage en ce bas monde, pour après leur mort. Cependant, celle-ci finit par gagner le combat, même si une corrida nous donne l’impression d’une possible éternité.

Les toreros ne sont pas suicidaires et la majorité d’entre eux ne sont pas téméraires du tout. C’est l’envie de vivre qui les amène à exposer leur vie. Être torero peut être considéré comme une philosophie de vie : « Sénèque considérait la mort comme le point de référence de la vie. Elle est en effet nécessaire pour que l’homme puisse ‘sentir’ la vie, de même que son contraire est nécessaire à toute chose pour que celle-ci puisse exister. Nous devons donc nous familiariser avec elle et non la craindre, puisque c’est grâce à elle que la vie acquiert toute sa valeur. Elle n’est qu’un ‘incident’ nécessaire. »1


1. Cf. Tauromachie de Prevôt-Fontbonne p. 80.

 


Avr 2 2016

Qu’est-ce que la tauromachie?

Publié par Giraldillo dans Réflexion, Toreo      

Pour certains – et il s’agit de personnes complètement extérieures au thème duquel nous nous occupons – la Corrida est un sport. D’autres, aussi bien informés que les précédents, prétendent qu’elle est une survivance des jeux du cirque, ou bien un spectacle barbare qui ne ressemble à rien d’autre, et il est certain que la tauromachie est quelque chose d’à part. Pour la majorité des aficionados, la tauromachie est un Art de plein droit.
En réalité, une corrida est un spectacle, tout comme le théâtre ou la danse, qui met en scène un monstre noir (le plus souvent) et un faible être humain, dans une lutte inégale dans laquelle l’animal ne connaît pas à l’avance les règles. Cependant, l’homme peut dominer ou être dominé par l’animal. L’un ou l’autre peut vivre ou mourir, même si généralement on voit l’intelligence triompher sur la force brute. Ce qui est exceptionnel c’est la grâce du toro comme la mort du torero.
Certaines personnes bien intentionnées ont vu dans la Corrida une forme de catharsis par rapport à la violence, en particulier sous le franquisme, empêchant le peuple espagnol de se soulever. Peut-être cette idée a-t-elle quelque fondement, mais il est nécessaire de l’expliquer plus en profondeur. Sans doute la tauromachie pacifie-t-elle une nature humaine inconsciemment violente, mais en aucune manière, nous, aficionados, allons aux arènes pour assouvir une soif de violence consciente. Ce n’est pas la mort du toro en elle-même qui plaît mais une manière esthétique de dominer celui-ci. En fait de catharsis de la violence, la tauromachie, sous la dictature, assumait plutôt le rôle de moyen d’expression et d’illusoire libération, tout comme le football. Les arènes et les stades étaient des lieux où l’on pouvait crier, encourager, huer… et certains partis actuels qui voient de l’idéologie là où il n’y en a pas ne devraient pas se tromper de cible. La France est un bon exemple pour démontrer que il n’est en rien contradictoire d’être républicain et aficionado.
Si la tauromachie espagnole adopte la forme d’une lutte, elle n’est pas, à rigoureusement parler, un combat entre un homme et une bête féroce. En s’asseyant sur les gradins on assiste avant tout à la lidia d’un toro – terme sémantiquement proche en espagnol mais différent et propre à la tauromachie -, qui est le travail de domination du torero sur l’animal, à partir d’une technique, et qui, lorsqu’elle est dépassée, pourra laisser le pas à sa dimension artistique. Si les aficionados toristas donnent la primauté à la première, les aficionados toreristas, s’il est besoin de choisir un camp, donnent plus d’importance au deuxième. Cependant, il faut savoir apprécier la lidia, la technique si l’on préfère, qui est une étape obligée vers la réalisation de quelque chose de plus éthéré ou ce qui permet de s’armer de patience jusqu’à l’apparition du sublime. Sans doute l’idéal de perfection se trouve-t-il dans un équilibre entre ces deux aspects de la tauromachie, qui sont en fait ceux de l’émotion tragique et de l’émotion esthétique. Chacun fera peser la balance du côté qu’il préfère. Les bons aficionados sans doute se situent-ils à proximité, d’un côté ou d’un autre, de cet idéal théorique, car Art et Tragédie ne sont pas des éléments antagoniques mais indissociables et que tout est une question de nuances. Ortega y Gasset écrivait :
