A propos de Lectureuil

23 10 2012

Lectureuil, le point de vue de Bernard Furet

Au détour de son livre de mémoires, Bernard Furet nous livre son point de vue sur sa collaboration avec Roger Beaumont et les conditions de l’élaboration de l’ouvrage qu’ils ont cosigné.

Le texte ci-dessous est extrait de : Bernard Furet (1925-2015), Les Points de croix, 264 pages, biographie auto-éditée (vers 2010).

Les intertitres sont de la rédaction.

En 1970, /…./ Je restai donc au service d’un seul Inspecteur : M. Garioux, celui qui m’avait mis le pied à l’étrier. Plus pour très longtemps, car nommé à Paris, rue de Grenelle au ministère, il laissa la place à un débutant dans la carrière : Roger Beaumont. Les adieux de M. Garioux se déroulèrent en grande pompe dans les salons de l’Hôtel de Ville devant tout un parterre de notabilités car il était très connu dans l’arrondissement où il y avait tissé de nombreux liens d’amitié : sous-préfet, députés, maires, conseillers généraux-côtoyaient presque tous les enseignants de l’Arrondissement du primaire au secondaire. A la fin de son speech, il présenta son remplaçant. Impossible de trouver plus grande dissemblance entre deux hommes. M. Garioux, grand et fort effaçait par sa masse M. Beaumont petit et maigre ; l’un possédait une large face colorée surmontée d’une brosse grisonnante, l’autre un visage maigre et blanchâtre encadré de longs cheveux tombant sur son col ; le partant faisait preuve d’une volubilité qui n’avait d’égale que son habituelle agitation gestuelle ; le nouveau restait muet et immobile dans son coin comme une statue. Manifestement, ce genre de cérémonie l’indisposait et il ne prononça que quelques mots à peine audibles accompagnés d’une légère inclinaison du buste au moment de sa présentation.

 Roger Beaumont, un idéaliste

Il m’intriguait fort et j’avais hâte de faire plus ample connaissance. Il me donna rendez-vous huit jours avant la rentrée pour s’informer des problèmes de la circonscription. Il éprouva alors le besoin de me faire savoir qu’il exerçait deux ans au préalable comme instituteur dans une commune de la région parisienne : Champigny où il avait souffert de vexations et de malentendus l’opposant à sa hiérarchie. Ces heurts l’avaient décidé à tenter le concours de l’Inspection. Dans cette optique, il se promettait d’ailleurs de révolutionner la nature de ses contacts avec les instituteurs. Entre autres, il ne me cacha pas qu’étant marxiste par tempérament bien que n’ayant jamais pris carte au PC, il n’avait pas l’intention de jouer les gendarmes ou les gardes-chiourmes vis-à-vis des enseignants. Il me présenta sa jeune épouse accompagnée d’un enfant de trois ans. Elle était sa seconde femme ; avec la première, il avait eu deux garçons qui vivaient avec leur mère, institutrice elle aussi. Sans manifester une grande inquiétude, je m’interrogeai sur la façon de construire et de vivre nos rapports futurs. Au fil des jours, les choses se clarifièrent. Très supérieur sur la plan de la linguistique, il m’avoua une très grande déficience en mathématiques d’autant plus qu’il n’avait jamais suivi de cours de recyclage. Ainsi, pendant ses inspections en ce domaine, il se contentait de prendre des notes que je résumais de façon plus valable et plus concrète. Ainsi s’instaura une véritable coopération. Ses méthodes interloquèrent mes collègues. Il les prévenait de sa visite trois ou quatre semaines à l’avance afin de ne pas les surprendre. Il pensait que tout le monde possédait sa rectitude d’esprit. J’étais navré de voir une telle naïveté. Mais moi qui me trouvais chaque jour dans les écoles, je pouvais remarquer que certains instits (pas tous heureusement !) faisaient répéter, parfois près de dix fois à leurs élèves, la séquence qu’ils développeraient devant leur supérieur le jour choisi. Pareillement, il ne demandait jamais à voir les cahiers. Comme je lui faisais remarquer que ces instruments permettaient de juger quantité de choses : la fréquence, la progression des différents exercices ou la façon dont les erreurs se trouvaient corrigées. Il explosait : « Mais c’est une forme d’indiscrétion, c’est fourrer son nez dans des actions très personnelles ! Un véritable travail d’inquisiteur que je ne me permettrai pas !

