West Side Story, adaptation d’un mythe

Dans le New York de 1957, deux gangs rivaux, les Jets (immigrés d’origine européenne ) et les Shark d’origine portoricaine s’affrontent pour le contrôle d’un espace à l’abandon voué à disparaître. Cette rivalité tragique rend impossible l’histoire d’amour entre Tony et Maria, chacun membre de ces deux camps…

Le 8 décembre dernier, Spielberg nous proposait une réadaptation de la comédie musicale la plus emblématique de Broadway, West Side Story datée de 1957 et déjà reprise au cinéma en 1961 dans une adaptation de Robert Wise. Ainsi lorsque que 60 ans après, Spielberg entreprend la réalisation d’une comédie musicale, il s’attaque à un monument du genre, encore joué aujourd’hui à guichets fermés à  Broadway et dont l’adaptation cinématographique fut auréolée de 10 oscars. Encensée par la critique avant sa sortie, cette récente adaptation n’a pourtant pas bénéficié du succès attendu en salle. Il était donc nécessaire de rendre ici hommage et de mettre en valeur ce bijou injustement déprécié du public.

Pour la réouverture des cinémas, Spielberg misait sur l’afflux en salle des nostalgiques de la première version. Or cette catégorie d’âge est celle qui privilégie aujourd’hui le visionnaire de films à domicile à cause des risques sanitaires. En outre, le réalisateur s’est attelé à dépoussiérer la version de 1961 non sans dépeindre le New York de 1957. Pour ce faire il s’est aidé du dramaturge Tony Kushner (prix Pulitzer), de Justin Peck, conseiller artistique du New York City Ballet pour les chorégraphies et du compositeur David Newman pour réarranger les compositions musicales. Contrairement à la première version qui met de côté le décor pour se focaliser sur les personnages et l’intrigue, cette version a été tournée à 70% en extérieur.

Par ailleurs, le casting des membres de ces deux gangs est composé non pas d’acteurs trentenaires confirmés mais de nouveaux talents inconnus du public, venant pour la plupart du monde des comédies musicales à l’exception d’Ansel Elgort, l’interprète de Tony (connu notamment pour son rôle dans Nos étoiles contraires en 2014). Ces acteurs sont donc tous capables de jouer, chanter et danser (contrairement aux acteurs de 1961 qui ont été doublés pour les chants) et par leur talent font de l’ombre aux deux acteurs principaux. Leur jeunesse se reflète d’autant plus par l’absence de figures parentale dans cette version, ainsi les personnages semblent livrés à eux-mêmes et dirigés par leurs émotions.

Ansel Elgort et Rachel Zegler qui incarnent un Tony et une Maria touchants et modernes mais peut-être un peu trop lisses à l’image du reste du casting.

Ce film a par ailleurs sûrement hérité de la méfiance de la communauté latine, profondément écœurée par la version de 1961. En effet, cette dernière était ponctuée de clichés racistes sur la communauté et la culture portoricaine et les rôles portoricains étaient tenus par des acteurs blancs grimés pour l’occasion ce qui avait fait scandale à l’époque. Ainsi, pour cette version, les rôles des Shark sont attribués à des acteurs aux origines latino-américaines et le scénario s’immisce plus dans l’intimité de Maria et ses proches: son frère Bernardo et sa compagne Anita, et leur dépeint des rêves et des objectifs. Les personnages portoricains ont plus de temps et d’espace à l’écran et Spielberg a fait le choix de laisser les répliques des Sharks en espagnol sans sous-titres. Comme un clin d’œil au passé, Spielberg a créé un rôle sur mesure pour Rita Moreno, l’interprète d’Anita dans la première adaptation et la seule actrice réellement portoricaine du casting de 1961. Elle incarne Valentina, veuve et gérante d’un drugstore et la seule figure maternelle de ce musical qui protège et conseille Tony et Maria. Spielberg prend le parti engagé de donner le rôle d’Anybody, un personnage trans peu développé dans les autres versions à un/e interprète non-binaire ce qui a valu à son film d’être privé de sortie dans certains pays du Golfe où les LGBT sont stigmatisés.

