Droit de réponse à Natacha Polony

17 06 2008

Si Natacha Polony m’avait interviewée…aux côtés de certaines de mes collègues Jeanne, Elisabeth, Ariane, Rachel, sans oublier Julien Dazay, inspecteur de Seine-Saint-Denis, je n’aurais pas forcément répondu comme elle eût souhaité que je l’eusse fait…

Je vais donc m’amuser ici, entre vous et moi, à improviser un dialogue dont les répliques de A sont toutes directement issues de « l’enquête » du Marianne de cette semaine, intitulé « Les instits sont-ils encore les hussards de la République? ». Vous trouverez au travers des répliques de B comme un écho de ma propre pensée…

  • Pour vous l’école aujourd’hui c’est quoi?

A: Tous les problèmes sociaux concentrés dans la vie quotidienne de 20 gamins.

B: Le reflet de la vie quotidienne.

  • Et votre métier, comment le qualifieriez-vous?

A: Un monde étrange qui ne ressemble pas à ce que j’avais espéré.

B: Le plus beau métier du monde, mais sans doute un des plus exigeants humainement, intellectuellement.

  • Selon vous, quelle est la mission de l’école primaire?

A: Autrefois, les instituteurs devaient former des hommes libres, les futurs citoyens de la République. Ils étaient le pilier sur lequel reposait l’édifice social et politique. Aujourd’hui l’école primaire est en crise, la société est bouleversée, l’école déstabilisée.

B: « Nos » écoliers sont nés à l’aube du XXIème siècle. Eux seuls détiennent les clés du futur. Il me semble alors que la mission de l’École est de les aider à vivre pleinement leur présent d’écolier de 5 ans, de 8 ans, de 10 ans. L’École et les familles, côte à côte et non plus l’institution scolaire au-dessus de tous. C’est un défi car cela signifie qu’on regarde enfin les écoliers comme des enfants d’aujourd’hui éducables et respectables.

  • Pour vous, c’est plutôt « instituteur » ou « professeur des écoles »?

A: Il y avait de la beauté dans ce titre: instituteur. « Professeur des écoles » est un titre prétentieux, boursoufflé. Pétris de sciences de l’éducation, ils ne sont plus ces missionnaires vénérés pour leur savoir autant que pour ce statut de modèle qui les auréolait.

B: Mon métier ne se résume ni à un titre ni à un statut, encore moins à l’allégorie statufiée d’un buste glorieux, vestige de je ne sais quel passé plus que parfait. Je me considère comme praticienne et pédagogue mais dans mes dîners entre amis je dis volontiers maîtresse d’Ecole ou instit’. C’est toujours l’Ecole qui porte la majuscule, pas le titre.

  • Justement, les parents, quels rôles jouent-ils dans l’éducation?

A: Ils nous demandent de combler leurs propres lacunes, ils n’ont pas le courage d’apprendre les bonnes manières à leurs enfants. Ils nous menacent quand les résultats sont mauvais et exigent, pour des élèves de maternelle de connaître le programme de mathématiques et de français. C’est à nous de les éduquer. Les gamins passent leur journée devant leur console de jeu. Comment voulez-vous que nous en tirions quoi que ce soit?

B: Les parents sont les premiers déstabilisés par une société qui les harcèle. Soumis aux intempéries de la vie familiale et professionnelle, ils transfèrent une grande part de leur angoisse dans la vie scolaire de leurs enfants. L’école n’est certes pas un centre d’écoute familiale mais elle doit prendre en considération certaines données sociétales. Elle ne peut en faire l’impasse. Nier le besoin des familles en matière d’aide à la parentalité, c’est fermer la porte à l’éducation d’une grande partie de nos élèves.

  • Enseignant, une mission ou une profession?

A: Qu’ils appellent cela mission ou vocation, les instituteurs font un métier qu’ils savent un peu à part, certains l’acceptent, s’en font un étendard, d’autres le refusent au nom de la « professionnalisation. »

B: Enseignante missionnaire, professionnelle de l’éducation, praticienne scolaire et chercheuse insatiable. Il est inconcevable de dissocier ces divers « attributs », tant ils sont liés les uns aux autres et surtout liés au devenir de l’École. Refuser une des dimensions c’est se confiner dans une posture et dans l’immobilisme. De tous temps, diviser pour mieux régner fut une stratégie efficace mais lorsque l’avenir de nos enfants est en jeu, de grâce, un peu de hauteur et beaucoup de pudeur.

  • On parle beaucoup du retour aux bonnes vielles méthodes. A commencer par apprendre à lire. N’est-ce pas une évidence?

