Episode 30: Enfin une bonne conduite ?
Bastien, préoccupé par le niveau de difficulté de ses explications pour ses élèves cala dans son petit démarrage en côte.
« Bon, même si j’en ai perdu, il faut que je fasse bien passer l’enchaînement suivant »
Avec autorité, en se redressant grâce à son volant, il reprit à haute voix :.
« Je voudrais que vous reteniez deux points essentiels ;
– D’abord, au début nous avons eu une crise immobilière aux Etats-Unis et financière. Celle-ci est devenue une crise bancaire, beaucoup de banques ayant leurs comptes dans le rouge. On a eu ensuite une crise de confiance (les banques ne voulaient pas se prêter entre elles) et donc une crise de liquidités. A partir de là, cela a touché l’économie réelle, celle des entreprises qui produisent, investissent, embauchent et des ménages qui épargnent et consomment. La récession a gagné, provoquant un fort repli de la croissance en 2009 et une forte poussée du chômage ; la crise économique se double alors d’une crise sociale.
– La deuxième idée c’est que si la situation des banques s’est assez vite redressée sauf exceptions, malgré les efforts des banques centrales et les plans de relance partout dans le monde, beaucoup de zones dont la zone euro vont connaître durablement des difficultés, des déficits et des dettes à résorber ce qui pénalisera le pouvoir d’achat et le niveau de vie des populations en particulier les moins favori… sées ».
Bastien eut du mal à prononcer le dernier mot, il avait oublié la présence d’un radar automatique. Avait-il ralenti comme d’habitude, le petit éclair aperçu n’était peut-être qu’un reflet sur la cash box comme il disait ?
Moyennement confiant dans sa bonne étoile, mais désormais proche du lycée, il voulait conclure le défi qu’il s’était lancé. Toujours aussi convaincant et sans craindre de parler à haute voix dans sa voiture sans passager, il poursuivit.
« Voyez-vous, on était tellement persuadés qu’on avait tiré les leçons de la crise de 1929 qu’on pensait qu’une nouvelle crise de cette ampleur n’était pas possible. Il y a eu pourtant plusieurs alertes comme le mini krach boursier de 1987 ou l’éclatement de la bulle spéculative de l’internet au début des années 2000, mais finalement, il suffisait que les banques centrales injectent des liquidités pour que la période délicate à passer ne dégénère pas en grave crise. Et de fait, la secousse de 2008 a fait vaciller le système sans l’emporter ».
C’est alors qu’il prit conscience du voyant lumineux qui depuis un moment lui indiquait qu’il était sur la réserve.
« On verra ça plus tard » pensa-t-il en chassant le souvenir d’une panne sèche six mois auparavant dans la rue du lycée ce qui fit la joie des élèves qui assistèrent à la scène.
« Enfin, ajouta-t-il avec solennité, on peut se demander si on tirera les conséquences de cette séquence. Il y a eu des initiatives, comme la création du G20 (pour que coopèrent les pays les plus puissants), on a dit vouloir lutter plus énergiquement contre les paradis fiscaux, mieux encadrer les pratiques de la finance internationale (revoir le système des bonus des traders etc…). Certes, il y a eu quelques avancées mais maintenant que le secteur financier est probablement sorti de la crise, il fait du lobbying pour freiner les mesures les plus contraignantes et les pays leaders dans ce secteur (Angleterre, Etats-Unis, Luxembourg etc…) sont moins pressés de réformer en profondeur notre système financier qu’on a trop déréglementé, dérégulé comme on dit, dans les années 80 avec les conséquences qu’on connaît »
Un peu amer, il se demanda s’il pouvait ajouter qu’il redoutait qu’au fond on ait aidé le système à surmonter cette mauvaise passe jusqu’à la prochaine crise grave dans quelques années, et sans vraiment se soucier des dégâts sociaux consécutifs à cet appât insatiable du gain à court terme qui nous avait conduit au bord du gouffre.
Il réussit à se garer sur le parking des professeurs, descendit rapidement de son véhicule, le ferma en oubliant que le système de verrouillage automatique des portes ne fonctionnait plus depuis belle lurette sur ce modèle qui n’était plus coté à l’argus, et il se précipita vers sa salle de cours.
Ce qu’on peut retenir de l’épilogue (et donc des épisodes 28 à 30):
Dans ce court chapitre, on voit apparaître les doutes de Bastien. C’est un fervent défenseur de cette science humaine qu’est l’économie, mais elle a du mal à échapper à un double écueil: Il s’agace quand certains font croire que les questions économiques sont simples à comprendre et d’un autre côté, il s’en veut d’avoir du mal à simplifier des questions qui restent assez complexes et quand on vulgarise ne déforme-t-on pas trop la réalité ?
Il a cherché à expliquer les causes de la crise débutée avec la crise des subprimes et à montrer que ses effets étaient loin d’être dissipés. La dérégulation, la grande liberté accordée aux marchés et à leurs acteurs ont provoqué de graves dérives et il n’est pas certain que le pouvoir politique à l’échelle mondiale ait la force et le courage pour encadrer des pratiques qui pourraient à l’avenir produire des effets proches de ceux qu’on a connus.
