L’orthographe d’hier: Analyse d’erreurs

4 04 2008

Le 6 otobre 1915

je vai vou donné un peu de mais nouvél que je me porte toujou trèbien pour le momen je vou di que jais resu votre letre a vec un manda de 10 fran et pui je vou di que vou a vé mal qompri maletre qar je ne sui pas blésé les autre on eu du mal mais mais moi jais pas eu du mal cher feme je vais vou dire que mon camarade Bilien Sébastien ai more il ai tué par un cou de canon il ai tisi toupré de moi a 4 metre vous pou vé dir a sais paran sai trite sais son tour au joudui et a d’autre demin nou some tou les jour au feu de pui 10 jour san dormire je vou di au si que le Pape Frasiboi porte bien toujour doné nouvél a sa feme au cher feme la gaire est trite jai fini an vou an brasan de loin a vec mais deupeti anfan ne vou fait pa tro de bil a vec moi toujour plin de courage

Jacque

cité dans « Paroles dePoilus » page 122 Librio

Et maintenant analysons ensemble:

1/ SYNTAXE

  • grammaire textuelle (paragraphe, connecteurs, ponctuation, cohérence)
  • grammaire phrastique (sujets, verbes compléments, phrases simples et complexes)

2/ VOCABULAIRE

  • répétitions ( travail sur les anaphores)
  • registre de langue ( lexique et expression)

4/ CONJUGAISON

  • présent ( valeur temporelle et situation d’énonciation)
  • passé composé (concordance des temps)

5/ ORTHOGRAPHE

  • lexicale (correspondances phonème/graphème, doubles consonnes, lettres muettes, mots invariables)
  • grammaticale (accords en genre et en nombre dans le groupe nominal, terminaisons des verbes sous leurs formes conjuguées ou infinitives)

Alors…comment « noter »?

Que « vaut » donc cette production d’écrit?

Pour ma part, et en dépit d’une absence visuelle d’indices orthographiques et syntaxiques, j’accepte volontiers ce texte comme appartenant à notre littérature. Oui, le mot sacré est prononcé. LITTÉRATURE. J’irai même plus loin. Un morceau d’anthologie de notre littérature.

Cette dernière ne doit-elle pas, en effet, avant toute chose, refléter la pensée de l’homme et sa culture ?

Cette lettre bien que totalement dysorthographiée  ne demeure-t-elle pas un poignant témoignage du passé, de la guerre, de l’illettrisme, de la condition éphémère de l’homme dans le temps et dans l’espace?

Peu importe, j’imagine, les accords et les concordances de temps, lorsque vous êtes dans une tranchée.

A MÉDITER… suite à la polémique à propos d’hier… un niveau scolaire plus élevé qu’aujourd’hui…

Je ne veux rien prouver. J’essaie juste de sortir de l’impasse du « toujours mieux hier qu’aujourd’hui. »

Parfois oui, souvent non.

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11 réponses à “L’orthographe d’hier: Analyse d’erreurs”

4 04 2008
montelle (06:21:54) :

Témoignage, oui, et aussi horrible que poignant. Mais littérature, pas pour moi. Des milliers de telles lettres ont été écrites, alors que la littérature suppose la notion d’originalité.
Je ne noterais pas un tel texte. Ma stratégie était de faire écrire deux fois ou trois fois les récits, après correction en évaluation formatrice, c’est-à-dire en donnant les explications qui permettent une auto-correction raisonnée. Les progrès en orthographe et en expression écrite sont alors fulgurants.
Un bémol : il faut beaucoup de connaissances théoriques et beaucoup de pratique de textes d’enfants pour effectuer ces corrections. Mais il faut bien commencer !
La récompense est la fierté des enfants qui possèdent au final des textes irréprochables (illustrés et qui seront montrés et conservés); au lieu d’enfouir au fond de leur sac une copie inondée d’encre rouge.

4 04 2008
Gaguy (15:38:33) :

sujet polémique, traité sans parti pris, avec le mot juste. Merci Ostiane

4 04 2008
ostiane mathon (17:15:38) :

Tout à fait d’accord avec vous, Christian.

Pas de notation. La réécriture est bien plus formatrice, bien plus efficace et bien moins moins stigmatisante. En revanche, elle demande un temps et un investissement énorme.

Je compte soumettre cette lettre à mes élèves.
Je pense procéder par ateliers et par tranches de texte. Avec des objectifs précis pour chaque groupe.

Pour ce qui est de la littérature et de l’originalité que vous estimez indissociable. Je ne partage pas tout à fait ce point de vue.

Un exemple: si l’on observe les grands textes du Romantisme, les mêmes sujets y sont traités, les mêmes champs lexicaux, les mêmes rytmes phrastiques, les mêmes muses inspiratrices….Et pourtant…si l’originalité ne les distingue pas les uns des autres, cela n’en fait pas moins des textes individuellement uniques, venant, pour chacun enrichir le patrimoine littéraire.