« Toréer c’est sans doute dominer l’animal, mais c’est aussi, à la fois, une danse devant la mort, comprenons par là devant sa propre mort. »1
Aux deux extrêmes, nous trouvons d’un côté des personnes qui vont aux corridas premièrement pour voir des toros volumineux et bien armés, sans doute par nostalgie d’un mythique et pour cela illusoire passé, et en second lieu – parce qu’il est difficile qu’un torero les comble avec un matériel parfois à peine moins qu’impossible, avec poder et trop de nerf – pour assister à une démonstration de courage et par forcément à une démonstration de maîtrise de la lidia de la part du matador. Ces spectateurs, pas toujours les plus connaisseurs, mais souvent les plus braillards, se trouvent, nous semble-t-il, plus près du primitivisme gaulois, lusitanien ou ibère des jeux du cirque que de la délicatesse de notre temps. A l’opposé, nous trouverons des enthousiastes d’une esthétique sans âme, sans substance ni sens, de la part de toreros moins artistes que ce qu’ils voudraient, de ceux qui composent la figure de manière affectée et sans peser sur un animal sans caste et sans force, ce qu’on appelle le toro « idiot ». Cependant, je crois que la majorité des aficionados veulent voir la faena d’un torero avec un minimum de domination, de temple et de style. Avec une lidia dépurée – et cela depuis l’Âge d’Or et l’osmose définitive, bien que quelque peu schématique, créée par la fusion de l’art de la lidia de « Gallito » avec le toreo de Belmonte – il sera possible d’atteindre un art dépuré, sérieux, sec, classique. Nous citons à ce propos José María de Cossío :
« Pour la domination, la logique veut que plus la passe est longue, plus elle est efficace, et comme dans tous les arts, dans celui du toreo également la solution la plus logique et directe a été la plus artistique et celle qui est revêtue de la plus grande beauté. »2
Dans une perspective opposée, un torero peu technique, qui a besoin d’un toro clair et noble pour développer sa théorie de l’Art pour l’Art, pourra nous laisser entrevoir un toreo plus intuitif et inspiré, possiblement plus gai et baroque, plus fragile aussi. Ce qui est certain, c’est que la tauromachie répond à des canons techniques et esthétiques qui doivent être connus de manière à pouvoir être appréciés.
La tauromachie a d’abord été une technique, une science appliquée, pour se convertir en une activité dans laquelle la beauté est la finalité.
En outre, il convient de citer une phrase de Juan Belmonte, le même qui dit par ailleurs, à un jeune homme qui venait lui demander conseil, la célèbre phrase « Si tu veux bien toréer, oublie que tu as un corps »3 :
« Je fais remarquer cela pour étayer la thèse que le toreo est, avant tout, un exercice d’ordre spirituel. Dans une activité où prédomine le physique un homme physiquement ruiné, comme je l’étais alors, n’a jamais pu triompher. Si ce qui est fondamental dans le toreo était les facultés physiques, et non l’esprit, je n’aurais jamais triomphé. »4
Le toreo est un exercice spirituel ou intellectuel, bien que dans une acception différente de celle qui peut être donnée par l’Eglise ou l’Université. Mais un torero, comme tout artiste, doit avoir un concept de son art et essayer ensuite sa réalisation.
Cependant, l’esthétique actuelle exige un travail corporel préalable qui doit s’oublier au moment de la création, devenir intuitif pour que le toreo ne paraisse pas affecté.
Le toreo est aussi et essentiellement une démonstration de courage revêtue de beauté, une réminiscence des valeurs de la noblesse médiévale, c’est-à-dire une somme de valeurs qui se heurtent parfois à la mentalité moderne.

