L’art, une quête de l’autre

La création est un constant renouvellement. Créer, ça n’est jamais partir de rien mais toujours puiser dans l’autre existant pour construire l’inédit. Cet autre, c’est parfois l’ancien, parfois l’ailleurs, et parfois les deux… Le Musée des Arts décoratifs de Paris (MAD) nous en offre cette année un exemple : la haute joaillerie française du début du XXe siècle, désireuse de bousculer l’esthétique vieillissante du XIXe siècle, se tourne vers les harmonies fortes des arts musulmans, toutes de rondeurs, de couleurs vives et de courbes élégantes, pour faire éclore des éléments nouveaux.

L’objectif de l’exposition Cartier et les arts de l’Islam, aux sources de la modernité, actuellement présentée au Musée des arts décoratifs de Paris, est de mettre en lumière les inspirations que la maison Cartier a pu emprunter aux arts de l’Islam. On entend par arts de l’Islam les « productions artistiques produites du milieu du VIIe siècle jusqu’au XIXe siècle dans un territoire où la religion musulmane s’est imposée progressivement comme la religion dominante ou comme celle des élites au pouvoir », comme l’indique un panneau explicatif à l’entrée de l’exposition. L’Islam s’est diffusé au rythme de l’histoire et des conquêtes depuis sa naissance en Arabie au VIIe siècle, et les inspirations exposées proviennent donc d’œuvres issues d’une zone géographique très étendue : de l’Espagne à la Perse et de la Sicile à l’Afrique subsaharienne, jusqu’à l’Asie du Sud-Est.

On suppose dans l’ensemble de ces œuvres des arts de l’Islam une certaine cohérence esthétique, que l’on décèle dans les motifs, les techniques utilisées, les couleurs. C’est de cet art de l’Islam que le début du XXe siècle en Occident, avide de nouveautés, s’est nourri artistiquement pour se réinventer.

A gauche : Nécessaire, Cartier, 1924 / à droite : Coffret, Iran, XIXe siècle

L’exposition explore l’influence directe des motifs islamiques dans l’art décoratif des années 1900-1910, en confrontant explicitement pièces joaillières et éléments décoratifs des arts de l’Islam. En effet, plusieurs expositions conséquentes en Europe, notamment celle de 1903 au même Musée des arts décoratifs de Paris, présentent alors des objets rapportés d’Inde, d’Iran, ou encore d’Égypte ; les collectionneurs se multiplient. Un grand nombre d’objets utilisés comme sources par les créateurs travaillant pour Cartier à l’époque, au premier chef Charles Jacqueau, sont d’ailleurs issus de la collection d’art islamique et de la bibliothèque personnelle de Louis Cartier. Jacques Cartier, quant à lui, organise un voyage en Inde puis à Barheïn afin de rapporter des éléments d’inspiration.

L’exposition propose ainsi trois types d’objets : d’abord, des objets de l’art décoratif islamique provenant des pays cités plus haut : étoffes, bijoux, objets du quotidien, éléments architecturaux, meubles ; d’autre part, un grand nombre de croquis et peintures, réalisés par les dessinateurs Cartier du XXe siècle, destinés à étudier dans le détail les courbes et les formes des objets décoratifs ; enfin, les bijoux et maquettes issus de ces études.

Étude de motifs décoratifs, vers 1910

Les bijoux et objets décoratifs des différentes époques sont mis en valeur par des jeux de clair-obscur et d’ombres, mais aussi par la projection du processus de fabrication des pièces Cartier sur des écrans géants, permettant d’en saisir la structure et les différents détails. Une part spécifique de l’exposition est dédiée aux motifs caractéristiques de l’art islamique ; on découvre et repère des techniques spécifiques (ikat, apprêts, technique de sertissage kundan), et des motifs (fleuron, collier de nuages, tigrures, ocelles, cyprès, feuilles saz, boteh, arabesques) qui, à y bien regarder, sont des formes que l’on retrouve tout au long du XXe siècle et encore aujourd’hui dans les arts décoratifs.

Cartier et les arts de l’Islam est une exposition qui émerveillera les amateurs de haute joaillerie comme les passionnés d’histoire de l’art, mais aussi n’importe quel public sensible à la beauté des décors colorés et à l’éclat des bijoux travaillés avec le plus grand soin. Une exposition qui semble vouloir attiser l’inspiration des créateurs d’aujourd’hui ; et, dans un siècle, on présentera peut-être ce qui deviendra à sa suite une nouvelle vague d’intérêt pour ces bijoux Cartier des années 1910… Et l’histoire de l’art se poursuit.

https://madparis.fr/cartier-et-les-arts-de-l-islam-aux-sources-de-la-modernite-2028

Lucille Gilbert – DNMADe 1 – Octobre 21

Une réflexion sur « L’art, une quête de l’autre »

  1. Ayant eu la chance d’être spectatrice de cette exposition qui n’est désormais plus visible au MAD, cet article est une bonne occasion de la faire découvrir puisqu’il en a parfaitement saisi l’essence. Comme évoqué dans l’article, le processus créatif de la Maison Cartier est mis à l’honneur, ce qui n’est pas sans intérêt pour nous qui sommes étudiants. J’aimerais ajouter qu’a une époque où on parle beaucoup d’appropriation culturelle c’est intéressant de se poser la question de la limite entre appropriation et inspiration. L’achat de bijoux en Inde ou au Maroc dans le seul but de les modifier ensuite est-ce ingénieux ou malhonnête?
    En tout cas merci beaucoup pour cet article bien construit et bien écrit !

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