A: Je suis avec les enfants et je me considère comme un rouage dans le processus de liberté. Pourquoi j’enseigne le B et A-BA? Cela n’a l’air de rien, mais l’enjeu du CP est de savoir si, plus tard, il y aura la lecture de Balzac ou pas.

B: Balzac est un auteur parmi tant d’autres. Pourquoi pas lui, pourquoi pas Villon, pourquoi pas aussi Boris Vian? Lire bien sûr, évidemment, énormément, passionnément. B et A, ça donne bien les deux premières lettres de Balzac. Mais de là à croire que déchiffrer B.A.L.Z.A.C. permettra d’entrer dans l’univers de Lucien de Rubempré ou de Lolotte, il y a là un tour de passe-passe proche de l’escroquerie intellectuelle qui fera perdre à beaucoup bien des illusions!

  • L’échec scolaire, un sujet qui fâche. Quelles leçons tirer de ces chiffres qui font frémir?

A: Pris entre leur envie d’affirmer la grandeur de leur métier et le refus d’assumer les échecs du système, qu’ils préfèrent attribuer aux inégalités sociales et à des causes externes, laissant croire ainsi qu’il n’est pas de pouvoir émancipateur du savoir, les enseignants courent le risque de dévaloriser eux-mêmes l’école en clamant son impuissance. Qui croit en l’homme, croit en un rôle majeure de l’éducation. Le reste doit être dicté par le pragmatisme et l’évaluation des résultats.

B: Et si on arrêtait de vivre par procuration au travers de ces chiffres qui veulent tout dire et ne signifient pas grand chose. Je veux dire par là, oui il y d’immenses progrès à faire en terme d’éducation, d’instruction, d’enseignement. Le nier serait faire preuve d’immaturité et d’un manque total du sens des réalités et des responsabilités. Mais qui souhaite progrès exige aide et formation. Il en va des élèves comme des enseignants, et oserais-je ajouter, comme des parents. Faire le pari d’une école ambitieuse ne se mesure pas qu’aux seuls résultats chiffrés. La valeur de l’homme, et encore moins de l’enfant, ne se réduit pas à une somme de notes. La part humaine de l’écolier n’est que très rarement prise en compte. Pourquoi? Parce qu’elle n’est pas quantifiable. C’est dommage. Car alors, les statistiques parleraient autrement.

  • Et la maternelle, fleuron de l’école française ou débâcle annoncée du système?

A: La maternelle va mal. Elle a pour objet de faire intégrer aux enfants des repères temporels, de les préparer à devenir des élèves, c’est à dire à contrôler leurs pulsions et à se tenir silencieux et concentrés. Il m’arrive d’inspecter des écoles dans lesquelles les enfants ne restent pas une heure affilée dans la classe. Activités de groupe, sorties…Ils bougent en permanence et sont incapables de se taire et d’écouter. L’enjeu est clair, pour défendre cet outil formidable qu’est la maternelle, à la française, il faut le repenser, le réformer dans le sens de l’exigence.

B: Il me semble que tout enseignant devrait commencer par enseigner en maternelle. Tout s’y apprend, tout s’y comprend, tout s’y construit. La maternelle, la plus belle chose que l’école ait inventé mais qui reste à réinventer avec toujours plus d’audace et de courage. Je refuse le terme d’outil. Non, la maternelle est un espace de vie, de mouvement, de découverte, d’apprentissage, de construction. Elle ne doit en rien dresser le futur élève, elle doit révéler l’enfant. C’est bien différent.

  • Pour terminer sur une note positive, que proposeriez-vous?

A: Plus que jamais, les instituteurs et professeurs des écoles jouent un rôle fondamental dans le processus d’émancipation des futurs citoyens. Sans doute faut-il retrouver un peu de la force de ce pacte moral noué il y a plus d’un siècle entre la nation et ses instituteurs. Retrouver aussi les conditions de la confiance.

B: Je propose 5 entrées en matière pour une réflexion en profondeur sur ce pacte d’éducation:

  1. l’Ecole pour tous
  2. l’Ecole de tous
  3. l’Ecole comme rempart contre l’exclusion
  4. l’Ecole comme vecteur d’accès au monde
  5. l’Ecole comme moyen de partage.

Les programmes et les réformes doivent être pensés en fonction des élèves et non pour coller à une société qui ne sera, de toute façon, pas celle dans laquelle nos enfants vivront. Donnons-leur les moyens de construire leurs rêves, pas les nôtres, et de ces rêves d’imaginer leur réalité, et non pas la nôtre…

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