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  1. In Sobre la caza, los Toros y el toreo p. 132.

      2. In Los Toros en deux volumes : tome I p. 211.

      3. Cf. Tauromachie de Prevôt-Fontbonne p. 80 : « Sénèque considérait la mort comme le point de référence de la vie. Elle est en effet nécessaire pour que l’homme puisse « sentir » la vie, de même que son contraire est nécessaire à toute chose pour que celle-ci puisse exister. Nous devons donc nous familiariser avec elle et non la craindre, puisque c’est grâce à elle que la vie acquiert toute sa valeur. Elle n’est qu’un « incident » nécessaire. »

      4. Cf. La música callada del toreo p. 86.


Déc 12 2015

Suerte de varas

Publié par Giraldillo dans Réflexion, Toreo      

Ce à quoi sert trop souvent la phase des piques et ce à quoi elle devrait servir

Malheureusement, le tercio de piques est devenu dans la plupart des cas un mal nécessaire ou même pire, une partie de la lidia dont on ne comprend plus la fonction. Depuis 1928, avec Corchaíto (premier toro qui reçut la vuelta à Madrid malgré sa mansedumbre aux piques) et l’apparition du caparaçon, un secteur de l’afición n’a plus considéré cette phase du rite comme la manière de mesurer la bravoure et à partir de là on n’allait plus aux toros, comme on disait, même si on le dit encore, on allait voir toréer. Par la suite, le toro a évolué en ce sens, vers plus de noblesse et moins de puissance. Le plus souvent, il n’est plus nécessaire de corriger le port de tête et pour beaucoup de toros il n’y a pas besoin non plus de doser leurs forces, ce qui fait que les raisons d’être de cette épreuve ont fini par s’inverser et il semblerait qu’actuellement elle serve, plus qu’autre chose, à décongestionner l’animal en le faisant un peu saigner.

Cependant, si on veut sauver ce patrimoine culturel qu’est notre tauromachie, il ne faudra pas aller vers plus de raffinements mais vers la préservation de l’essence de la Corrida dans toute son intégrité, dont l’épicentre se trouve ici. Pourquoi ? Eh bien parce qu’on ne peut continuer vers plus de « toréabilité » quand on voit les toreros se faire passer sans grande émotion les toros devant et derrière à moins qu’on veuille qu’ils se les fassent passer sous la jambe comme font certains joueurs de tennis avec la balle, sous les applaudissements du public il est vrai.

Je veux dire qu’on perd de plus en plus le respect du toro. Je ne doute pas qu’ils peuvent toujours tuer, mais ils chargent parfois avec tant de bonté qu’un torero moyennement préparé dans une école de tauromachie n’a pas besoin de s’imposer à lui car, plus que poursuivre la muleta, le pauvre animal (c’est parfois l’impression qu’il peut donner) semble la suivre. Dans presque toutes les retransmissions, nous entendons de manière réitérative que tel toro n’a pas beaucoup de force alors qu’un taureau brave ne devrait jamais faire de la peine mais au contraire susciter notre admiration (l’homme a toujours voulu revêtir ses attributs de vitalité et de fertilité lorsqu’il était un véritable mythe et parfois une divinité). Un toro doit avoir de la puissance, un brin de sauvagerie (vouloir prendre) mais aussi de la noblesse et beaucoup de bravoure bien-sûr. Mais le fond de bravoure qui se noie car elle n’arrive pas à la surface ne sert à rien, c’est une bravoure vaine.