Rita Moreno, très convaincante dans son interprétation de la vibrante Anita, un des personnages forts et émancipé de cette comédie musicale. Son personnage actif et combatif se dresse face à la violence et à la misogynie du West Side. Elle a reçu avec Rachel Zegler un Golden Globe pour son interprétation. Peut-être la meilleure interprétation de ce film.

Ce film est évidemment le reflet d’une savante et minutieuse mise en scène de Spielberg, une relecture plus sombre et moderne de la comédie musicale doublée d’une «fiction politique». Derrière des plans très sombres et tragiques, une escalade de haine motivée par la peur de l’autre s’orchestre. Pour appuyer cela, le célèbre réalisateur a même fait le choix de présenter des combats physiques réels, et plus seulement en danse comme la comédie musicale ou le film de Robert Wise. Le message de son film peut se voir comme un écho de l’ère Trump, un catalogue de problèmes de sociétés américains: les origines et les appartenances, la violence, la haine, le racisme, la misogynie et les violences faites aux femmes, l’immigration, la pauvreté et tant de sujets qui divisent au pays de l’oncle Sam. Ainsi, le passé trouve son écho dans le présent. A cette situation, Spielberg, présente l’amour et la tolérance comme solution à toute cette haine.

Une figure de style visuelle de Spielberg vient ici suggérer avec ingéniosité la violence et l’issue tragique de cet affrontement entre les deux gangs par le biais de longues ombres portées qui évoquent des lames de couteaux.

Cette adaptation a pour moi toutes les caractéristiques pour être considérée comme un classique, que ce soit pour ces qualités esthétiques et musicales ou pour le message d’espoir qu’elle transmet. Elle est portée par un casting très prometteur et convaincant. Ce musical est très inspirant, moderne et d’actualité à l’inverse de la version de 1961 qui ne serait sûrement plus acceptée aujourd’hui. Evidemment, il n’y a pas besoin de voir la comédie musicale ou le film de 1961 avant d’aller le voir c’est pourquoi je vous le recommande fortement.

Anna E. DNMADe1 Jo – Avril 2022

Illusions ou réalités ?

Une exposition itinérante pour (re)découvrir l’hyperréalisme 

Lorsque l’on pense à l’hyperréalisme, notre vision se limite principalement aux Tourists II (1988) et à la Supermarket Lady (1970) de Duane Hanson, des sculptures plus vraies que nature et critiques de la société de consommation de l’époque. Selon sa définition classique, l’hyperréalisme est un courant artistique apparu aux États-Unis à la fin des années 1960, et caractérisé par une interprétation quasi photographique du visible. Il s’est développé en opposition à l’esthétique dominante de l’art abstrait, c’est également de cette façon que ce sont développés le pop art et le photoréalisme. Mais ce serait une erreur de penser que l’hyperréalisme ne se limite qu’à ce concept ou que c’est un mouvement passé d’époque. Bien au contraire, ce mouvement dépasse largement les frontières de la vraisemblance et de la réalité et s’adapte à la société et ses bouleversements.

C’est justement ces possibilités plus vastes qu’on ne le croit que l’exposition « Hyper Réalisme, ceci n’est pas un corps » nous propose d’explorer. Cette exposition itinérante, qui a déjà connu un certain succès à Bilbao, Rotterdam, Liège, Bruxelles et même Cambera a posé récemment ses valises dans le deuxième arrondissement de Lyon et ce pour environ une demi-douzaine de mois. Elle rassemble le travail d’une quarantaine d’artistes hyperréalistes parmi lesquels on retrouve des pionniers et des figures mythiques de ce mouvement tels que George Segal, Berlinde De Bruyckere, Carole A. Feuerman, Maurizio Cattelan, Ron Mueck, Duane Hanson ou encore John DeAndrea mais également des artistes plus récents.

