L’ARPILLERAS ou l’art comme arme de propagande contre la dictature chilienne

C’est l’histoire de femmes marginalisées par la société et qui, à l’aide de quelques bouts de tissus, du fil et l’art ont réussi à défier une dictature.

Tout d’abord un petit point sur le contexte historique. De 1970 à 1973, Salvador Allende leader de l’Unité populaire au Chili est le président socialiste du pays. Mais le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973 par le général Augusto Pinochet vient sonner le glas de la démocratie chilienne. S’ensuivent dix-sept années de dictature militaire durant lesquelles les libertés individuelles sont supprimées. Il y a une forte violence et des répressions sanglantes de la part de l’Etat. Les opposants et un grand nombre d’hommes sont emprisonnés ou exécutés. Durant cette période, on ne compte pas moins de 3000 personnes qui ont disparu sans laisser de trace.

Les plus négligées dans cette situation sont les femmes des quartiers pauvres et des bidonvilles appelées les pobladoras. La dictature a limité leur statut à ceux de mère de famille et de femme au foyer. Elles doivent aussi faire face à la détention forcée de leur fils et/ou de leurs maris sans compter la disparition des membres de leurs familles. En effet, sans les hommes elles ne peuvent bénéficier d’aucun revenu et se retrouvent dans une situation d’insécurité économique.

Face à cette situation, l’Eglise chilienne prend parti face à la dictature en prodiguant des cours et des ateliers de travaux manuels à ces femmes éloignées de la sphère publique. Dans ces ateliers, les femmes produisent des broderies décoratives de scènes domestiques à l’aide de fils aux couleurs vives sur des appliqués de tissus appelés arpilleras (toiles de jute en espagnol) inspirés d’une ancienne tradition artisanale redynamisée dans les années 1960 par l’artiste chilienne Violeta Parra. Une fois par mois, tous les arpilleras produits sont emmenés à la Vicaria de la Solidaridad, une organisation catholique chilienne. Cette dernière se charge ainsi de la vente et de la diffusion de ces créations et les gains obtenus sont reversés aux créatrices, leur assurant ainsi un revenu. A défaut d’être le seul espace libre de rencontre pour les pobladoras, ces ateliers deviennent très vite des espaces de solidarité et de cohésion.

LA CANTANTE CALVA de Violeta Parra- 1960  

Les arpilleristas utilisent les arpilleras pour témoigner et illustrer les violations des droits de l’Homme commises par le régime militaire. Beaucoup de ces femmes représentent des scènes de manifestations, de répressions, ou de la vie quotidienne marquées par le manque ou l’absence d’un proche.  Néanmoins il y a certaines règles à respecter : les scènes explicites de torture et d’autres thèmes politiques trop forts sont proscrits afin d’éviter des représailles de la part du gouvernement. Il y a toute une codification dans cette forme d’art : le Chili est symbolisé par les Andes en arrière-plan, des grandes croix sont représentées sur les portes des hôpitaux et des usines pour dénoncer le fait qu’elles soient fermées aux familles des détenus et des disparus, ou encore des petits traits de fils représentent les eaux contaminées pulvérisées par les milices sur des manifestants. Si d’autres arpilleras sont plus utopistes et représentent le rêve d’un pays libre et prospère, il faut les dissocier de l’initiative du gouvernement qui a été de produire par la suite des arpilleras de propagande, reflétant un Chili prospère avec des dirigeants bienveillants. Les arpilleristas n’ont suivi aucune formation en art et leurs créations sont très simplistes, voire enfantines mais elles sont d’une efficacité redoutable et peuvent être comprises par tous. Leur support, très commun et en apparence inoffensif va leur permettre d’être transporté discrètement hors des frontières. De cette façon, la censure imposée par l’Etat chilien va être contournée et la presse internationale va pouvoir mettre en lumière la situation préoccupante du Chili.

Une œuvre arpilleras, mais il en existe beaucoup d’autres que je vous invite à aller regarder

Par la suite, les arpilleras se sont répandus en Amérique du Sud et ont été repris par de nombreuses sources notamment au Pérou au Nicaragua et en Colombie, mais cette fois en abordant des thèmes politiques plus forts. Par ailleurs, les arpilleras ont été mis en avant en tant qu’arme de désobéissance civile lors de l’exposition « Disobedient Objects » au Victoria & Albert Museum de Londres où certains ont été exposés. Aujourd’hui le travail des arpilleristas inspirent des artistes contemporains tels que la plasticienne Guacolda et le fonctionnement des ateliers arpilleristas continue également d’être transmis de par le monde grâce à des exilés.

Olympia de Guacolda qui s’inspire de l’art arpilleras – 2021

En ce qui me concerne j’ai eu l’occasion de participer il y a quelques années à l’un de ces ateliers et j’ai apprécié la dimension collective que prenait ce type d’artisanat, propulsé au niveau d’art lorsqu’il a permis à ces femmes anonymes et courageuses de s’émanciper et de se dresser face à un régime autoritaire.  Elles ont fourni un travail assez proche finalement de l’art naïf qui en plus d’être un message de résistance, est un symbole d’espoir et de résilience avec ces créations aujourd’hui surnommées les « barrières révolutionnaires du Chili moderne ».

Etolint Anna – DnMade1 Bij- 2021-2022

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