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Il se trouve que dans les arènes les plus importantes on ne pratique plus la suerte des piques comme elle devrait être pratiquée. Dans un mois entier de San Isidro, tous les toros ont reçu le même nombre de piques, les réglementaires, non pas qu’aucun toro n’ait pu donner du spectacle, mais parce que les acteurs cachent leur bravoure, en écourtant le tercio parce qu’ils le considèrent comme une formalité (seuls Castaño et Ferrera, exceptionnellement et avec un toro exceptionnel montrent autre chose). Je suis un aficionado fait à Séville et qui a dû découvrir la beauté de l’art de Badila en France où les primes en espèces ont permis de revaloriser le premier tiers. Tout a commencé dans des villages où quelques irréductibles ont voulu faire les choses de manière différente (un peu comme à Azpeitia) et avec un si bon résultat que cela a influé sur les arènes importantes. Et non l’inverse. Ce n’est pas que le public français aime piquer pour voir piquer, c’est que certains lui ont donné l’opportunité de voir un spectacle sans pareil. Et pour illustrer mes mots, seulement pour la saison dernière, j’ai eu la possibilité, en quelques corridas, de voir des choses incroyables qui dans plusieurs cas a mis toute une arène debout. Par exemple, à Aignan, le dimanche de Pâques, Tito Sandoval a fait un bon tercio à un toro de Concha y Sierra et un autre grandiose, en juillet, à Mont de Marsan au toro Dormilón de Cebada Gago, qui reçut quatre piques, les deux dernières depuis le toril. Dans la même grande corrida (au lendemain d’une grande corrida de toreros), Esquivel fut énorme face à Piporro avec 4 piques également. Auparavant, Iván García avait infligé autant de puyazos à Cubano de Valdellán qui reçut une vuelta à Vic, prix que reçut également, Torrealta, du même élevage qui, à trois ans à peine, fut piqué quatre fois de loin et d’une manière enjouée même s’il a peu poussé. Dans la même novillada du 1er mai, à Aire sur l’Adour, il y a eu un autre grand novillo, Quirúrgico, de Raso de Portillo, piqué DANS LE MORRILLO par son mayoral, José Agudo. Dans la grande novillada (beaucoup plus forte que la précédente) de Pedraza de Yeltes à Garlin, on fit donner la vuelta à Quitasol après un bon tercio de piques en 3 rencontres où il poussa comme à la mêlée sous le fer de Luis Miguel Neiro qui reçut le prix. Je terminerai par la caste des Granier notamment celle du 5e, pour qui le mouchoir bleu fut sorti, et qui chargea le cheval d’un Gabin Rehabi torerissime avec une vivacité hors du commun.

La suerte des piques existe malgré ce qu’on peut croire si on ne va pas dans des arènes où l’on cherche un bétail capable de donner du spectacle et où l’on exige de faire les choses comme il se doit pour mettre en valeur la bravoure des toros : engager une bonne écurie, contrôler le montage de la pique, soigner les mises en suerte, piquer de face et au bon endroit, lever la hampe dès que le toro arrête de pousser, le mettre de plus en plus loin, ne pas vriller ni boucher la sortie et le sortie rapidement. A quoi sert la suerte des piques dans les élevages qui élèvent le toro brave éternel ? A la même chose depuis toujours :

1. Mesurer la bravoure du toro

2. Doser ses forces

3. Corriger son port de tête

4. Le décongestionner


Sep 12 2015

Réflexions à partir des connaissances sur l’éthologie

Publié par Giraldillo dans Réflexion      

Dans des situations semblables, certains toros grattent le sol et d’autres non, certains toros finissent pas abandonner le combat, certains s’arrêtent et d’autres non, certains se défendent et d’autres non. Mais semblable ne signifie pas pareil.

Qu’est-ce qui dépend d’un comportement hérité (recherché par les éleveurs) et qu’est-ce qui dépend des circonstances de la lidia, en commençant par le travail des « lidiadors » ?

Par exemple, un toro paraîtra plus sauvage et plus « encasté » si le torero ne s’est imposé à lui et si, au lieu de pacifier sa sauvagerie il l’a développé en manquant de temple notamment, étant donné que le toreo c’est avant tout transformer la violence en caresse. De plus, la peur du torero, par la sudation, occasionne des odeurs qui peuvent déclencher l’agressivité de l’animal dont l’odorat est très développé1. Mais ces toros de devront jamais être considérés braves (de la catégorie des celosos) pour cette seule raison.

