La carcasse comme Muse ?

La peinture de carcasse animalière est apparue avec la peinture flamande et la peinture hollandaise du XVIIème. A cette époque, elle fait l’éloge de l’abondance et de la richesse car qui pouvait contempler de la viande avait de grands moyens.

Aujourd’hui, c’est à se demander comment se rendre compte de la rareté et de l’impact d’un produit quand une galette de légumes a le même prix qu’une escalope de viande. Mais je m’égare, là n’est pas le sujet de cet article.

Revenons-en à la peinture de carcasse. Aussi morbide soit-elle, elle a ce lyrisme transcendant qui répugne mais séduit par sa véracité.

 "Au fond, personne ne croit à sa propre mort, 

et dans son inconscient, chacun est persuadé de son immortalité." (FREUD)

Rembrandt se servira de la peinture de carcasse comme memento mori . Il peindra Le bœuf écorché et viendra rompre avec la peinture traditionnelle hollandaise en choisissant une représentation plus dramatique et abstraite de la carcasse. Il ne sera plus question de montrer l’opulence mais bien de signifier à l’Homme sa mortalité .Il s’oppose ainsi à la classique nature morte ,douce et insinuée, en choisissant de représenter la putridité dans son aspect le plus évocateur.

Bœuf écorché de Rembrandt daté de 1655

Malgré tout, cette œuvre reste poétique par la présence d’une femme en arrière plan qui semble être actrice mais aussi spectatrice de la scène. Ce jeu de disposition dans l’œuvre donne l’impression que la carcasse, mise en lumière, est en réalité un tableau viscéral exposé qu’il faudrait  admirer pour sa beauté. L’obscure arrière boutique devient théâtre de la crucifixion du bœuf. 

Un spectacle tout de même dérangeant non? Vous n’avez encore rien vu. Pour les âmes sensibles, choquées par cette œuvre, je vous conseille de faire demi-tour et de renoncer à lire la suite car les limites de l’art n’étaient pas encore frôlées. Préparez-vous !

Celui dont je vais maintenant vous parler, c’est Chaïm Soutine. Un homme juif russe traumatisé par la violence des ghettos qui se réfugiera en France. Vous l’aurez compris, le vécu de Chaïm Soutine expliquera la naissance de sa démarche créative. 

Sa solitude et son désir d’indépendance à tout mouvement artistique feront de lui le précurseur de expressionisme abstrait. 

 Visiblement, vous attendez l’histoire dérangeante et macabre que je vous vendais quelques lignes plus tôt. Alors asseyez-vous!

Et oui… notre Soutine a succombé à son désarroi… ses voisins ont même dû appeler la police. Figurez-vous, que Soutine a voulu pousser dans ses retranchements la peinture de carcasse en transformant son atelier en boucherie insalubre. Il pendait des animaux morts et éviscérés dans une pièce et s’installait face à ce spectacle horrifiant peignant l’animal à différents stades de décomposition. Repoussant toutes les limites, il crée dans des conditions d’hygiène désastreuses. D’après les dires, l’odeur était telle qu’aux alentours, les voisins auraient porté plainte. 

Imaginiez-vous ça en voyant ce tableau ?

Dans cette peinture demeure la violence humaine, l’horreur de la guerre ou encore le trouble de Soutine. Et pourtant, ces couleurs vives et cette abstraction rendent indiscernable le passif de cette œuvre ou l’horreur de son procédé créatif.  Cette vivacité est apportée ;par Soutine; par le sang badigeonné sur la carcasse purulente dans la réalité et par des coups de pinceaux vifs et épais sur sa toile.

Vous en voulez toujours ?

Aujourd’hui encore, certains revisitent cette carcasse. Jenny Saville ;elle; a détourné la carcasse la rendant plus charnue et élastique. 

L’artiste a rompu quelques instants avec la représentation de corps féminins charnus au profit d’une carcasse animalière masculine. Elle questionne là la corpulence tout en mettant à nu la masculinité excessive. Cette artiste traite ses sujets sur grands formats, offrant ainsi à son œuvre une domination sur son spectateur. La gravité affuble la carcasse du mâle écrasé par sa propre masse. Jenny Saville est une artiste féministe soutenant les femmes dans leurs combats face aux regards désobligeants de la gent masculine et des stéréotypes. Elle dit d’ailleurs:  » If we continue to speak in this sameness, speak as men have spoken for centuries, we will fail each other again. » signifiant « Si nous tenons le même discours que les hommes des siècles précédents, nous allons échouer ensemble encore une fois. »  . Ici, la carcasse porte un message féministe dénonçant la misogynie et prônant les différences physiques et de sexualité.

La carcasse n’est pas la première muse des artistes . Cependant, elle est puissante. En faire son portrait permet de transmettre de nombreux messages. Il ne faut pas la voir comme quelque chose de morbide mais plutôt comme un biais lyrique à l’expression de la déchéance humaine et de sa finitude.

NOUVIER Léa DNMADE 1 JO – Avril 2022

Sources                     

 

 

 

 

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