Episode 15 L’Euro ne fait pas que des heureux
– Pourtant, tu m’as dit qu’accepter l’Euro, c’était accepter une perte de souveraineté.
– C’est vrai, mais n’oublie pas que nous sommes dans le scénario optimiste. L’Etat avec l’Euro, a un souci de moins. Il n’a plus à défendre la valeur du franc. C’est la BCE qui s’occupe de la valeur de notre monnaie commune. Elle veille sur le taux de change. Fitoussi a pris à peu près l’image suivante. Mieux vaut co-piloter un gros paquebot monétaire (l’Euro) qu’être à la barre d’un frêle esquif monétaire (le franc) balloté et qui ne pouvait plus fixer sa propre route. Plus exactement, le franc cherchait à suivre le Mark. C’est une des raisons pour lesquelles non seulement nous avons accepté la politique de rigueur de 1983 qui s’est traduite par une faible croissance et un fort chômage, mais qu’on a poursuivi cette politique.
– Et avec l’Euro, ça pouvait changer ?
– On espérait qu’avec cette monnaie source de stabilité, la croissance économique serait au rendez-vous, ferait rentrer des recettes fiscales et que l’Etat pourrait accompagner efficacement ce mouvement de créations d’emplois.
Le jeune duo fut interrompu par Céline, la complice du week-end parisien :
– De quoi parlez-vous ? De Samedi soir ?
– Mais non. D’économie.
– Je te plains, reprit Céline.
Bastien se contenta d’un haussement des épaules.
– Je ne réagirai même pas. Par contre Julie, si on veut tenir les délais, il faut poursuivre.
– Ok Bastien ! On a bien fini les avantages ?
– Oui.
– Alors passons assez vite si possible, sur les inconvénients.
– Rapidement sur les inconvénients ?
– Dépêche !
– Bon ! Je t’ai dit que nous avions accepté de perdre l’autonomie de notre politique monétaire. Avec l’Euro, on a aussi accepté de limiter l’autonomie de notre politique budgétaire.
– C’est quoi une politique budgétaire ?
– C’est fondamental. En simplifiant, tu as la colonne recettes, donc les impôts et en face les recettes. Quand un gouvernement fait des promesses, cela doit se traduire par des réalisations concrètes qui apparaissent dans le budget.
– Donne un ou deux exemples.
– Je veux réduire les impôts, je diminue les recettes. Il y a un problème économique ou social ; j’augmente les dépenses. Et bien sûr, si les dépenses sont supérieures aux recettes, par exemple en période de difficultés économiques, le déficit va se creuser.
– Ca, j’ai compris, mais quel lien avec l’Euro ?
– Pour faire une monnaie unique, c’est-à-dire une monnaie reflétant la situation économique des différents pays, il fallait que les situations de ces pays convergent. Priorité à la faible inflation et à des déficits contenus. En signant le traité de Maastricht, on a accepté la contrainte suivante : limiter nos déficits publics qui ne doivent pas excéder 3% du PIB.
– Tu veux dire qu’un pays doit limiter ses dépenses, même s’il est tenté de relancer la croissance interne à cause du chômage.
– Oui, s’il ne respecte pas ses engagements, il encourt des sanctions financières et une mise au ban des pays ce qui n’est pas très flatteur pour un pays comme la France qui aime bien se mettre en avant dans la construction européenne.
– Et maintenant que l’Euro existe ?
– Cette discipline a été maintenue au traité d’Amsterdam. C’est un peu comme quelqu’un qui a fait un régime avant les vacances. Il ne va pas relâcher ses efforts juste après, sinon il revient au problème initial.
– Pourquoi, tu regardes Léa ?
Pour illustrer mon propos.
– Méchant !
– Elle m’énerve.
– T’as raison, moi aussi. Et toutes ces contraintes, ça en vaut la peine ?
– C’est pas si évident. Sans compter qu’on a parlé des emplois qu’on créerait grâce à la croissance, mais certains estiment qu’on créera aussi beaucoup d’emplois précaires. L’économie peut être globalement prospère, mais avec une société segmentée dans laquelle une partie non négligeable de la population vivrait dans des conditions difficiles.
– Tu fais allusion aux working poors, des personnes qui travaillent mais vivent en dessous du seuil de pauvreté comme aux Etats-Unis ou en Angleterre ?
– Je t’adore quand tu fais des remarques aussi pertinentes.
– Flatteur !
– Je me calme. On retrouve ce que j’ai essayé d’expliquer ce matin à mes secondes. L’imbrication entre l’économique et le social. Les Libéraux estiment qu’en laissant faire l’économie, tout le monde y trouvera plus ou moins son compte. Que les riches s’enrichissent, c’est bon disent-ils, pour la société dans son ensemble même si les inégalités se creusent. D’autres plus interventionnistes pensent qu’il faut essayer de façonner l’économie pour réduire les misères sociales, au risque de perturber son fonctionnement.
– C’est pas simple ;
– Mes secondes sont arrivés à la même conclusion.
– Tu aurais pu éviter cette remarque.
– Oui, excuse-moi.
– En conclusion, qu’est-ce que tu penses de l’Euro?