Evaluer l’amélioration ou éventuellement le délitement d’un comportement pendant la lidia est d’une grande importance au moment de juger les qualités du toro et du torero. On ne doit pas valoriser outre mesure un animal choyé par le torero (toréer pour le toro, sans l’obliger) pour qu’il dure même s’il est vrai que la plupart des grâces sont obtenues par les toreros après avoir réussi à mettre en valeur les qualités de leur opposant tout en ayant masqué ses défauts. Mais d’un autre côté il n’est pas moins vrai que certains animaux méritent les honneurs même s’ils n’ont pas pu développer la totalité de leurs facultés.

D’après le modèle psycho-hydraulique de la motivation de Konrad Lorenz (p.30)2, suivant que le réservoir d’énergie du toro soit plus ou moins plein il faut plus le stimuler ou au contraire le laisser tranquille un moment si les stimuli ne fonctionnent plus : « Quand on présente de manière répétée et insistante la muleta à un toro pour qu’il charge comme vous aurez observé, parfois, le toro réagit et d’autres non, il reste à l’arrêt et le ne répond pas, pourquoi ? Eh bien parce que son réflexe d’attaque, de lutte, de combativité est saturé et il ne répond plus au stimulus »3.

Il ne faut pas non plus se laisser tromper par ce qu’on appelle un arreón de manso qui n’est rien d’autre qu’une forme de panique dans la fuite ou une manière de se dépêcher d’aller vers sa querencia, en direction des planches : « le toro qui prend la fuite peut renverser, sans répondre à aucun stimulus, tout ce qui barre sa route. »4

___________________

1. Cf. El toro bravo. Etología, aprendizaje y comportamiento., de Miguel Padilla Suárez, p.63

2. Idem p.30.

3. Idem p.29.

4. Idem p. 40.


Août 15 2015

Empathie et transmission

Publié par Giraldillo dans Réflexion      

Croyez-vous que la connexion empathique entre le torero et les spectateurs est ce qu’on appelle la « transmission » ? (une des questions posées à l’un des examens pour le cours de Direction des Spectacles Taurins de l’Université à Distance Espagnole)

Je considère que le torero est notre représentant sur cette scène-autel qu’est l’arène, le représentant de l’humanité devant la mort même, l’inconnu et il existe une empathie quant le torero est réellement notre digne représentant, c’est-à-dire quand il fait ce que nous ne serions pas capable de faire et qu’il se convertit en héros, en un homme au-dessus des autres, capable de tutoyer les dieux et d’être un lien avec l’au-delà, avec le mystère.

Mais une fois qu’on a dit cela, plus que partager les émotions du torero, son sentiment, ce qui est important c’est qu’il nous transmette sa sincérité. Il y a des toreros (j’ai à l’esprit un certain nombre d’exemples) qui se satisfont d’eux-mêmes lorsqu’ils composent la figure en conduisant la charge vers l’extérieur. Toréer c’est danser mais avec le toro, pas devant lui.

Sans doute à cause de ma formation cartésienne je donne plus d’importance au cognitif qu’à l’affectif et l’expérience me démontre que celui que l’on considérait comme le mouton noir de l’affiche peut parfois être capable de nous surprendre en s’exposant même si l’a priori était négatif et qu’il n’y avait au départ aucun affect.

Par ailleurs, comme on peut le lire à la page 30 de El toro bravo, etología, aprendizaje y comportamiento du Dr Padilla l’émotion (car c’est bien de cela qu’il s’agit dans la transmission) « se produit devant un objet ou une personne concrète que nous considérons comme importante », ce qui veut dire qu’il y a aussi transmission dans la connexion entre un aficionado et un grand toro. Ceci dit, je ne vais pas jusqu’à dire qu’il s’agit d’une connexion empathique bien que les valeurs que nous avons transmis au toro depuis des siècles ne sont rien d’autre que des valeurs humaines (comme la bravoure et la noblesse) et beaucoup d’aficionados (la tauromachie a indubitablement une forme de religion immanente) souhaiteraient être réincarnés en taureau brave, cet animal mythique depuis les origines de l’humanité.

