Le Huron, ou l’Ingénu, de Voltaire

juin 26th, 2018

Ce site contient les activités pédagogiques menées pendant plusieurs mois avec différentes classes de lycée, et il est répertorié sur le site académique Lettres TICE de Besançon.

Le chapitre 15, le texte expliqué

février 23rd, 2010

Chapitre XV

La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates


La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez monsieur de Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait, toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit à la porte ce fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle fut intimidée ; mais la dévote amie la rassura. « C’est précisément parce qu’on a parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûre que dans ce pays les accusateurs ont toujours raison si on ne se hâte de les confondre. Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, fera plus d’effet que les paroles de votre frère. »

Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La Saint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux tendres, mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards. Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoir pour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet ; elle parla avec attendrissement et avec grâce. Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. « Revenez ce soir, lui dit-il ; vos affaires méritent qu’on y pense et qu’on en parle à loisir ; il y a ici trop de monde ; on expédie les audiences trop rapidement : il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vous regarde. » Ensuite, ayant fait l’éloge de sa beauté et de ses sentiments, il lui recommanda de venir à sept heures du soir.

Elle n’y manqua pas ; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle se tint dans le salon, et lut le Pédagogue chrétien, pendant que le Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet. « Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frère est venu me demander une lettre de cachet contre vous ? En vérité j’en expédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne. – Hélas ! monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos bureaux, puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions. Je suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’ai beaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes ; je demande celle d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui le roi doit la conservation d’une province, qui peut le servir utilement, et qui est fils d’un officier tué à son service. De quoi est-il accusé ? Comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre ? »

Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle du perfide bailli. « Quoi ! il y a de pareils monstres sur la terre ! et on veut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule et méchant ! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la destinée des citoyens ! » Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la liberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes dans cet état parurent dans leur plus grand avantage. Elle était si belle que le Saint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait si elle commençait par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait à son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit longtemps de ne le pas entendre ; il fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâché d’abord avec retenue en produisait un plus fort, suivi d’un autre plus expressif. On offrit non seulement la révocation de la lettre de cachet, mais des récompenses, de l’argent, des honneurs, des établissements ; et plus on promettait, plus le désir de n’être pas refusé augmentait.

La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un sofa, croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. Le Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sans agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un cœur moins prévenu ; mais Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horrible de le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières et les promesses : enfin la tête lui tourna au point qu’il lui déclara que c’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle prenait un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se prolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son Pédagogue chrétien, disait : « Mon Dieu ! que peuvent-ils faire là depuis deux heures ? Jamais monseigneur de Saint-Pouange, n’a donné une si longue audience ; peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille, puisqu’elle le prie encore. »

Enfin sa compagne sortit de l’arrière-cabinet tout éperdue, sans pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grands et des demi-grands qui sacrifient si légèrement la liberté des hommes et l’honneur des femmes.

Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l’amie, elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes de croix. « Ma chère amie, il faut consulter dès demain le père Tout-à-tous, notre directeur ; il a beaucoup de crédit auprès de monsieur de Saint-Pouange ; il confesse plusieurs servantes de sa maison ; c’est un homme pieux et accommodant, qui dirige aussi des femmes de qualité. Abandonnez-vous à lui, c’est ainsi que j’en use, je m’en suis toujours bien trouvée. Nous autres, pauvres femmes, nous avons besoin d’être conduites par un homme. – Eh bien donc ! ma chère amie, j’irai trouver demain le père Tout-à-tous. »

chapitre 8, le texte

février 23rd, 2010

Chapitre huitième

L’Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots

L’Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parce qu’il n’y avait point alors d’autre commodité. Quand il fut à Saumur, il s’étonna de trouver la ville presque déserte ; et de voir plusieurs familles qui déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenait plus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en avait pas six mille. Il ne manqua pas d’en parler à souper dans son hôtellerie. Plusieurs protestants étaient à table : les uns se plaignaient amèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient en pleurant :

Nos dulcia linquimus arva,

Nos patriam fugimus.

L’Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui signifient : « nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre patrie ».

« Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs ? – C’est qu’on veut que nous reconnaissions le pape. – Et pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas ? Vous n’avez donc point de marraines que vous vouliez épouser ? Car on m’a dit que c’était lui qui en donnait la permission. – Ah ! monsieur, ce pape dit qu’il est le maître du domaine des rois. – Mais, messieurs, de quelle profession êtes-vous ? – Monsieur, nous sommes pour la plupart des drapiers et des fabricants. – Si votre pape dit qu’il est le maître de vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pas reconnaître ; mais pour les rois, c’est leur affaire ; de quoi vous mêlez-vous ? » Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa très savamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation de l’édit de Nantes avec tant d’énergie, il déplora d’une manière si pathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et de cinquante mille autres converties par les dragons, que l’Ingénu à son tour versa des larmes. « D’où vient donc, disait-il, qu’un si grand roi, dont la gloire s’étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de cœurs qui l’auraient aimé, et de tant de bras qui l’auraient servi ?