L’exposition débute en confrontant le spectateur avec une femme plus vraie que nature, de dos, la tête appuyée contre le mur et le visage dissimulé par son pull, comme si elle voulait se protéger de la lumière du jour. Est-elle une autre spectatrice en train d’observer une vitrine miniature encastrée dans le mur, est-elle en train de manipuler une installation de l’exposition interactive ? Pas du tout, il s’agit de Caroline (2014), une création de Daniel Firman qui instaure le cadre de l’exposition. En effet tout au long de l’exposition, la disposition spatiale est conçue afin de surprendre au détour d’un angle ou d’un couloir le spectateur avec une œuvre saisissante de réalité de sorte que, l’espace d’un instant, il se croit confronté à une personne réelle, en chair et en os. Le tout ponctué de citations et d’interviews d’artistes qui donnent plus de sens aux œuvres et aux démarches entreprises par les artistes.

L’exposition se divise en six concepts. Si la première partie s’attarde sur les répliques humaines, la deuxième se concentre sur les représentations monochromes, afin de démontrer que l’absence de de couleurs peut renforcer les qualités esthétiques liées à la forme, bien loin d’atténuer l’effet réaliste et permet de donner un certain anonymat et une dimension collective aux sculptures. On découvre ensuite l’intérêt pour les artistes de se focaliser exclusivement sur des parties spécifiques du corps pour gagner en réalisme et véhiculer un message.

Les nageuses de Carole A. Feuerman sont plus vraies que nature, aves les goutelettes d'eaux sculptées à leur surface on a l'impression de voir des épidermes humides.
CAROLE-A.-FEUERMAN-Catalina,1981 et General’s Twin,2009.

 

Les nageuses de Carole A. Feuerman sont plus vraies que nature, aves les goutelettes d’eaux sculptées à leur surface on a l’impression de voir des épidermes humides.

 

« Les détails font la perfection et la perfection n’est pas un détail » LEONARD DE VINCI

   Viennent ensuite des sculptures aux dimensions exagérées : leur format n’est pas anodin, il vient placer l’accent sur des thèmes existentiels et des moments clés de la vie. 

Woman and child de Sam Jinks, 2010.

 

Cette sculpture de taille réduite d’une grande tendresse parvient à capturer la fragilité de la vie grâce au vieillissement du corps de cette grand-mère finement travaillé et la quasi transparence laiteuse de sa peau.

 

 

 

Ensuite l’exposition connait un certain basculement puisque le concept suivant concerne les réalités difformes. Dans cette partie plus contemporaine, les artistes dépassent à l’aide de l’hyperréalisme les frontières du réel. Ils déforment, contorsionnent, décomposent les corps, afin de soulever des questionnements essentiels sur les progrès scientifiques, les possibilités offertes par les outils numériques et les questions éthiques entrainées par ces avancées, dénonçant ainsi la finitude de notre existence souvent niée aujourd’hui.

Evan Penny,Self Stretch, 2012

 

Evan Penny adapte l’hyperréalisme au monde d’aujourd’hui : ses sculptures semblent avoir des proportions exactes seulement pour un angle de vue. Ainsi de face, cette sculpture semble sorties tout droit d’une photo tandis que lorsque le spectateur se déplace, il réalise que le reste de la sculpture est comme écrasé, aplatit, réduisant donc cet « être humain » à un format en 2D.

 

 

« C’est le regardeur qui fait l’œuvre  » MARCEL DUCHAMP

La dernière partie intitulée « Frontières mouvantes » est l’occasion de s’interroger sur la possibilité de se libérer du cadre tridimensionnel et de la sculpture inanimée et figée pour faire perdurer l’hyperréalisme.