Dans le toreo on sait que cohabitent deux sortes d’émotions, une esthétique, l’autre tragique. Dans le premier cas l’homme met plus du sien, dans le deuxième cas c’est l’animal.

Je considère cependant que la « transmission » vécue par la majorité des aficionados est celle qui se produit lorsque nous sommes en présence de l’Œuvre, celle que réalise assurément un Torero mais face à un Toro qui a lui-aussi sa transmission, c’est-à-dire un ensemble de qualités qui produisent un effet sur le public. Lorsque nous écoutons une musique qui nous émeut, je ne crois pas qu’il y ait de l’empathie avec les musiciens ou le compositeur. L’œuvre a une existence en elle-même et elle touche une corde sensible en notre for intérieur sans que nous l’ayons cherché.

Pour résumer, je crois que la transmission n’est pas forcément la connexion empathique entre le torero et les spectateurs car dans ce cas celui-ci triompherait dans n’importe quelle circonstance mais plutôt la connexion entre le public et la torería ou la bravoure et si possible les deux puisque nous admirons non seulement chacune d’elles mais surtout leur interconnexion. Il me semble, même si je me trompe peut-être, qu’on peut aimer les vers de celui qui dit le toreo ou sa musique au rythme sourd, pour parodier Bergamín, sans nous mettre dans la peau qu’habite le poète, le musicien ou le torero. Je ne crois pas que les émotions vécues par le torero et par le spectateur soient les mêmes, ni qu’elles se ressemblent et je dirais même que le torero, lorsqu’il se ressource dans une suerte, se met à la place de quelqu’un dans le tendido pour se voir en train de toréer car cette fusion ou osmose est ce qui est réellement beau. Je ne doute pas de la puissance des émotions vécues par le torero mais faisant partie de l’œuvre il ne peut logiquement pas la voir. L’art n’est, à n’en pas douter, rien d’autre que la transmission d’un sentiment – par la voie de la création artistique – et lorsque nous admirons son œuvre nous voudrions sans doute inconsciemment être l’artiste mais j’ai du mal à réduite la transmission à ce fait purement physiologique d’une émotion par procuration. Comme dit Rafael « el Gallo », et, sur ce, tout est dit, « le toreo c’est ce que l’on ne peut pas expliquer ».


Juil 25 2015

Catégories et trophées

Publié par Giraldillo dans Réflexion      

Les catégories d’arènes ont-elles un sens au-delà de l’aspect purement syndical (rémunération des toreros) ? Est-il normal que sur plus de cinquante arènes françaises une seule soit de deuxième catégorie ? Soyons clairs, selon les critères du règlement national espagnol, seule Nîmes pourrait prétendre au titre de 1ère catégorie (capacité et nombre de spectacles). Des six autres, seule Mont de Marsan, en tant que siège de préfecture, aurait la possibilité d’intégrer celles de seconde même s’il est vrai qu’en Espagne il existe un certain nombre d’exceptions historiques. Cependant, nos voisins sourient lorsqu’on leur dit qu’il s’agit de plazas de toros d’une capacité avoisinant les 7000 places. Peu importe, à chacun ses particularités.

Ceci dit, des arènes donnant des spectacles majeurs ayant la réputation de faire les choses bien ne mériteraient-elle pas que, d’une manière ou d’une autre, on reconnaisse leur travail ? Ne pourrait-on pas au moins leur distribuer un label ? Je pense, pour la partie est, à des arènes comme Saint-Martin de Crau ou Vauvert et, au sud-ouest, à Orthez, Aire sur l’Adour, Parentis en Born, Saint-Sever ou Hagetmau qui organisent avec sérieux plus d’un spectacle par an. Mais bien-sûr ce serait toucher, indirectement, à la mythique Céret. Pas sûr que nos amis Catalans apprécient (on sait cependant qu’ils aiment beaucoup les piques ;). Toutefois, d’après les archives de la FSTF, il y a un peu plus de dix ans, le bureau fédéral d’alors, devant le flou qui prévalait concernant ces critères, avait jugé que devraient être considérées de deuxième catégorie les arènes en dur de plus de 3000 places célébrant au moins trois spectacles majeurs. Certaines plazas évoquées devraient donc avoir intégré cette catégorie, même si cela ne les arrangerait pas pour des raisons de coûts. Il y a donc sans doute des concepts à différencier.

