Hier, un niveau scolaire plus élevé?

15 03 2008

            Certes. Certains seraient tentés, en toute honnêteté, de l’affirmer. Mais de quel HIER parlons-nous?

Dressons donc ensemble le portrait de cet élève modèle « d’hier », celui qui nous fait tant rêver, qui traverse les âges, dont on ne cesse de vanter les mérites, génération après génération…L’élève d’HIER…

Ah….de mon temps…Je crois entendre parler l’ancêtre Charlemagne, et tous les autres derrière lui, dans un long cortège de litanies psalmodiantes.

En ce temps, là, donc, vivait un jeune enfant…. « élève obéissant, incollable en histoire et géographie (les leçons se limitant à l’étude de la Gaule, au mieux, de la France métropolitaine et d’outre mer) ; irréprochable en calligraphie (de nombreuses heures étant réservées à la seule copie) ; excellent en calculs mathématiques (les quatre opérations étant l’unique champ d’investigation) ; éloquent à l’oral comme à l’écrit (une seule langue, une seule littérature, comme référents linguistiques et humanistes) quant à la culture générale, elle se bornait à la culture commune, c’est-à-dire à une culture franco-française. Il ne s’agit pas de faire un inventaire simplificateur et réducteur des connaissances délivrées par le passé. Il s’agit juste de procéder à un constat objectif. Car si nous voulons comparer le niveau scolaire « d’hier » à celui d’aujourd’hui, n’omettons pas, dans notre analyse, d’y insérer la vision particulière du monde, à un moment particulier de notre histoire, et de définir le fameux « HIER » dont on parle. (Unité de lieu, de temps, de personnage, cela vous rappelle quelque chose?)

Depuis Ferry, en passant parla quatrième et cinquième République, le temps s’est écoulé, l’eau est passée sous les ponts, et les repères ont évolué. Le niveau n’est plus le même car le lit de la rivière non seulement s’est élargi, mais il s’est déplacé. Métaphore, j’en conviens, mais qui traduit bien l’essentiel de ce propos.  Il faut le rappeler, l’exigence d’HIER ne connaissait ni la mondialisation, ni la massification, ni la pluri culturalité. Elle pouvait donc se prévaloir d’une orthographe irréprochable et d’une grammaire compréhensible. Chaque élève parlait français puisque tous les élèves étaient français. Il n’est pas ici question de reporter la faute sur quiconque, mais juste de prendre conscience d’une réalité que certains semblent oublier ou ignorer.  Le niveau pouvait être plus élevé puisqu’il ne prenait en compte ni les élèves étrangers (il y en avait très peu), ni les enfants « différents » qu’on laissait naturellement en marge, silencieux, résignés, inexistants au regard de la société ; tous ces élèves peuvent au XXIème, dans notre, votre et leur école, exprimer leur existence et leur droit à l’éducation, quelles que soient leurs handicaps.  

J’ose le proclamer, nos élèves d’aujourd’hui sont plus ouverts au monde que ceux d’hier. Les connaissances* globales offertes par des moyens de communications puissants, divers et variés, ainsi que la démocratisation de l’école l’ont emporté sur le savoir unique et bilatéral du livre et du cahier d’école, auparavant, seuls référents. L’instituteur d’alors, dans une relation verticale et unilatérale avec l’élève, lui apprenait à lire, à compter et livrait sa bonne parole au travers de la «leçon de choses». Les compétences* du jeune enfant n’intervenaient que très peu, et ne lui permettaient en rien de s’autonomiser, c’est à dire de prendre son intelligence en main ; bon exécuteur et parfait répétiteur, voilà le contrat que le maître passait avec son élève. D’une part, le champ d’investigation ne concernait qu’un ensemble de connaissances nettement plus limitées, d’autre part, les aptitudes n’intervenaient en rien dans les évaluations finales ; par voie de conséquences, ces dernières obtenaient fatalement de meilleurs résultats. Et si nous faisions passer le brevet des collèges ou baccalauréat aux générations passées, certes l’orthographe obtiendrait de bien meilleurs résultats, mais et le reste ? ? La culture d’une nation se borne-t-elle à l’orthographe, si incontournable soit-elle ?