J’ai beaucoup apprécié les concepts présentés dans cette exposition et plus particulièrement les derniers qui ont le mérite de dépoussiérer ce mouvement artistique. Les techniques et les matériaux utilisés questionnent tantôt le rythme consumériste de notre société ainsi que la volonté d’améliorer toujours plus l’apparence humaine. Et puis surtout, les illusions créées par ces œuvres occasionnent des impressions et des émotions qui ne sont pas transmissibles par des photographies c’est pourquoi je vous recommande cette exposition qui est un vrai régal pour les yeux.

« Hyper Réalisme, ceci n’est pas un corps », à la Sucrière à Lyon jusqu’au 6 juin 2022.

ETOLINT Anna DNMADeJO1- Février 2022

De nouveaux tapis des 1001 nuits ?

Plongée dans l’univers d’un artiste qui élabore à l’aide de techniques ancestrales et digitales des tapis psychédéliques et trompe-l’oeil.

Faig Ahmed est né en 1989 à Baku dans l’actuel Azerbaïdjan. Il est diplômé du département de sculpture de l’Académie des Beaux-Arts d’Azerbaïdjan en 2004 et trois ans plus tard il est sélectionné pour représenter son pays à la Biennale de Venise. Par la suite, il est nominé en 2013 pour le Jameel Prize 3 au Victoria and Albert Museum de Londres après y avoir exposé certaines de ces œuvres. Ses œuvres ont été exposées tout autour du monde; de New-York à Paris, de Londres à Berlin, de Moscou à Mumbai en passant par Rome où encore à Sidney et Dubaï. Parmi ses séries les plus représentatives de son travail on peut citer les séries de tapis « Liquid Series », « Flood Series » et ses tapis entachés d’essence et de fuel ou encore « Insider Series » et ses tapis en illusions d’optique.

Faig Ahmed- Fuel-2016 issu de « Flood Series « 

Faig Ahmed est mondialement connu pour la réalisation de tapis psychédéliques fortement inspirés des techniques de tissages traditionnel de tapis en Azerbaïdjan et des techniques de broderies indiennes. Ses réalisations, préconçues pour les plus récentes à l’aide de logiciels 3D sont majoritairement composées de fibres de laine ou de soie. A l’aide de son style très coloré, Faig Ahmed s’appuie généralement sur la technique du gauchissement (le fait d’altérer, de tordre ou de déformer sa matière première), le glitch (lorsqu’une défaillance électrique ou électronique entraîne une fluctuation facilement identifiable visuellement par ses nombreuses distorsions esthétiques), la fusion, la pixellisation ou encore l’effilochage. Il s’efforce de concilier dans son travail l’art traditionnel, le numérique et l’artisanat pour aboutir à la réalisation de ses travaux à l’échelle monumentale.

Celui qui s’est d’abord lancé des des études littéraires, fort de son intérêt pour le sanskrit et l’arabe relate ses interrogations sur les religions, les manuscrits anciens et les rites mystiques à l’aide de motifs et de tissus. Ses œuvres sont fabriquées à la main, selon le procédé de tissage traditionnel azerbaïdjanais par les membres de son atelier et par des sociétés et artisans avec lesquels il collabore donnant ainsi à ses œuvres une dimension collective et une certaine valeur patrimoniale. Faig Ahmed joue avec ce contraste entre nouveau et ancien. Il explique lui même dans une interview que ce qui le fascine dans les tapis c’est leur utilisation dans les maisons modernes alors qu’ils sont des objets anciens dont le processus de production n’a pas changé depuis des millénaires. Il considère les tapis comme une langue traditionnelle locale et à la fois comme un outil scientifique pour comprendre des éléments ethnographiques et anthropologiques. En outre, le tissage traditionnel de tapis en Azerbaïdjan est inscrit depuis 2010 à la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Le pays conserve également un lien entre les tapis et la tradition funéraire : il arrive que le corps des défunts soit enveloppé dans un tapis avant d’être enterré. Faig Ahmed cherche quant à lui à se détacher de cette tradition solide à l’aide de la force de la nouveauté non sans s’en éloigner complètement.