– C’est qu’on l’a trompé comme les autres grands rois, répondit, l’homme noir. On lui a fait croire que, dès qu’il aurait dit un mot, tous les hommes penseraient comme lui ; et qu’il nous ferait changer de religion comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de ses opéras. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets très utiles, mais il s’en fait des ennemis ; et le roi Guillaume, qui est actuellement maître de l’Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque.

« Un tel désastre est d’autant plus étonnant que le pape régnant, à qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle violente. Elle a été poussée si loin que la France a espéré enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles à cet étranger et surtout de ne lui plus donner d’argent, ce qui est le premier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc évident qu’on a trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l’étendue de son pouvoir, et qu’on a donné atteinte à la magnanimité de son cœur. »

L’Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. « Ce sont les jésuites, lui répondit-on ; c’est surtout le père de La Chaise, confesseur de Sa Majesté. Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et qu’ils seront chassés comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égal aux nôtres ? Mons de Louvois nous envoie de tous côtés des jésuites et des dragons.

– Oh bien ! messieurs, répliqua l’Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir, je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services ; je parlerai à ce mons de Louvois : on m’a dit que c’est lui qui fait la guerre, de son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître la vérité ; il est impossible qu’on ne se rende pas à cette vérité quand on la sent. Je reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves, et je vous prie à la noce. » Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui voyageait incognito par le coche. Quelques-uns le prirent pour le fou du roi.

Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d’espion au révérend père de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le père de La Chaise en instruisait mons de Louvois. L’espion écrivit. L’Ingénu et la lettre arrivèrent presque en même temps à Versailles.

Le chapitre 8, une analyse globale organisée

février 12th, 2010

Chapitre 8, le souper avec les huguenots

Introduction :

Le chapitre qui fera l’objet de notre étude est tiré du conte philosophique l’Ingénu (1767) qui est, avec Candide, l’un des chefs d’œuvre du récit voltairien. Voltaire nous présente une époque, avec ses abus de pouvoir, ses haines politiques et notamment religieuses à travers le regard ingénu d’un Huron. En plus de l’aspect historique, c’est un véritable aspect sociologique qui nous est présenté. Le Huron, plus communément appelé l’Ingénu, débarque sur les côtes de France à bord d’un navire anglais. Très vite, il tisse des liens amicaux avec la famille Kerkabon qui découvre que celui-ci n’est autre que leur neveu. Ainsi, le Huron Bas-breton apprend les coutumes, les mœurs d’une société et d’un pays qui lui est inconnu. Après une éducation religieuse et un baptême burlesque ainsi que des péripéties amoureuses, le Huron part pour Paris où il souhaite rencontrer le Roi. En chemin, il rencontre des protestants à Saumur.  Comment la satire est elle mise en place dans ce chapitre ? Nous le verrons, en commençant tout d’abord par l’étude de la mise en scène de la satire. Puis nous étudierons la satire et la dénonciation virulente du monde politique et religieux. Enfin, nous aborderons les différentes stratégies argumentatives utilisées par l’auteur.

I) La mise en scène de la satire : l’art du récit voltairien

  • A) Un regard naïf porté sur la ville et ses habitants

L’Ingénu porte un regard naïf sur la ville de Saumur. En effet, il ne connaît pas cette ville pourtant célèbre à cette époque pour être le lieu de résidence de beaucoup de personnes de confession protestante. L’Ingénu commence donc sa vision des choses sans aucune information au préalable. De plus, le Huron porte un regard rempli d’ingénuité sur les habitants de la ville, on le voit par son manque d’information sur le sort réservé aux protestants à cette époque : « Et pourquoi fuyez vous votre patrie, messieurs ? ». l’Ingénu, par cette interrogation, montre sa surprise sur les comportements des protestants, prouvant sa non-connaissance des faits. En rapportant sa propre situation à celle des huguenots, l’Ingénu conforte son regard naïf sur une société en proie à l’exil : « Il n’y a donc pas de marraine que vous vouliez épouser ? ». Ainsi, par cette situation, le Huron nous montre son caractère naïf en croyant que seule une situation semblable à la sienne peut être la cause d’un si fort désaccord.

  • B) Un dialogue didactique pour présenter le contexte historique et politique

Par la suite, au cours de ses échanges avec les huguenots, l’Ingénu commence un dialogue constructif et de nature didactique avec un pasteur présenté par l’intermédiaire d’une périphrase : « petit homme en noir ».  C’est un dialogue didactique car les rôles sont parfaitement distribués : le pasteur explique, informe et l’Ingénu écoute et questionne. Le pasteur présente l’aspect politique de l’époque par l’utilisation de grands noms qui ont marqué le XVIII ème siècle comme Louis XIV, l’Edit de Nantes ou encore les dragons qui peuvent s’apparenter à l’Inquisition publique de l’époque en chasse des protestants. Le pasteur sert de figure explicative entre Voltaire et ses lecteurs pour témoigner, de manière critique, du contexte politico-historique de cette époque marquée par l’exil général et forcé des huguenots.

