0

Episode 25 Une réforme qui reste en travers de la gorge

Posted by maule64 on in Un feuilleton économique |

En prenant le petit air de celle qui ne se laisse pas distraire facilement Ginette revint à la charge :

–          Je voudrais que tu répondes à la question initiale de Maurice ; et les fonctionnaires ?

–          Je ne l’avais pas oubliée…

–          Mais tu as du mal à y répondre.

–          C’est vrai ! Je vais te raconter une petite anecdote qui va te faire deviner ma réponse.

–          Et une réponse bien claire, ce serait pas plus simple ?

–          Patience ! Mon collègue d’éco, JF…

–          Tu ne peux pas dire Jean-François ?

Imperturbable, Bastien reprit :

–          JF m’a raconté qu’au début des années 80, tout jeune étudiant en économie, il était embarrassé quand la gauche a baissé l’âge de la retraite de 65 à 60 ans. Son père, fonctionnaire, en bénéficiait déjà. Il était pourtant heureux de voir arriver la gauche au pouvoir après 23 ans d’opposition. Elle allait, comme il disait, faire avancer le progrès social.

–          Et que disait son fils, ton JF ?

–          Eh bien, il lui disait que les réalités démographiques nous feraient revenir sur cette avancée sociale. Il avoue, et il en est gêné, qu’il prenait un peu un malin plaisir à malmener les certitudes de son père aujourd’hui décédé.

Maurice , péremptoire décréta :

–          Comportement typique du jeune con qui oublie de ménager ses parents.

–          C’est pas faux.

–          Donc, si j’ai bien compris, tu es pour l’alignement de la durée de cotisations privé/ public.

–          A défaut d’être pour, je ne vois pas trop comment on pourrait l’éviter.

–          Il a fallu du temps mon Bastien pour que tu lâches le morceau.

–          Attends, je n’ai pas dit mon dernier mot, je n’ai pas capitulé.

–          Je le craignais dit sa mère, visiblement contrariée. Elle aimait bien les joutes verbales surtout quand son fils brillait, à condition qu’elles n’entrent pas en concurrence avec ses plats, or là, manifestement la daube refroidissait. Elle ajouta :

–          Vous en reprendrez un peu ?

–          Non, merci Maman.  J’ai une deuxième anecdote qui va te conforter dans tes positions Maurice.

–          Vas-y.

–          Un autre collègue a envoyé en 2003 au courrier des lecteurs d’un magazine économique, clairement orienté à gauche un texte humoristique très drôle sur Raffarin et sa réforme des retraites. Manifestement il a plu, mais le plus curieux est à venir. Le journaliste ( un des fondateurs de ce mensuel) lui répond aimablement  par mel, mais surtout se lâche sur le sujet contrairement au papier bien plus mesuré pour ne pas dire frileux qu’il avait écrit de peur de heurter trop frontalement des lecteurs souvent de gauche.

–          Et il disait en « off » le contraire de ce qu’il avait écrit ?

–          Franchement non. Dire ceci serait exagéré, mais il est clair que l’allongement de la durée de cotisations ne le choquait pas. En revanche, il craignait les conséquences des évolutions liées à cette réforme. Le privé risquait d’être plus pénalisé, et surtout il craignait que les précaires, les femmes n’ayant pas pu cotiser suffisamment pour différentes raisons, voient leur sort se dégrader nettement. Il voulait que soit enfin pris en compte la question de la pénibilité puisqu’il y a par exemple à peu près 8 ans d’écart entre l’espérance de vie d’un ouvrier spécialisé et celle d’un cadre.

Bastien retint son souffle. Son cousin allait-il embrayer avec les régimes spéciaux de la SNCF, de la RATP d’EDF qui pour beaucoup de français étaient intolérables ? Sur ce point aussi Bastien s’apprêtait à accepter de sérieuses concessions. Satisfait de ce qu’il avait entendu, et face à une daube presque froide qu’il voulait terminer, il se contenta  du commentaire suivant :

–          N’en rajoute pas surtout, mais j’ai l’impression d’obtenir une victoire par KO.

–          Je reconnais que ces deux anecdotes nous ont un peu ébranlé.

–          Mais qu’est-ce que tu foutais dans les manifs, dans la rue ?

–          Nous étions certes ébranlés, touchés mais pas coulés. Nous nous sommes ressaisis.

–          Je me disais aussi, lâcha Ginette, un peu lasse. Elle savait que le jeune cousin comme promis n’entendait pas encore capituler.

–          Je suis comme tout le monde. Je fais le distinguo entre Bastien le prof qui peut analyser une situation sereinement, et Bastien le salarié qui n’a pas envie de se faire tondre passivement la laine sur le dos.

–          C’est pas très citoyen ça.

–          Peut-être, Ginette.

–          Il a raison mon fils. Quand il y a des sacrifices, le rapport de forces est indispensable.

–          Merci Papa. Ceci dit, sans nier la dimension corporatiste de notre combat, je pense qu’on doit aller au-delà.

–          C’est-à-dire ?

–          Sous prétexte qu’un gouvernement de droite prend un peu plus le taureau par les cornes…

–          C’est bien que tu le reconnaisses.

Bastien négligeant la dernière remarque, poursuivit :

–          Je ne vais pas me laisser endormir par les sirènes libérales, et encore moins me complaire dans une sorte de masochisme libéral. Je résume: si l’âge de la retraite est relevé ou si seulement les conditions sont durcies (par exemple, il faudrait cotiser plus de 42 ans) sans qu’on se préoccupe de ceux qui ont eu un travail pénible…

–          Et c’est facile de mesurer la pénibilité ? Tu vas me dire qu’être prof, c’est pénible aussi.

–          Passons sur ce point, t’as raison, c’est dur de s’entendre sur une définition de la pénibilité. Bon, si au total, il faut cotiser plus pour avoir moins, il faudra que ceux qui ont du fric prépare leur retraite personnellement, avec des assurances vie ou autres…

–          Moi, je trouve ça bien…

–          Et moi, je trouve qu’on cède au discours et solutions libérales. A quoi ça sert alors d’être de gauche?

–          Conclusion, si t’es de gauche, tu sais pas trop ce que tu veux, mais tu descends dans la rue, manifester.

–          C’est ça.., non, je veux dire que si je vote à gauche, j’espère qu’elle saura trouver des solutions innovantes, et pour la stimuler, l’aiguillonner, je vais aux manifs..

–          Ouais, fit Maurice, guère convaincu.

Bastien avait bien conscience de la complexité du sujet. Il n’y avait pas de solution simple; à l’avenir (mais quand?) il faudrait bien cotiser plus longtemps, mais il espérait éviter que dans la hâte, on opte pour des mesures qui accroitraient les inégalités et demanderaient trop d’efforts …aux fonctionnaires.

Étiquettes : ,

Laisser un commentaire

Copyright © 2008-2021 ECONOMIE et HUMOUR All rights reserved.
This site is using the Desk Mess Mirrored theme, v2.5, from BuyNowShop.com.