L’école de ma rue, de mon quartier, de ma ville, ressemble désormais à un vaste champ culturel, à une peinture du monde, colorée et vivante, à une fenêtre ouverte sur un horizon aux multiples couchers de soleil. Envolée lyrique s’écrieront certains, nouvel enjeu philosophique penseront d’autres. Pour ma part, pour celle de nombreux enseignants, il est question ici de notre réalité quotidienne. Une  multiplicité de visages qui fait notre bonheur et notre malheur tout à la fois. Joies partagées autour de la diversité, difficultés véhiculées par cette même diversité. En ce qui me concerne, je ne vois pas ici un problème majeur insoluble, mais bien l’émergence d’une problématique nouvelle à laquelle il faudra nécessairement réfléchir, sans tabou, sans idéologie, sans nostalgie mais avec prudence, exigence et bienveillance. L’école ne doit ni se résigner à un insupportable nivellement par le bas, ni succomber au réflexes réactionnaires qui conduisent à l’exclusion et au communautarisme.

 C’est pourquoi il faut inévitablement analyseret réévaluer conjointement multiplicité et qualité des enseignements dispensés pour que l’école reste, non seulement un lieu d’ouverture sociale et humaine, mais également un lieu d’apprentissages des connaissances et des savoirs disciplinaires. Un lieu qui dispense, avec une vision pluri dimensionnelle, les éléments précis et définis préalablement. Un lieu qui évalue pour chacun selon une grille commune, les différents acquis. Un lieu de vie, de partage et de progrès. Un lieu où familles et enseignants avancent conjointement. 

Un niveau scolaire plus élevé hier qu’aujourd’hui ? Une meilleure réussite, ici que là-bas ? Un avenir plus ceci ? Des professeurs moins cela ? Le  voilà, notre mal, le mal de la hantise de l’assiette du voisin. La seule réussite, si tenté qu’on puisse la définir, ne suffit déjà plus à dissiper nos peurs phobiques du « moins bien qu’hier », et du « mieux que demain ». Savoir que peut-être le pré d’à est plus vert que le nôtre, que peut-être la fille de telle amie a obtenu un dixième de plus que la nôtre a sa moyenne générale du mois de mars, que peut-être la maîtresse de CP1 donne 15 minutes de plus de travail à la maison que celle du CP2, que peut-être l’avenir  de notre nation se joue dans une cour de récréation, que peut-être, oui, peut être…

Alors, pour affronter l’insupportable incertitude, on dramatise.Pour exorciser l’insurmontable lendemain, on s’agite en tous sens, on dresse, chaque printemps le palmarès des vraies meilleures écoles et des fausses vraies bonnes méthodes. Pourcentages, rubrique par rubrique, tableaux à multiples entrées, courbes de gausse factorisées par années, par siècles, par quartiers, par pays, par continents. Oui le voilà notre mal. L’orgueil, l’envie, l’insatisfaction, le doute permanent. En un mot, l’ego. Un ego sur-dimensionné sans cesse à revaloriser, sans cesse à réévaluer. Alors, on se perd en calculs appliqués, en taux, en algorithmes. Et bien évidemment, à ce petit jeu, on s’aperçoit avec jalousie qu’il y a toujours mieux et on s’indigne avec frénésie, qu’il y a encore pire.

Et si nous apprenions à vivre, ici, là, maintenant. Ici, dans ma classe, là avec mon enfant, maintenant avec mes élèves. Et si nous apprenions à vivre au présent de l’indicatif. Car à ce petit jeu du « mieux hier qu’aujourd’hui », le passé antérieur et le conditionnel présent finiront par engloutir le présent d’incarnation, temps de notre présence, temps de notre respiration, temps de leur existence, temps à vivre avec eux, nos élèves, avec eux, nos enfants. Temps de la connivence et du partage. Le premier temps simple, le présent de l’indicatif .

Ostiane, ni journaliste, ni experte, ni politique, ni de droite, ni de gauche, juste instit’