  • C) Rythme et variation : des arguments présentés de façon dynamique

Le pasteur explique les évènements à l’Ingénu de manière vive et dynamique qui sert à renforcer le poids des paroles du petit homme noir : « Un petit homme prit la parole, et exposa très savamment les griefs de la compagnie […] avec tant d’énergie, il déplora de manière si pathétique le sort des cinquante mille familles fugitives ». L’utilisation de la présentation dynamique des arguments sert à faire comprendre aux lecteurs l’horreur et le despotisme mis en place par les hauts responsables de l’Etat ainsi que les hauts dignitaires religieux.

En utilisant une mise en scène romanesque pour présenter sa satire, Voltaire, qui se fait le défenseur de la cause protestante, nous montre de manière indirecte par le biais d’une fiction philosophique, l’injustice régnant dans la société du XVIII ème siècle.

II) Une dénonciation virulente : satire religieuse et politique

  • A) La satire politique

Voltaire nous fait part d’une satire visant le pouvoir politique en place à cette époque en prenant  appui sur la révocation de l’Edit de Nantes. En effet, l’auteur nous présente le bilan lourd, aussi bien au niveau économique qu’humain de cette révocation à en croire l’exil massif de protestants à cette époque. L’extrait insiste sur le fait que ce sont des familles entières qui migrent avec « désespoir et colère ». L’auteur nous présente la faute politique commise par le Louis XIV. En effet, les protestants représentent une grande force économique et en les chassant, le Roi Soleil affaiblit son économie, on le voit à travers la ville de Saumur qui est désertée. La faute politique réside aussi dans la création de tensions internes qui opposent protestants et catholiques. La France est en proie à une guerre civile. C’est une faute politique car c’est une faute stratégique. En effet, le Roi fait la guerre aux autres pays protestants, tel que l’Angleterre, et ces pays accueillent les protestants français contraints à l’exil, ce qui alimente les armées ennemis. C’est donc un affaiblissement économique et guerrier que subit la France. « Non seulement il perd déjà cinq à six mille sujets très utiles, mais il s’en fait des ennemis ; et le roi Guillaume, qui est actuellement roi d’Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarche.»

De plus, la relation conflictuelle entre le Roi de France et le Pape nous est présentée. Le Pape se sent supérieur aux rois catholiques, ce qui n’est pas au goût de Louis XIV. Voltaire nous présente donc la contradiction dans la politique française : Louis XIV fait le jeu du Pape en chassant les protestants de France et affronte ce dernier sur le plan du pouvoir. Selon Voltaire, la révocation de l’Edit de Nantes et incohérente par rapport à son attitude envers le souverain pontife. « Un tel désastre est d’autant plus étonnant que le pape, à qui Lois XIV s’acrifie une partie de son peuple, est aussi son ennemi déclaré. Ils ont encore tout deux, depuis neuf ans, une querelle violente. »

La responsabilité de la faute politique n’est pas entièrement celle du Roi dont Voltaire fait l’éloge (comme on peut le voir par les différentes appellations : « Grand roi », « la magnanimité de son cœur » etc…) mais du père Lachaise et des jésuites. Le roi est présenté comme une victime.

C’est donc par un paradoxe que Voltaire fait une satire politique : le sujets deviennent ennemis, le Roi et le Pape sont également ennemis mais s’allient pour faire la guerre aux sujets du Roi de France

  • B) La satire religieuse

Pour désigner les coupables, Voltaire utilise le pronom indéfini « on » pour créer un effet d’attente pour mieux assener les jésuites et le père Lachaise, c’est donc une satire anticléricale que nous propose l’auteur. La critique est ciblée : elle attaque les jésuites. C’est par une attaque ad hominem que Voltaire nous présente les responsables du chaos régnant à cette époque : « Le père Lachaise », « Monseigneur de Louvois », les ennemis sont ainsi personnalisés. Pour Voltaire, les Jésuites sont coupables d’avoir manipulé l’entourage du Roi responsable de l’intolérance religieuse régnante qui est un des grand combat de Voltaire.

Trois ans avant la parution de l’Ingénu, les Jésuites ont étés chassés de France, Voltaire y fait une légère allusion : «  Il faut espérer qu’ils seront chassés comme nous ils nous chassent. ».

De plus, on peut penser que la citation latine : « …Nos dulcia linquimus arva,/ Nos patriam fuguimus. » incomprise par l’Ingénu est présente pour critiquer l’éducation religieuse apportée par les jésuites au Huron et qui s’avère incomplète, car un bon catholique et un homme cultivé doit savoir le latin.

Voltaire fait la critique de l’ingérence du pouvoir religieux dans les affaires civiles, il rejette la faute de la révocation de l’Edit de Nantes sur les jésuites qui sont de piètres conseillers pour le Roi.