– Pourtant, ton rôle réside en grande part dans la vérification de la qualité du travail qui se déroule quand tu n’es pas là; et l’examen des cahiers le permet. Il ne faut surtout pas oublier que les carences ou la paresse de l’instit se répercutent sur l’enfant qui en subit des dommages parfois irrémédiables.

– Tu ne me feras pas changer d’avis et je suis capable de porter un jugement cohérent sans utiliser de tels procédés. »

Je n’insistai plus, le laissant à ses illusions. L’avenir prouvera que je ne m’étais pas trompé, je connaissais trop bien la mentalité humaine. Quelques uns, dont les mérites étaient minces ou inexistants, en profitèrent alors que d’autres qui fournissaient un travail sérieux ne s’en trouvèrent pas récompensés.

 Roger Beaumont, un érudit

Roger possédait un esprit brillant fourmillant d’idées originales. Infiniment plus pragmatique, je lui démontrai souvent I’inapplication chronique de ses théories. Mais opiniâtre au possible, il obtint des réussites que je jugeai au départ irréalisables. Il réussit à créer dans une grande salle à côté de son bureau situé au-dessus d’une importante école maternelle, un centre de documentation pédagogique flanqué d’une bibliothèque spécialisée très importante. Il est vrai que tous les éditeurs, à notre demande, se faisaient un devoir de l’alimenter abondamment. Pour gérer l’ensemble, il y fit détacher avec un statut particulier, un instituteur en congé de longue maladie qui s’y assuma pleinement en accomplissant une tâche remarquable. Il imprimait mensuellement un livret assez volumineux dans lequel chacun pouvait développer des thèmes pédagogiques évidemment ou des travaux d’élèves. Roger et moi en plus d’un éditorial, fournissions une bonne ration d’articles. Il m’ouvrit d’autres horizons en me prêtant des ouvrages traitant de sujets que j’ignorais jusqu’alors touchant à la linguistique, à la grammaire structurale ou à la phonétique : Bernstein, A. Martinet, F. Richaudeau, H. Wallon, J.P. Tetard, Jakobson, Beneviste, Peytard…Je restai dubitatif quant à leur application dans nos classes primaires, en reconnaissant cependant le bien fondé des analyses proposées. La phonétique surtout me passionna. La langue française présente dans chaque mot des lettres qu’on n’entend pas, contrairement à I’italien ou chaque signe graphique est prononcé ; d’où la difficulté de notre orthographe. J’avais lu en 1966 un livre humoristique d’Hervé Bazin: « Plumons l’oiseau », dans lequel, en décortiquant ce nom, il s’amusait à démontrer que l’on ne prononçait aucune des lettres qui composent: o, i, s, e, a, u. Je découvris que si, comme chacun sait, notre alphabet compte vingt-six lettres, on se sert par contre de trente-six phonèmes (ou sons) : 16 voyelles dans lesquelles on marque la différence entre le « o » ouvert (bol) et le « o » fermé (pot), le « é » fermé (école) et le « è » ouvert (être), même chose avec les 17 sons consonnes où I’on oppose des sons voisins comme « f » et « v », « p » et « b »… Et trois phonèmes dits semi-voyelles ou semi-consonnes le « ieu » de œil ou fille, le « ui » de fuir et le « oueu » de oui ou de foi. Tous possèdent une graphie spécifique qu’on retrouve dans certains dictionnaires comme le Robert par exemple et dont l’ensemble constitue l’alphabet phonétique.

Lectureuil, une méthode exigeante, patiemment élaborée

Nous incitâmes les maîtres qui le désiraient à suspendre dans leurs classes des panneaux où les enfants écrivaient les nouvelles graphies d’un son quand ils en découvraient d’autres. Par exemple, pour le « o » : eau dans seau, « ot » dans pot, « au » dans saule. Ces recherches les amusaient et apportaient à la longue une amélioration de l’orthographe. Considérant déjà à l’époque la faiblesse des résultats de l’apprentissage de la lecture, nous vint à l’esprit de composer, non pas une méthode, mais tout un appareil destiné à la fois aux enfants, aux maîtres et aux parents. Ce travail de titan nous prit sept ans car nous voulions le construire à partir d’expérimentations dans les classes où nous allions l’un ou l’autre plusieurs fois par semaine.

