Episode 1 : L’économie, une science molle ?
Chap 1
A QUOI CA SERT L’ECONOMIE ?
Sonnerie de 8 h 55. Salle des professeurs.
– « En forme Bastien ?
– Comme un lundi.
– Tu as trop fait la fête.
– Non, j’ai simplement conversé avec des fantômes cette nuit.
– Quoi de plus…
– Surnaturel ! Lâche-moi un peu Patrick.
– Un conseil en tout cas, évite de brûler le feu rouge près du lycée.
– J’ai simplement confondu l’orange et le rouge. Au fait, mon cours de seconde est bien dans la chemise orange. C’est pas vrai, j’ai pris la rouge, celle de la séance de terminale. Déjà qu’avec mon prompteur de pauvre (le cours) je peine le lundi, je vais carrément ramer. Il va falloir ruser et gagner du temps.
9 h 00. Début du cours.
Après un minutieux et donc, long appel, il faut se lancer.
– « Avez-vous des questions sur l’actualité ?
– ……..
– Allons, on se concentre. Je répète : y a-t-il des questions ?
Je m’en doutais. Ils dorment, ils s’en foutent, ils ne feront rien pour m’aider. En anglais, Julie les brancherait sur des « gossips », des potins, mais nous, on se prend pour des gens sérieux. Tant pis, revenons aux définitions de la population active, aux différents calculs qui en découlent.
– Tout le monde a bien compris l’intérêt de ces calculs ?
– Eh ben, à quoi ça sert Monsieur ?
– Vous voulez dire Rachid, ces calculs ?
– Non, l’économie.
– Mon père, il dit à remplir les formulaires de l’A.N.P.E.
– Ah pas ce genre d’humour Kévin, surtout un lundi ! Revenons à la question de Rachid. Précisez votre pensée.
– Le prenez pas mal, Monsieur. Ca fait plus d’un mois qu’on a commencé cette nouvelle matière, et je n’ai pas su bien expliquer à quoi ça sert, quand mon père m’a posé la question.
Purée, je voulais m’éloigner de ce cours oublié, mais là, on attaque fort. C’est une question essentielle.
– Disons que cette matière doit vous aider à mieux comprendre, à décrypter l’économie et la société dans lesquelles nous vivons. On s’appuie sur diverses sciences comme l’économie…
– Le prof de Maths, il a dit que ce n’était pas une science.
Intervention perfide de Solène, une petite peste, comme par hasard fille d’un collègue de physique.
– – Vous êtes sûre qu’il a dit ça ?
– Monsieur, il faut pas vous laisser faire. Il faut lui demander des comptes, on peut venir avec vous à la récréation.
– Du calme Mustapha !
– En fait, il a dit ce n’est pas une science exacte.
– Votre précision est importante Solène, et elle devrait nous éviter un pugilat dans la salle des profs.
– Et pourquoi pas ? il nous a donné un devoir vachement difficile l’autre jour.
– J’ai dit du calme ! Revenons à ce qui nous intéresse. On oppose les sciences exactes (ex. la physique, la chimie) aux sciences humaines (ex. l’histoire). Les premières concernent des phénomènes a priori naturels qu’on peut souvent étudier en laboratoire. J’associe les produits A et B et j’en retire le produit C. Je refais autant de fois l’expérience qu’il le faut en neutralisant les facteurs extérieurs, et j’en tire une loi. Les sciences humaines, elles, étudient les hommes, les femmes, leurs comportements. Les facteurs explicatifs sont très nombreux. Impossible de les mettre sérieusement en équations. Au mieux, on dira, voilà ce qui dans cet ensemble d’éléments me paraît le mieux expliquer le phénomène étudié. Conclusion : dans une science exacte au même moment on aura à peu près la même vérité, le même discours, sauf de la part des incompétents, mais aussi des chercheurs plus brillants qui font progresser leur science. La vérité des sciences exactes est donc bien plus relative qu’on ne veut bien le dire. Dans les sciences humaines, au même moment des gens reconnus par la communauté scientifique pourront tenir des discours diamétralement opposés.
– Même en éco ?
– Oui.
– C’est embêtant.
– Moi, je dirais plutôt que c’est ce qui fait le charme de l’économie. Par exemple, pour lutter contre le chômage, certains avanceront qu’il faut alléger le coût du travail, et d’autres diront qu’il faut améliorer le pouvoir d’achat des salariés.
– Qui a raison ?
– Je ne peux répondre ainsi à la question. Il faut comprendre la logique, la cohérence de ces propositions, les remettre dans leur contexte historique. Autrement dit, faisons la différence entre l’économie, c’est-à-dire ce qu’on peut vivre quotidiennement et l’Economie, la discipline, qui aide à comprendre les rouages de l’économie capitaliste. Elle doit dire voilà, ce qui s’est passé, elle a plus de mal à dire voilà ce qui va se passer. Mais elle doit aider l’homme politique à faire les bons choix économiques, et le citoyen à choisir ceux qui semblent capables de faire ces bons choix économiques.
– Donc l’économie, comme dit mon père, est une science molle.
– C’est vrai Solène que certains opposent sciences dures (ou exactes) aux molles (ou humaines). Personnellement, n’étant pas un universitaire d’économie, je m’amuse de ce classement qui se veut blessant. Ce qui compte, c’est que la démarche adoptée dans une discipline soit la plus scientifique possible. C’est le cas de l’économie et de la sociologie, même si leurs travaux débouchent fréquemment sur des conclusions nuancées et donc décevantes pour les médias et les citoyens qui aimeraient avoir des certitudes. Encore une fois, l’être humain, et je m’en félicite, n’est pas près d’être mis en équations. Mais pas de doute, l’économie est bien plus proche de l’astronomie que de l’astrologie.
– Ouais, mais moi ça me plairait pas de me faire traiter de science molle.
– Nous sommes d’accord avec vous Jordan.