III) Des stratégies argumentatives diverses pour convaincre et persuader le lecteur

  • A) L’appel aux connaissances

Pour faire passer son message, Voltaire s’efforce d’emporter l’adhésion intellectuelle de ses lecteurs en faisant appel à ses connaissances qu’il à besoin de raviver car l’action se déroule sous le règne de Louis XIV et Voltaire écrit 80 ans plus tard.

Pour convaincre, l’auteur utilise des données chiffrées et précises : « Saumur contenait plus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en avait pas six mille » ainsi qu’en utilisant des faits historiques, concrets et véridiques (révocation de l’Edit de Nantes, Saumur, rôle des Jésuites, persécution des protestants).

Une dispute politique ce met en place entre l’Ingénu et le pasteur. La dispute est un débat qui tient à un malentendu sur les définitions des choses. Ainsi, c’est pour cause d’un mal-entendu sur la politique religieuse que cette dispute tiens lieux d’être. Comme dans toute dispute, les point de vues divergent sans nécessairement rentrer dans le registre polémique, ainsi on a une véritable joute intellectuelle qui se met en place entre les deux protagonistes.

De plus, on voit que le pasteur utilise une argumentation convaincante : « exposa très savamment », « avec énergie ». Pour asseoir son argumentation, le révérend utilise également des exemples politico-historiques tels que l’Édit de Nantes, les dragonnades, roi et pape,…

Ainsi, Voltaire convainc en rappelant des faits politiques et historiques  pour permettre l’adhésion intellectuelle de ses lecteurs.

  • B) L’appel à la sensibilité

Après avoir convaincu par des voies argumentées et objectives. Voltaire s’adresse aux sentiments du lecteur par le biais de rapides évocations susceptibles de frapper les cœurs et l’imagination de l’Ingénu et du lecteur. En effet, l’Ingénu représente, se fait le porte parole du lecteur qui doit éprouver les mêmes sentiments que lui.

L’auteur privilégie les conséquences humaines de la Révocation de l’édit de Nantes, ce qui parle aux lecteurs et fait appel à sa sensibilité. La persuasion permet de caractériser ce que ressentent les Huguenots : « plaignants amèrement », « frémissaient de colère », « en pleurant ». La persuasion est également utilisée pour décrire ce que ressent l’Ingénu par l’exposé du pasteur : « l’Ingénu à son tour versa des larmes », « attendri ». Cette stratégie argumentative suscite l’émotion et la pitié du lecteur qui s’identifie aux personnages qui souffrent. Ainsi, c’est par l’utilisation du registre pathétique, donnant une image très positive des protestants, victimes de persécutions et d’autres exactions qui crée la pitié et la tristesse que reflète l’Ingénu, c’est grâce à ce procédé que Voltaire fait passer son message de manière persuasive.

  • C) L’appel au raisonnement participatif

Le chapitre prête également à un cheminement progressif de l’Ingénu vers une prise de conscience en faveur des protestants. Le comportement du Huron mime celui des lecteurs en vue de son caractère représentatif dans ce chapitre. Certes, les ignorances et les confusions du protagoniste prêtent à sourire mais force est de constater que son raisonnement est sans faille. En effet, le fait qu’il se pose des questions créent une dynamique de nature interrogative qui poussent les lecteurs à s’interroger en même temps que le personnage, d’où la réelle dimension participative de ce chapitre. Le raisonnement de l’Ingénu se construit pas à pas sous les yeux du lecteur qui raisonne, analyse et réfléchit avec lui. Ainsi, Voltaire propose une véritable participation du lecteur dans ce chapitre.

Conclusion :

Ainsi, en mettant en scène différentes stratégies argumentatives et en faisant la critique de la situation politique et religieuse, Voltaire fait une véritable satire d’une époque. La méthode voltairienne est bien mise en place à travers une satire qui s’élabore grâce au regard naïf et étranger de l’Ingénu. La satire regorge d’éléments chers à l’esprit des Lumières et à l’auteur, comme l’intolérance religieuse. L’objectif de cet extrait est faire comprendre à la nouvelle génération les horreurs qui ont eu lieux dans le passé sous l’impulsion de l’Eglise. Cette lutte de Voltaire contre l’intolérance religieuse s’est manifesté également dans sa vie avec les affaires Calas et Sirven. Ce combat contre les préjugés et l’intolérance était central pour lui à tel point qu’il signait ces lettres en employant ce terme « Ecrinf » qui signifie « Écraser l’Infâme ».

Baptiste M.

Equiper un texte en vue de l’E.A.F.

février 5th, 2010

« Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié »

Voltaire, Préface de la Cinquième édition du Dictionnaire philosophique portatif, 1765.