En ce qui concerne les trophées, on peut se demander si les critères d’attribution doivent être théoriquement les mêmes en fonction de la catégorie d’arènes. Dans les faits ce n’est pas le cas mais parfois les critères sont inversés, certaines petites arènes (et certains présidents) étant beaucoup plus dures que d’autres plus importantes. Dans les grandes arènes espagnoles le critère artistique est, même à Madrid, d’après mes observations, primordial même si il paraît évident que le lidiador obtiendra un trophée en réalisant une faena épique où surgit l’émotion tragique. Mais des séries enchaînées, « templées » sur les deux cornes prévalent normalement sur un travail besogneux, engagé mais sans aboutissement, bien que la domination sur l’animal soit palpable. C’est sur cette dichotomie que s’est peut-être située l’incompréhension entre le public vicois et le président espagnol lors de la faena de Lamelas à Cantinillo. J’observe en effet que le public français, à l’intelligence plus analytique qu’émotionnelle, valorisera généralement plus le second cas de figure évoqué. Encore faut-il bien évaluer les possibilités du toro. On entend trop souvent juger le travail d’un torero sans prendre en compte son opposant. Nous savons aussi tous qu’il est des faenas incomprises ou non considérées à leur juste valeur. D’un côté il y a des toros impossibles où le lidiador arrive à tirer un petit parti de l’animal, tout ce qui était possible et de l’autre il y a des bons toros qui permettent une faena complète même si celle-ci à un goût d’inachevé quand elle n’est pas fade. Donc, dans l’idéal, deux oreilles doivent signifier que le torero a été au-dessus des qualités du toro et qu’il a pu en tirer un parti suffisant en quatre ou cinq séries a más (même sur une corne, de mon point de vu, mais en ayant essayé sur les deux). Si le toro ne permet pas grand-chose mais que le torero lui est très supérieur de manière visible et reconnue (partiellement au moins) par le public et qu’il conclut d’une très bonne épée (rectitude, temps de la suerte et placement de la lame, comme pour Dávila Miura à Séville) alors le trophée s’impose mais pour la seule épée, comme on disait avant, sans domination préalable, qui la réclamera ? Par ailleurs, certains très grands toros ne permettent que d’être à leur hauteur et c’est déjà très bien. Dans les faits, dans des arènes comme Madrid, il se peut que seul un appendice soit attribué, mais tout le monde s’en souviendra, comme cette oreille de poids octroyée à Ponce face à Lironcito en 96 ou celle de Rincón face à Bastonito deux ans plus tôt. Les oreilles ne sont donc pas si importantes que cela, il faut en tous cas savoir les interpréter, savoir juger de ce qu’elles valent.

Je prétends toutefois (mais vos réactions seront les bienvenues) qu’en reconnaissant une pétition majoritaire un président donne le calibre d’un trophée. Celui-ci dépend donc en premier lieu du public mais à partir de là, et pour ne pas tromper celui-ci, il convient d’être conséquent en attribuant un double trophée si une autre prestation a été bien meilleure que celle du cas précédent, même si elle ne correspond pas, dans l’absolu, au canon idéal. Il faut savoir s’adapter et être plus pragmatique que dogmatique. A partir de là, pour une feria, ce calibrage devrait prévaloir du début à la fin (sauf grosse bourde). D’ailleurs, pour une feria sur cinq jours, il serait positif que ce soit la même équipe (quitte à changer de poste) qui reste en place. Il est préférable qu’il y ait des différences de critère d’une année sur l’autre que d’une corrida à l’autre. Question de justice.