Merci à vous!

4 04 2008
maxime (18:23:48) :

pour quoi on les appellent les poilus

4 04 2008
ostiane mathon (18:46:20) :

Pourquoi les appelle-t-on les poilus?

Ta question est pertinente Maxime. Un indice…Ce sont des soldats, des hommes qui vivent sur les champs de bataille, depuis des jours, des semaines, des mois…

Mène ta petite enquête et on en parle en classe mardi, d’accord?
Bon week-end Maxime. Je veux dire, bonne fin de semaine!

5 04 2008
Rhumbs (09:29:58) :

C’est très régulièrement que la méconnaissance du passé de l’institution scolaire apparait.Le cas ordinaire est celui de la comparaison en lecture entre les résultats actuels et ceux d’avant 1975.Au lieu d’utiliser les résultats au certificat , le certif, que pratiquement tous passaient, on s’appuie sur l’évaluation qui avait lieu à l’entrée au service militaire.
Celle-ci ne concernait que les garçons, avait lieu à 21 ans cependant que la fin des études obligatoires était de 14 ans voire 12 ans. Cela impliquait que pendant 7 ans nombre d’enfants qui quittaient les études (80%) n’avaient pas « besoin » de la lecture. De surcroit les milieux ouvriers et surtout ruraux (80% de la population) n’accédaient qu’à peu d’écrit : pas de journaux, pas de livres, demandes administratives rares…Ayant su lire, ils avaient perdu les acquis (pour nous qui avons « fait » 7 ans de langue vivante que nous en reste-t-il ?)
Nombre de difficultés en application de la pédagogie considérées comme « normales » ne résistent pas à une confrontation historique ou géographique. Au XIXè siècle plus de la moitié des japonais savaient lire.

5 04 2008
ostiane mathon (10:49:12) :

Oui Rhumb,

On oublie systématiquement de dire, affirmer et prouver que même si l’école d’aujourd’hui n’est pas idéale, même si de nombreux enfants sont en échec, cette même école est ouverte à tous ceux à qui elle était fermée il n’y a pas encore si longtemps.

Alors, faut-il s’en glorifier sans continuer nos efforts? Evidemment non.

La démocratisation est une chose. La réussite pour tous en est une autre.

La poursuite de l’effort appartient à tous. Hommes politiques, parents, formateurs, enseignants, élèves.

8 04 2008
frédéric (09:18:58) :

Bonjour Ostiane,

Je pense qu’il est trop facile d’attaquer systématiquement le corps enseignant ! Notre responsabilité de parents doit être reconnue. Il suffit d’écouter les fautes de syntaxes et de concordances de temps dans de nombreux reportages TV (je ne commente même pas les mails truffés de fautes ou écrits façon « sms » .Je constate tristement que de nombreux enfants ne lisent pas ! Nous avons le devoir de transmettre un savoir ou une passion ,bref nous avons un rôle complémentaire , être une sorte de « rampe de lancement » pour que l’enfant soit réceptif à son instit .

Cette lettre est magnifiquement poignante , c’est un magnifique « outil pédagogique » pour l’orthographe mais aussi pour parler de ce conflit qui est désormais complètement dans l’histoire et qu’il ne faut pas oublier .

8 04 2008
ostiane mathon (16:30:12) :

Oui Frédéric, le soutien des parents est NECESSAIRE, INCONTOURNABLE.

Partenaires, voilà ce que nous sommes. J’aime vous l’entendre dire!

Mais être parent face à l’institution scolaire n’est pas toujours facile.

Que reflète l’école pour la grande majorité d’entre eux?
Un vague souvenir?
Une souffrance?
Un accès direct au chômage?
Un lieu de culture décontextualisé de leurs histoires personnelles?
Une contrainte temporelle dans une société qui nie le droit au temps?

L’école doit s’ouvrir aux parents.
Les parents doivent nous faire confiance.

Si nous sommes ensemble partenaires dans l’action éducative pour nos élèves-enfants, nous seuls sommes les professionnels de l’enseignement. Nous avons (contrairement aux parents qui expérimentent au jour le jour la réalité parentale…), nous avons, donc, été formés pour cela.

Professionnels, pas magiciens!

Ostiane

Un lien très éclairant et relatif aux relations parents/école
A LIRE!
http://education3.canalblog.com/archives/cote_parent/index.html

9 09 2009
Ostiane (07:33:03) :

L’orthographe encore et toujours à la Une, et ce…depuis plus longtemps qu’on le croit ou qu’on nous force à le croire!

http://www.mediapart.fr/club/blog/claude-lelievre

7 04 2011
djoudjou (14:35:58) :

ce paragraphe est nul en ortho et en syn mais riche en histoire .

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