Faire produire, par des élèves eux-mêmes, une ressource numérique consultable en ligne, sur un objet du programme de Première : un texte littéraire doté d’un équipement utile à l’EAF, à savoir un peu de méthodologie, un peu d’explications de textes, un peu d’érudition, des liens vers la période des Lumières, des explications de vocabulaire et de rhétorique, voilà l’entreprise à laquelle trois classes et deux professeurs du lycée Jean Michel ont participé sur L’Ingénu de Voltaire

Travailler sur les ordinateurs individuellement ou en petits groupes, à l’oral en classe entière, par écrit, produire des explications sur l’espace réservé du lycée, ou à la maison, communiquer ses explications par courriel ou sur un blog, voilà la méthode générale.

Une première phase du travail a consisté à utiliser un autre blog, qui servait de brouillon, de dépôt pour les idées, mais ne comportait aucune organisation particulière, pendant qu’au fur et à mesure une organisation arborescente se dégageait sur le site d’établissement où s’ajoutaient les pages rectifiées, corrigées, recomposées, et mises en ligne par un professeur.

La deuxième phase est la transcription par les élèves eux-mêmes sur ce blog « propre » de tout ce qui semble utile, reclassé dans une organisation différente, enrichi par quelques séances de vocabulaire.


C’est ce résultat que nous vous proposons ici.

Aurélie Frézard, Bernard Maréchal, professeurs des classes de Première ES 2, S 4,  S 1, au lycée Jean Michel, à Lons le Saunier, Jura, Académie de Besançon.

Écoutez la lecture de L’Ingénu.

La figure du philosophe des Lumières

février 4th, 2010


Les Lumières


La figure du philosophe, d’après des textes complémentaires à L’Ingénu
Qu’est qu’un philosophe au XVIIIe siècle ?

Philosophe du grec : philo => amour

sophe => sagesse.

Autrement dit, c’est un amateur de sagesse, de vérité.


I) Les caractéristiques et les valeurs du philosophe.

Le philosophe a tout d’abord une posture intellectuelle. En effet il fait usage de la raison, il s’appuie sur une méthode de réflexion, sur le doute méthodique et sur l’observation ; il accorde une forte importance à l’expérience et recherche donc la vérité par une méthode scientifique et expérimentale. Il rejette les préjugés et fait preuve de scepticisme  (remise en question). « La raison est à l’égard du philosophe ce que la grâce est à l’égard du chrétien. La grâce détermine le chrétien à agir ; la raison détermine le philosophe. » Dumarsais.

Le philosophe a également une posture sociale. Le philosophe poursuit l’idéal de l’honnête homme qui s’appuie sur la sagesse et qui agit par raison. «  Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde ; (…) il veut trouver du plaisir avec les autres (…) : c’est un honnête homme qui veut plaire et se rendre utile » Dumarsais.

C’est un homme de combat qui lutte par la  plume pour une pensée libre et tolérante.

Enfin le philosophe du XVIIIe siècle rejette toute forme de pensée unique et superstitieuse. La religion comme croyance et comme culte est absente de la vie d’un philosophe.


II) Le rôle du philosophe.


Son rôle principal est d’éclairer les esprits des hommes sur le chemin de la raison : c’est un guide. Il est là pour aider les gens a quitter les ténèbres de l’obscurité en leur apprenant à user de leur libre-arbitre et de leur esprit critique :  « Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu’ils font soient procédées de la réflexion : ce sont des hommes qui marchent dans les ténèbres ; au lieu que le philosophe, dans ses passions même, n’agit qu’après la réflexion ; il marche la nuit, mais il est précédé d’un flambeau. » Dumarsais. Il veut donc instruire, faire comprendre les lois physiques qui régissent le monde. Il est engagé dans et pour la société : il a pour but de faire sortir l’humanité de l’ignorance et de la superstition.


Le philosophe est donc un enrichissement et une évolution de l’honnête homme du XVIIe siècle. Ainsi c’est une nouvelle forme de penseur à l’esprit ouvert et croyant dans le progrès. Ses qualités sont sociales, intellectuelles, et morales. Le philosophe anglais Locke est une figure exemplaire des Lumières : « Locke a développé à l’homme la raison humaine, comme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain. Il s’aide partout du flambeau de la physique ; il ose quelque fois parler affirmativement, mais il ose aussi douter ; au lieu de définir tout d’un coup ce que nous ne connaissons pas, il examine par degré ce que nous voulons connaitre. » Voltaire.



Travail de recherche en classe, remis en forme par Anaïs, Clémence et Manon

Le chapitre 20, les notes sur le texte

février 4th, 2010

Notes sur le texte


« On appela un autre médecin : celui-ci, au lieu d’aider la nature et de la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organes rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. » Suite de la critique des médecins; comme au chapitre précédent.

« Le cerveau, qu’on croit le siège de l’entendement » L’entendement : l’intelligence, le jugement

« L’abbé de Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa sœur répandaient des ruisseaux de larmes. » Exagération, métaphore qui amplifie la tristesse du prieur et de la sœur, de même que le champ lexical de la tristesse / du désespoir / de la souffrance : « larmes », « douleurs », « mourante », « sanglots », « horreur »…

On voit l’effet pathétique produit sur les assistants dans la série de termes qui suivent, et qui illustrent la situation paradoxale de saint-Yves, qualifiée de « généreuse et respectable infidèle » au chapitre XIX.