Bien au contraire, il éprouve un profond respect pour la tradition ce qui modifie parfois ses projets. Par exemple pour son oeuvre Tradition Recyclée (2014), il s’est mis à la recherche d’un tapis ancestral vieux de 150 à 200 ans, et, une fois qu’il a trouvé le tapis dont il avait besoin il n’a pas manqué de se renseigner sur son histoire. Devant la richesse de l’histoire de ce tapis, il n’a pas pu se résoudre à le découper lui même et l’a fait découper par une société. Néanmoins il arrive qu’il essuie des refus de l’aider de la part de vieux tisserands qui refusent de collaborer avec lui dans ses explorations artistiques.

Faig Ahmed- Virgin-2016. Comme une discrète référence au patriarcat qui règne en Azerbaïdjan.

L’artiste né dans un territoire alors encore inclus dans l’U.R.S.S. ne cherche pas seulement à interroger et explorer les rapports entre tradition et modernité. Il s’interroge également au travers de ses œuvres sur les rôles de genre en Azerbaïdjan et sur la place des femmes dans une société encore très patriarcale. Il s’accompagne notamment dans son atelier de femmes exclues de la société pour cause d’adultère.

Néanmoins, il ne veut pas d’un art qui discrédite ou qui insulte son pays car il y est très attaché. Cet artiste considère que l’art peut à la limite être conçu pour surprendre et déranger mais qu’il doit être exercé en toute conscience. Il explique être inspiré par le travail d’artistes contemporains tels que James Turrel ou Anish Kapoor (pour lequel l’utilisation omniprésente du rouge se retrouve sur de nombreux de tapis de Faig Ahmed). Pour sa dernière exposition, encore visible actuellement à la galerie Sapar Contemporary à New York il présente trois tapis, portant chacun le nom d’un chef spirituel qui a profondément marqué la culture azerbaïdjanais, comme une « métaphore culturelle ».

Faig Ahmed- Yahya al-shirvani al Bakuvi-2021. Issu de sa dernière exposition.

En plus des intelligentes illusions d’optique et des jeux de couleurs incorporés dans ses œuvres j’apprécie le défi que se lance cet artiste de provoquer les traditions tout en leur témoignant un profond respect. Je trouve également qu’il insère ses intentions et ses revendications de manière discrète mais très efficace, exportant ainsi sa vision de l’Azerbaïdjan à l’international pour un beau résultat esthétique.

Je vous invite donc à jeter un coup d’œil à ces captivants trompe-l’oeil.

Anna ETOLINT- DNMADE14 JO – Déc. 2021

L’ARPILLERAS ou l’art comme arme de propagande contre la dictature chilienne

C’est l’histoire de femmes marginalisées par la société et qui, à l’aide de quelques bouts de tissus, du fil et l’art ont réussi à défier une dictature.

Tout d’abord un petit point sur le contexte historique. De 1970 à 1973, Salvador Allende leader de l’Unité populaire au Chili est le président socialiste du pays. Mais le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973 par le général Augusto Pinochet vient sonner le glas de la démocratie chilienne. S’ensuivent dix-sept années de dictature militaire durant lesquelles les libertés individuelles sont supprimées. Il y a une forte violence et des répressions sanglantes de la part de l’Etat. Les opposants et un grand nombre d’hommes sont emprisonnés ou exécutés. Durant cette période, on ne compte pas moins de 3000 personnes qui ont disparu sans laisser de trace.

Les plus négligées dans cette situation sont les femmes des quartiers pauvres et des bidonvilles appelées les pobladoras. La dictature a limité leur statut à ceux de mère de famille et de femme au foyer. Elles doivent aussi faire face à la détention forcée de leur fils et/ou de leurs maris sans compter la disparition des membres de leurs familles. En effet, sans les hommes elles ne peuvent bénéficier d’aucun revenu et se retrouvent dans une situation d’insécurité économique.