 Une autre innovation consistait à partir de ce que les enfants possèdent, c’est-à-dire leur langage. Nous avions conscience qu’ils ne disposaient pas en ce domaine d’un langage uniforme, mais empreint de variantes, de différences. Leur expérience se diversifiait considérablement selon la couche ou la classe sociale où se définissait leur famille. Il n’est pas besoin de démontrer comment ces inégalités déterminaient le plus souvent le cheminement scolaire de l’enfant. C’est pourquoi la première tâche consistait à leur faire pratiquer chaque matin une séquence langagière en graduant les difficultés, en pratiquant une pédagogie de groupes et en insistant auprès des plus faibles. Il ne faut pas oublier que malgré les efforts réalisés en maternelle, bien des enfants surtout issus des banlieues des villes percevaient le parler de l’école comme une langue étrangère. Nous nous cantonnâmes aux listes de grande fréquence propres aux différents âges. Par exemple, pour un enfant de 6/7 ans, on peut se contenter de mille à mille deux cents mots et formes verbales. En les pratiquant chaque jour dans des énoncés simples, on amenait peu à peu la plupart des élèves d’un cours préparatoire à un niveau normal. Ils pouvaient alors aborder les difficultés du décodage de l’écrit.

 Parallèlement, nous leur faisions pratiquer une analyse orale des mots en leur demandant de préciser le positionnement de tel phonème: début ? milieu ? ou fin ? Et inversement de proposer des termes contenant le phonème étudié aux différentes places. Ce qui se révéla un profitable exercice pour lutter contre les dysorthographies futures. Nous encourageâmes également les maîtres à poursuivre les exercices corporels de psychomotricité et le développement des perceptions et leur affinement. Non seulement vue et audition, les principales, mais aussi I’odorat, le toucher voire le goût, toutes concourant à la formation de l’intelligence. Enfin, le développement de la fonction symbolique « qui a le pouvoir de trouver à un objet, sa représentation et à cette représentation, un signe simple » (Henri Wallon). Ce qui est le propre même de la lecture: un ensemble de signes formant un mot qu’on peut prononcer et savoir ce qu’il représente ou sans passer par le support de l’appareil phonatoire, directement de la vision à la compréhension, ce qui est la caractéristique de la lecture dite visuelle. Je m’arrête là, n’ayant pas f intention de résumer en quelques lignes, les deux gros ouvrages (trois cents pages chacun) qui ont couvert cette expérience.

Lectureuil, un échec éditorial

Le tout fut édité chez Magnard en 1978. L’éditeur, très conscient des risques qu’il prenait nous dit : « Cette méthode est remarquable, elle sera peut être appliquée au 21ème siècle quand les instituteurs recevront une formation supérieure. » Et encore ! Plus conscient des difficultés proposées, j’avais réussi à simplifier nombre de séquences au cours de mes multiples visites dans les Cours Préparatoires expérimentaux de la circonscription.

 /…/

(p. 230)  J’entamai donc ma dernière année dans l’enseignement. Depuis quelque temps, je m’étais lancé dans l’élaboration de fiches de lecture pour les cours moyens en partant d’articles de journaux que je modifiais parfois afin de rester au niveau d’enfants de cet âge. Elles présentaient de nombreux intérêts. Le texte du recto devait être lu des yeux plusieurs fois avant de répondre aux questions du verso. Celles-ci exigeaient une réponse écrite correctement rédigée. Je m’étais aperçu que des fichiers du même genre ne demandaient pour vérifier la compréhension que de tracer une croix face à la réponse exacte proposée avec une autre, fausse. En dehors du fait qu’il n’y avait qu’une chance sur deux de réussite, le travail de l’enfant se trouvait bâclé en un clin d’œil. De plus, on négligeait l’importance de la mémoire visuelle et gestuelle qui entre en jeu dans l’écrit et qui influe dans l’acquisition de l’orthographe. Enfin, pour répondre à chaque opération, l’élève devait retourner la feuille et lire rapidement des yeux le paragraphe concerné pour retrouver les éléments de sa réponse. Les résultats obtenus dans les classes où j’avais déposé mes échantillons donnaient grande satisfaction aux maîtres tout en intéressant leurs élèves. J’ai regretté plus tard de ne pas avoir poussé plus avant en les proposant aux Editions Magnard. J’aurais gagné plus qu’avec notre méthode de lecture qui s’avérait difficile à appliquer dans les écoles malgré des débuts prometteurs en… Italie dans la province francophone d’Aoste où les villages portent des noms français : Châtillon, St Vincent…

Bernard Furet (1925-…), Les Points de croix, 264 pages, biographie auto-éditée (vers 2009)

Chapitre 8 (p. 225 et suivantes)

 


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