« ces petites disgrâces arrivaient fréquemment » Disgrâces : Erreurs, dysfonctionnements. On a ici un euphémisme pour désigner l’abondance de malheurs subis par les jeunes gens.

« La saillie d’une grande âme » Saillie : la marque, la preuve.

« Que d’autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent dans la destruction avec insensibilité » Fastueux : glorieux

« La maladie nous rend semblables à la stupidité de nos organes » Stupidité : faiblesse physique.

« mais Saint-Pouange […] ne balança pas à venir lui-même » Balancer : hésiter.

« La bonne Kerkabon aima mieux voir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat » Sous-diaconat : troisième ordre ecclésiastique suivant le diaconat. Cet ordre n’existe plus depuis 1972.

« reliées en maroquin » Maroquin : peau de chèvre tannée et teinte servant généralement à relier des livres.

« il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grâce efficace et le concours concomitant » Concours concomitant : Grâce donnée par Dieu aux hommes pour leur permettre de se soustraire au péché, selon la doctrine janséniste.


Notes de Clélie, Adèle et Alexandre

Le chapitre 20, l’explication

février 4th, 2010

Etude analytique du chapitre 20

Introduction

La mort des héroïnes au XVIII°s est abordée par Prévost avec Manon Lescaut ou encore Montesquieu à travers le personnage de Roxane dans les Lettres Persanes.  Ces héroïnes connaissent une mort tragique tout comme semble le faire Voltaire en ce qui concerne Mlle de Saint Yves  dans le chapitre 20 de l’Ingénu. Dans les chapitres précédents, l’Ingénu est à la Bastille puisqu’il a défendu les Huguenots. Il en sortit grâce à Mlle de Saint Yves qui le trompa avec Monseigneur de Saint-Pouange, une personne respectée qui avait de bonne relation avec le directeur de la prison, et qui pouvait faire sortir l’Ingénu de prison. Par la suite Mlle de Saint-Yves ne se pardonne pas d’avoir trompé son amant et elle se laisse mourir. Nous chercherons à savoir comment ce dénouement allie la sensibilité et l’esprit critique? Dans une première partie on étudiera le  dénouement tragique : la mort d’une femme héroïque. Puis dans un deuxième temps, on  verra que la scène est pathétique et sensible. Enfin dans une dernière partie, on s’attachera à la réflexion polémique sur la mort et le suicide que développe le passage.

Nathan, Vincent et Adrien

I. Un dénouement tragique : la mort d’une femme héroïque

A. Portrait d’une héroïne exemplaire : noblesse d’âme.

Dans cet extrait, l’auteur fait une description de Mademoiselle de Saint-Yves. Tout d’abord, il en fait une description physique avec deux épithètes homériques « belle et infortunée » placées juste avant son nom et qui la caractérise par sa beauté, ce qui est le propre d’une héroïne, et par sa malchance, son malheur. De plus, Mademoiselle de Saint-Yves est une noble femme. On le voit avec le discours direct : elle a un langage soutenu et fait de longues phrases construites. Celles- ci sont d’ailleurs fondées sur un paradoxe : «  je vous ai adoré en vous trahissant et je vous adore en vous disant un éternel adieu ». Mademoiselle de Saint-Yves fait une opposition entre adorer et trahir et de plus elle jure une éternelle fidélité à l’Ingénu. L’auteur fait aussi un portrait moral : elle est d’une grande bonté d’âme, car elle meurt de culpabilité et de remords lorsque l’Ingénu apprend qu’elle l’a trompé. Malgré sa tristesse de mourir elle est heureuse de voir l’Ingénu libre, sorti de la bastille et sans obligation vis-à-vis d’elle-même ils ne sont pas mariés :  » mais j’expire avec la consolation de vous savoir libre « . Mademoiselle de Saint-Yves est une héroïne exemplaire elle donne l’exemple par sa volonté de se repentir et de dire la vérité.

Johanna et Héloïse

B. Les infortunes de la vertu : sacrifice tragique

Les infortunes de la vertu de Mlle de Saint Yves peuvent évoquer celle de Justine ou les infortunes de la vertu de Sade. Mademoiselle de St-Yves veut poursuivre le bien néanmoins elle trébuche puisqu’elle trompe l’Ingénu avec Saint Pouange même si l’intention est louable puisque c’est pour le libérer de prison. Elle veut être une femme vertueuse en toute circonstance. Ainsi, elle se porte volontaire vers le bien, vers son devoir : elle se conforme à un idéal moral et religieux en dépit des obstacles rencontrés. Néanmoins, elle n’a pas pu tenir sa promesse, être vertueuse, car elle a trahi sa fidélité amoureuse envers l’ingénu et a renoncé à sa chasteté (à cause de St Pouange). En voulant faire le bien, elle a trahi son amant en commettant des actes qu’elle ne pourra pas se pardonner. Ces actes la conduiront jusqu’à la mort.