Face à cette situation, l’Eglise chilienne prend parti face à la dictature en prodiguant des cours et des ateliers de travaux manuels à ces femmes éloignées de la sphère publique. Dans ces ateliers, les femmes produisent des broderies décoratives de scènes domestiques à l’aide de fils aux couleurs vives sur des appliqués de tissus appelés arpilleras (toiles de jute en espagnol) inspirés d’une ancienne tradition artisanale redynamisée dans les années 1960 par l’artiste chilienne Violeta Parra. Une fois par mois, tous les arpilleras produits sont emmenés à la Vicaria de la Solidaridad, une organisation catholique chilienne. Cette dernière se charge ainsi de la vente et de la diffusion de ces créations et les gains obtenus sont reversés aux créatrices, leur assurant ainsi un revenu. A défaut d’être le seul espace libre de rencontre pour les pobladoras, ces ateliers deviennent très vite des espaces de solidarité et de cohésion.

LA CANTANTE CALVA de Violeta Parra- 1960  

Les arpilleristas utilisent les arpilleras pour témoigner et illustrer les violations des droits de l’Homme commises par le régime militaire. Beaucoup de ces femmes représentent des scènes de manifestations, de répressions, ou de la vie quotidienne marquées par le manque ou l’absence d’un proche.  Néanmoins il y a certaines règles à respecter : les scènes explicites de torture et d’autres thèmes politiques trop forts sont proscrits afin d’éviter des représailles de la part du gouvernement. Il y a toute une codification dans cette forme d’art : le Chili est symbolisé par les Andes en arrière-plan, des grandes croix sont représentées sur les portes des hôpitaux et des usines pour dénoncer le fait qu’elles soient fermées aux familles des détenus et des disparus, ou encore des petits traits de fils représentent les eaux contaminées pulvérisées par les milices sur des manifestants. Si d’autres arpilleras sont plus utopistes et représentent le rêve d’un pays libre et prospère, il faut les dissocier de l’initiative du gouvernement qui a été de produire par la suite des arpilleras de propagande, reflétant un Chili prospère avec des dirigeants bienveillants. Les arpilleristas n’ont suivi aucune formation en art et leurs créations sont très simplistes, voire enfantines mais elles sont d’une efficacité redoutable et peuvent être comprises par tous. Leur support, très commun et en apparence inoffensif va leur permettre d’être transporté discrètement hors des frontières. De cette façon, la censure imposée par l’Etat chilien va être contournée et la presse internationale va pouvoir mettre en lumière la situation préoccupante du Chili.

Une œuvre arpilleras, mais il en existe beaucoup d’autres que je vous invite à aller regarder

Par la suite, les arpilleras se sont répandus en Amérique du Sud et ont été repris par de nombreuses sources notamment au Pérou au Nicaragua et en Colombie, mais cette fois en abordant des thèmes politiques plus forts. Par ailleurs, les arpilleras ont été mis en avant en tant qu’arme de désobéissance civile lors de l’exposition « Disobedient Objects » au Victoria & Albert Museum de Londres où certains ont été exposés. Aujourd’hui le travail des arpilleristas inspirent des artistes contemporains tels que la plasticienne Guacolda et le fonctionnement des ateliers arpilleristas continue également d’être transmis de par le monde grâce à des exilés.

Olympia de Guacolda qui s’inspire de l’art arpilleras – 2021

En ce qui me concerne j’ai eu l’occasion de participer il y a quelques années à l’un de ces ateliers et j’ai apprécié la dimension collective que prenait ce type d’artisanat, propulsé au niveau d’art lorsqu’il a permis à ces femmes anonymes et courageuses de s’émanciper et de se dresser face à un régime autoritaire.  Elles ont fourni un travail assez proche finalement de l’art naïf qui en plus d’être un message de résistance, est un symbole d’espoir et de résilience avec ces créations aujourd’hui surnommées les « barrières révolutionnaires du Chili moderne ».

Etolint Anna – DnMade1 Bij- 2021-2022