Juil 18 2015

Ni mansos ni braves

Publié par Giraldillo dans Réflexion      

Les auteurs de traités classiques n’ont pas vraiment laissé de place aux nuances existant entre les concepts de bravoure et de mansedumbre même si nous savons, en tant qu’aficionados, qu’il existe une infinité de degrés et que le toro véritablement brave apparaît aussi peu que le manso perdido. Il faudrait donc ajouter d’autres catégories, en commençant par le toro commun, celui que certains aficionados appellent le demi-toro, qui peut être fade, ou pire, sot, « décasté », qui paraît plutôt suivre que poursuivre les leurres et qui permet ou oblige au – lorsque ses maigres forces ne lui permettent pas autre chose – toreo allégé (hors de la ligne d’attaque, en parallèle, à mi-hauteur, c’est-à-dire sans domination réelle) aussi fade que l’animal.
Sans être bravucón (Peut-on qualifier de taureaux braves des animaux auxquels certains éleveurs ont réussi à tout leur enlever, jusqu’à la mansedumbre ?), si le cornu a de la « mobilité » (affreux néologisme taurin qui exprime une dépréciation du concept de bravoure), on pourrait le qualifier de bravito, un toro qui se laisse faire, qui charge sans pousser, peu exigeant, qui appartient donc à ce limbe entre bravoure et noblesse. Dans sa version la plus négative on peut parler d’un toro impuissant (un comble pour un animal avant tout célébré pour sa vitalité et sa fertilité).
Il y a au contraire les mansos « encastés » (qui à mon avis ne peuvent être confondus avec les bravucones à moins qu’on veuille mettre dans cette catégorie des réalités antagoniques) dont la science de la lidia est en train de se perdre. Ce sont des toros qui, bien que mansos, peuvent donner beaucoup d’émotion, au point qu’on peut se souvenir d’eux toute une vie grâce à cette valeur positive de la caste (pas du point de vue du torero bien-sûr, mais la Corrida mourra de l’uniformité), comme ce Cantinillo, de Dolores Aguirre, qui permit, à Vic-Fezensac, l’un des tercios de piques les plus épiques de ces dernières années ainsi que le lancement d’un torero comme Alberto Lamelas qui a eu le courage de ne pas se laisser dévorer par un ruminant.
Pour terminer, il faut rappeler que le comportement des toros ne doit être qualifié qu’à la fin de la lidia et que certains signes passagers comme se montrer abanto à la sortie ou gratter le sol ne doivent pas être suffisants pour les cataloguer. Il en va de même avec le fait de rajarse (se dégonfler et fuir) qui, comme l’a démontré le docteur Miguel Padilla, est une manière de reconnaître la supériorité de l’adversaire après une lutte intense dans certains cas et après une faena parfois trop longue. Cette règle comportementale est celle qui prévaut dans la nature où les combats ne sont heureusement pas toujours mortels : « Ce comportement a lieu dans la lidia, dans la lutte avec le torero. On perçoit parfois que le toro se déclare vaincu et il l’exprime en baissant la tête et en donnant quelques pas en arrière, il informe qu’il se considère battu, que l’opposant a gagné et il arrête de sa battre positivement, mais le défié (le torero) continue son combat, le torero continue à lui proposer la muleta et le toro, avec moins d’envie, charge à nouveau, mais pas comme au début, il a du mal à charger, car il ne trouve pas une réponse comme dans la nature, et une ou deux séries après il refait la même chose, il lui répète qu’il se déclare vaincu, et il l’exprime en baissant la tête et en donnant un ou deux pas en arrière, ce n’est pas qu’il soit manso, c’est que dans le combat il a reconnu qu’il est le perdant, il reconnaît être le perdant et il l’exprime de cette manière, il accepte avoir perdu et celui qui provoque le duel, le torero, n’agit pas de façon conséquente. »