Elle a fait sacrifice de sa vertu pour libérer l’Ingénu malgré cela elle meurt de honte et de remords « je vous ai adoré en vous trahissant ». Elle n’a pas accepté d’avoir trahi son idéal et n’arrivera pas à se le pardonner : « La mort me punit de ma faiblesse, mais j’expire avec la consolation de vous savoir libre ». C’est un sacrifice tragique, car il va conduire à sa mort : c’est une sorte de fatalité interne et psychologique. En effet, la fatalité ne vient pas des dieux, mais d’elle-même, de cette contradiction entre ses idées et ses actes. Le sacrifice de sa vertu entraîne de manière inéluctable le sacrifice de sa vie.

N et Anaïs

C. La description d’une lente agonie.

Dans ce chapitre nous pouvons noter que la description de la lente agonie de Melle de St Yves se fait tout d’abord par un champ lexical de la douleur développé : « douloureux », « faiblesse », « horreur » et qu’elle se divise en deux parties : nous avons la description morale qui met en valeur les remords éprouvés par la jeune femme et qui auront raison d’elle, mais aussi la description physique : « elle sentait toute l’horreur de son état », Melle de St Yves est faible dans son lit et jette des regards désespérés,  elle sait qu’elle va mourir et pense le mériter. Son agonie se déroule en 3 étapes : tout d’abord, elle est calme et s’exprime sans difficulté. Elle  élabore de grandes phrases à son amant, et ce, même si elle est sur le point de défaillir ; ce seront ses dernières paroles l’emploi du discours direct est essentiel dans ce passage, il ne sera plus utilisé pour Melle de St Yves. Cette idée est renforcée par l’oxymore « calme affreux » : c’est une fausse tranquillité, elle est calme, car trop faible ce qui est horrible, car cela marque le début de son agonie, avant son décès. Ensuite elle cède à la peur, à l’instar des autres elle pleure,  elle ne peut plus parler : utilisation du discours narrativisé.  Son état physique se dégrade comme le suggère l’expression : « Ces regards mourants ». L’adjectif participial souligne le fait que son agonie dure longtemps. Enfin, la dernière étape est caractérisée par une ellipse « lorsque le moment fatal fut arrivé » : sa mort est tragique, elle ne pouvait y échapper même si elle en est à l’origine. On passe de l’agonie de la jeune femme, à « son corps glacé » tout est fini. Sa métamorphose en cadavre suscite l’horreur et la pitié, le registre pathétique est utilisé : « perdit l’usage de ses sens », « des larmes et des cris », « des sentiments bien plus violents ». Par delà la mort la jeune morte reste la « belle Melle de St Yves » ; en effet bien que son corps se transforme la jeune femme demeure belle comme le montre l’épithète homérique « belle » qui accompagne toujours le nom de l’amour du Huron.

Flora et Audrey

II. Une scène pathétique et sensible : le désespoir de l’Ingénu.

A. Une scène pathétique

Dans ce passage, nous pouvons voir la présence du registre pathétique qui fait appel aux sentiments du lecteur, en particulier la pitié. Ce registre est présent grâce  au  champ lexical du malheur, de la tristesse avec les expressions telles que « le moment fatal », « elle pleurait », « jetèrent des larmes et des cris ». De plus, on éprouve des sentiments pour Mlle de St Yves mais aussi pour l’Ingénu. Ces sentiments s’expriment par l’entourage qui est présent autour du lit de Mlle de St Yves comme nous le montrent les expressions  « tous les cœurs », « les âmes ». Cette scène est aussi théâtralisée, car les douleurs sont extraverties, « lorsque le moment fatal fut arrivé, ils jetèrent des larmes et des cris ». On remarque ici le choix du mot « jeter » qui accentue la souffrance et celle-ci est bruyante et non contenue.  Cette scène est comparable au tableau de Greuze « le retour du fils prodige » où toutes les personnes sont autour du lit du  père mourant et ils expriment leur tristesse de façon hyperbolique  en levant le bras ou en pleurant. Voltaire rejoint ici le courant sensible et sentimental qui était en vogue en cette fin de 18e siècle.

Simon et Annabelle.

B. Désespoir et tristesse de l’Ingénu : importance accordée au langage du corps.

Dans ce passage Voltaire met en scène le désespoir et la tristesse de l’ingénu. On remarque qu’une grande importance est accordée au langage du corps. En effet, la mort de St Yves donne à l’ingénu une grande douleur, car il la chérissait plus que tout ce qui explique sont désarroi, sa désolation. Son désespoir est tel qu’il en «perd l’usage de ses sens», il s’évanouit. Le désespoir se manifeste aussi de façon physique, avec ses «yeux sombres», le «frémissement de son corps». L’ingénu ne parle plus, il ne communique plus devant le corps de sa dulcinée, comme s’il était mourant (il présente les mêmes symptômes que St Yves avant son trépas). Ceci provoque chez les autres personnes présentes une peur que l’Ingénu ait perdu le goût de vivre et qu’il ne mette fin à ses jours. Dans ce passage, on peut s’attendre, connaissant l’ingénu, que celui-ci contiendrait sa douleur et la manifeste de façon interne. Cependant, Voltaire nous décrit un important champ lexical du sentiment, de la tristesse. On y découvre un ingénu fragile psychologiquement et émotionnellement.

