L’image de Paris dans le roman

Quelques notes qui reprennent ce que nous avons dit sur la manière dont Paris apparaissait dans Le Père Goriot. Ce thème condense la particularité de l’écriture de Balzac, que nous avons soulevé régulièrement, c’est-à-dire qu’il préfigure les réalistes parce qu’il introduit des réalités « basses » dans la littérature (la ville et sa misère, la question de l’argent qui est omniprésente etc.) mais tout en les transformant, en leur donnant une signification autre.

Paris dans Le Père Goriot

Entre lieu réaliste et espace symbolique

1.Un lieu réaliste :

– Balzac transcrit avec précision la géographie sociale de la ville : sur la rive gauche, on trouve le faubourg Saint-Marceau, proche du quartier latin : c’est le quartier des étudiants, dont Eugène fait partie. C’est le quartier des débuts, avant l’ascension sociale. Là se trouve la pension Vauquer. Sur la rive gauche toujours, le faubourg Saint-Germain, quartier de l’aristocratie haute et distinguée (madame de Beauséant). Rive droite par contre, on trouve la Chaussée-d’Antin, quartier de la nouvelle bourgeoisie (hôtel de Restaud, maison de Nucingen, et enfin la garçonnière d’Eugène). Au centre, c’est le quartier des Halles, celui des affaires, où résidait Goriot.

– Balzac inclut également les lieux à la mode sous la Restauration : le restaurant « Le Boeuf à la mode » (p. 31, qd le narrateur raconte comment Mme Vauquer, peu après l’arrivée de Goriot, essaie de le séduire, aidée par une soi-disant comtesse qui logeait à la pension), on trouve aussi l’évocation des boutiques du Palais-Royal et le magasin de nouveautés « La Petite Jeannette ». Le Palais-Royal, c’est aussi le lieu des endroits de perdition, tels les salles de jeux (p. 161). On notera enfin la présence récurrente des théâtre (celui des Variétés, celui des Italiens).

2, Un lieu symbolique

– C’est le lieu de l’ascension sociale pour le jeune Rastignac. Venu à Paris pour faire son droit, il tient une année avant de décider de se lancer dans le monde. On peut penser que c’est la proximité avec ce monde de la haute société qui fait dévier le chemin du jeune homme. En effet, Paris est un lieu de tentations.

– Un lieu de destruction et d’errance. En effet, trois métaphores sont filées tout au long du roman. C’est d’abord celle de l’océan, qui dit bien la perdition que provoque la capitale.

p. 22 : « Mais Paris est un véritable océan. Jetez-y l a sonde, vous n’en connaîtrez lamais la véritable profondeur. Parcourez-le, décrivez-le ? Quelque soin que vous mettiez à le parcourir, à le décrire; quelque nombreux et intéressés que soient les explorateurs de cette mer, il s’y rencontrera toujours un lieu vierge, un antre inconnu, des fleurs, des perles, des monstres, quelque chose d’inouï, oublié par ces plongeurs littéraires. La Maison Vauquer est une de ces monstruosités parisiennes ».

p. 260 : Paris devient un océan de boue.

La deuxième métaphore filée est celle du labyrinthe : p. 43 : « labyrinthe parisien », p. 91 : « vous serez ce qu’est le monde, une réunion de dupes et de fripons ».

+ Paris = un labyrinthe, qu’il faut explorer avec un fil d’Ariane (Mme de Beauséant, p. 92).

Enfin, Paris est un bourbier qui tient de l’Enfer :

p. 59 : « votre Paris est donc un bourbier ».

– Paris = un Enfer, (p. 124) où l’on ne peut faire deux pas sans tomber sur des « manigances infernales ».

p. 273 « moi, je suis en enfer, et il faut que j’y reste. Quelque mal que l’on te dise du monde, crois-le! Il n’y pas de Juvénal qui puisse en peindre l’horreur couverte d’or et de pierreries » (Rastignac, à Bianchon).

– p. 298 : Paris = « ruche bourdonnante ». Puis Rastignac lance son défi : « à nous deux maintenant ».

Ce qu’il faut retenir de tout cela, c’est que Paris s’impose bien comme un cadre particulier, « le seul qui convienne à ce récit » (p. 12). L’idée générale est que la capitale offre sous des dehors éclatants et extravagants les plus horribles douleurs. L’image de l’océan rend bien l’immensité incotnrôlable, inconnue aux hommes du 19e siècle qui vivent les premiers l’explosion urbaine de l’industrialisation. Celle du labyrinthe corrobore cette idée en insistant sur l’idée de perdition physique. Enfin, l’évocation du bourbier infernale fait passer cette perdition du champ physique à celui de l’âme : c’est le choix que doit faire Eugène tout au long de ce roman.

Commentaires

Vous devez vous connecter pour faire un commentaire.