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Episode 28 Auto-critique

Posted by maule64 on in Un feuilleton économique |

Epilogue à la mi-temps de cette journée accablante où il est temps d’avoir une meilleure conduite

 

Bastien boucla énergiquement sa ceinture. En quittant sa place de parking, il toucha le trottoir. Il avait regardé, du moins l’espérait-il, son rétroviseur avant de couper la route. Il savait que sa conduite ne serait pas aujourd’hui irréprochable. Ce début de lundi l’avait déjà trop malmené pour qu’il respecte toutes les consignes données dans une auto-école.

 

Les motifs d’insatisfaction ne manquaient pas : des élèves inconstants, Julie insaisissable, mais il s’en voulait également.

Il avait ferraillé avec ses cousins sans les ménager. Bien sûr, ils avaient leurs opinions politiques, mais ils l’aimaient et voulaient surtout échanger avec quelqu’un qui avait une réputation d’intellectuel dans la famille ;

« Pfff, tu parles d’un intellectuel » se dit Bastien. Il ne prétendait pas avoir des idées originales, il cherchait simplement à vulgariser celles des économistes reconnus.

 

« Bordel , avance, accélère ! »  adressa-t-il au conducteur devant lui qui roulait trop lentement à son goût.

Il pensait qu’il aurait pu argumenter plus patiemment, de manière plus courtoise, à fleurets plus mouchetés au lieu de chercher à porter trop vite l’estocade.

 

Quelle image avait-il laissé à ses cousins ? Celle d’un jeune homme compétent et fougueux ou celle d’un jeune prof prétentieux ?

L’auto-critique, surtout en voiture a ses limites. C’était aussi la faute de sa mère, elle devrait comprendre que ces repas copieux et parfois avec invités le lundi, ce n’est pas une bonne chose.

 

« Mais avance ! ah ces nanas au volant » lâcha-t-il, sans aucune mauvaise conscience.

 

Il aimait l’économie, et il avait expliqué en seconde ce matin, son intérêt. Il défendait cette discipline, mais il était aussi agacé par le comportement des économistes, notamment des plus médiatisés. Il prônait une conception tolérante, nuancée, ouverte de l’économie et il entendait trop souvent des économistes très catégoriques, très péremptoires.

 

Rares sont ceux qui avaient prévu la crise des subprimes et ses différents soubresauts, mais on n’avait pas entendu beaucoup d’autocritiques. Plus gênant, ces experts mis sur piedestal par les medias, avaient tendance à dire que tout ce qui s’était passé, était prévisible, inévitable et on avait l’impression qu’en les écoutant on pourrait facilement régler les problèmes. Cette suffisance ou du moins cette assurance l’exaspérait. Cela ne correspondait pas à sa conception de l’économie. Il pensait qu’il fallait croiser les apports de l’ économie, mais aussi de la sociologie et des sciences politiques ; le seul économiste ne détenant pas la vérité.

 

Il n’attendait pas de lui qu’il fixe un programme de mesures techniques à suivre sans discuter en oubliant qu’il faut convaincre les citoyens de les accepter. Plus que jamais aujourd’hui dans une économie mondialisée, il ne suffit pas au génie français d’indiquer la marche à suivre pour que les autres pays nous emboîtent le pas. Il faut convaincre d’abord nos partenaires européens, puis les Etats-Unis et bien entendu, il faudra aussi négocier avec les pays émergents.

 

Bastien ne sous-estimait pas le rôle des économistes, mais il le souhaitait plus modeste  et plus constructif.

« Bordel !  Qu’est-ce qu’elle fait cette nana ? Elle tourne ou pas ? ». Ca fait du bien de pouvoir les critiquer sans risquer une remontrance ; l’avantage d’être seul.

 

Il reprochait à certains économistes de laisser penser que les choses étaient très simples, et en même temps, il s’en voulait de ne pas savoir répondre de manière carrée, rapide aux questions qu’on lui posait.

Il trouvait ses réponses longues et il sentait que ses interlocuteurs paraissaient parfois plus embrouilllés à la fin qu’au début de sa réponse. En voulant nuancer, ne perdait-il pas l’attention de son auditoire ? Il aurait aimé être plus concis, plus percutant et efficace avec ses cousins sur le RSA ou la retraite.

 

« Eh, crétin et la priorité? je viens de la droite… mais pourquoi il gueule ? ». Bastien eut sa réponse en constatant dans le rétroviseur qu’il n’avait pas vu le panneau triangulaire.

« Bon, faut que je me reconcentre sur ma conduite » s’ordonna-t-il.

 

C’est pareil avec les élèves. Je leur dis de ne pas hésiter à me poser des questions sur l’actualité, et souvent je m’embarque dans de longues explications, ou j’élude en disant que la question est trop compliquée à traiter en quelques minutes.

Une vilaine pensée l’effleura : « Peut-être que je suis pas assez bon pour improviser une réponse courte ».

 

Idée funeste qui ne l’aiderait pas à bien finir cette journée. Profitant d’un feu tricolore provisoire installé pour raison de travaux, il se lança un défi.

« Si les élèves me redemandent de leur parler de la crise actuelle débutée avec  celle des subprimes, cette fois je ne me dégonfle pas, qu’est-ce que je leur dirai ? »

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