Sacha, Théo 1 et Théo 2

III. Une réflexion polémique sur le mort et le suicide.

A. Réflexion polémique sur la mort.

Dans  ce passage Voltaire critique la philosophie concernant la manière de mourir au 18e siècle. Par la phrase « elle ne concevait pas cette misérable gloire de faire dire a quelques voisins « elle est morte avec courage » » Voltaire dénonce l’idée donnée par les livre ou les héros (héroïnes) meurent bravement. Il rejette l’insensibilité par laquelle les héros (héroïnes) font face à la mort, car il pense que tout ce subterfuge n’est que vanité pour idéaliser la mort comme le montre les termes déprécatifs : « une vaine fermeté » / « cette misérable gloire »/ « mort fastueuse ». De plus, Voltaire mentionne que les seules personnes à envisager une telle mort sont les personnes « semblables à eux (animaux) par la stupidité de nos organes ».  Mourir avec indifférence est le propre des animaux, ce qui fait notre humanité c’est la souffrance qu’occasionne la mort. Voltaire critique ainsi la philosophie stoïcienne qui consiste à accepter de façon sereine les coups du sort et le détachement vis-à-vis aussi bien des souffrances que des plaisirs. Ainsi, le déchirement est atroce pour Mlle de Saint Yves qui à 20 ans doit quitter ce monde. Voltaire propose donc une vision de la mort polémique : accepter la mort avec indifférence, n’est que vanité et orgueil.

Vladimir et Marine

B. Refus de la condamnation du suicide

Ce passage est polémique, car ici Voltaire défend la liberté de faire ce que l’on veut de sa vie et de la liberté  de se suicider,  alors que le christianisme à cette époque condamne le suicide comme un acte de révolte envers Dieu.  En effet, seul Dieu a le droit de reprendre la vie, on n’a pas le droit de se suicider, selon la religion catholique au 18èmesiècle, car ce serait se prendre pour Dieu. Pour Voltaire, il ne condamne pas le suicide, car il qualifie de « fastidieux » tous les « lieux communs employés». On ne peut invoquer Dieu pour interdire à un homme de quitter la terre, car le Dieu de Voltaire ne s’occupe  pas de la destinée personnelle (il est déiste). Ce texte est aussi polémique, car il remet en question de façon très forte les interdits dictés par l’église.  » Gordon se garda bien de lui étaler ces lieux communs fastidieux par lesquels on essaye de prouver qu’il n’est pas permis d’user de sa liberté pour cesser d’être quand on est horriblement mal « , ici Gordon épargne à l’Ingénu tout le discours que l’on devrait lui infliger pour le convaincre de ne pas se suicider, il juge bon de laisser faire ce qu’il veut de sa vie et de le laisser exprimer sa souffrance. Gordon incarne dans ce passage la pensée de Voltaire.

Jordan et Romain

C. Apologie d’une conduite naturelle et sensible.

Dans le chapitre 20, le sentiment a toute sa place et est au centre d’une discussion sur l’attitude à adopter face à la mort. Voltaire allie sensibilité et esprit critique. En effet, l’Ingénu malgré sa grande douleur : « L’Ingénu perdit l’usage de ses sens », garde son esprit critique face au suicide. La sensibilité n’exclut pas la raison. Aussi Mlle de St-Yves « ne se parait pas d’une vaine fermeté ». Elle est sincère avec ses sentiments, elle ne les dissimule pas, comme le montre l’emploi du   verbe « paraitre » à la forme négative. Voltaire ne conçoit pas qu’on puisse rester insensible face à la mort : « Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu’on appelle l’honneur, sans regrets et sans déchirements ? ». Mlle de St-Yves « sentait toute l’horreur de son état » et « pleurait comme les autres dans les moments où elle eut la force de pleurer ». Son comportement est donc, pour Voltaire, naturel et légitime. Il condamne les morts stoïciennes et héroïques qui consistent à accepter sereinement  les coups du sort, ici la mort. Pour Voltaire, « quiconque fait une grande perte a de grands regrets ; s’il les étouffe, c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort ». Ainsi, Voltaire fait l’apologie d’une conduite naturelle et sensible qui ne cherche pas à étouffer la peine. La grandeur humaine ne vient pas seulement de la raison, mais de la sensibilité. C’est ce qui différencie l’Homme des animaux : « nous ne mourrons comme eux avec indifférence que quand l’âge ou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos organes ».

Manon et Clémence