Le jardinier pédagogue (Chap 2)

15 09 2008

                                    LA FRACTURE LINGUISTIQUE

« Les limites de mon langage signi?ent les limites de mon propre monde. »

Ludwig Wittgenstein (Tractatus logico-philosophicus,1918)

Je vous demande de bien vous pénétrer de ce que signifie cette citation de Wittgenstein et d’envisager les conséquences qu’elle induit sur le plan pédagogique :

Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde.

Autrement dit, je ne peux connaître de façon intellectuelle que ce que je peux nommer (7). De façon intellectuelle, c’est-à-dire non pas dans un contact sensoriel ou seulement émotionnel avec tel ou tel objet de connaissance, mais en ayant dans mes réserves linguistiques son représentant oral et/ou écrit dans ma langue : le mot qui le désigne en français. Ainsi, je rencontre le mot « vanel ». Le signe linguistique étant arbitraire, ce substantif ne peut me « parler », me révéler son sens. Le contexte va commencer à m’éclairer : « La truite s’emmêla dans le vanel qui barrait la rivière. »  Je suppute – à raison – que le vanel est une sorte de filet placé en barrage. Mais il serait miraculeux que le mot soit aussi facilement engrangé dans mes neurones. Il faudra d’autres rencontres pour que le sens de « filet fixe à nappe simple employé pour la pêche des truites » soit validé et enregistré. Si je connais l’acteur Charles Vanel, cela m’aidera peut-être à mieux me souvenir de ce mot. Après de nombreuses auditions ou lectures, le mot « vanel » sera disponible et utilisable dans mes propres interventions orales ou écrites. Il fera partie de mon vocabulaire actif, utilisable, le vocabulaire passif étant celui que je comprends à peu près dans un contexte.

Les noms propres, les structures syntaxiques, les tours stylistiques doivent aussi être entendus ou lus de nombreuses fois pour être compris, retenus et utilisés. Ce n’est pas en regardant TF1 que les milliers de mots qui sont les briques de la culture vont être donnés à l’enfant. Ce sont d’abord les proches qui vont remplir son réservoir de langue, l’aider à constituer ses « stocks sémantiques » ;  l’école continuera ce nourrissage, si elle se donne ce but en priorité. Ensuite, la lecture d’ouvrages littéraires et scientifiques lui servira de source linguistique pendant toute son existence. S’il sait et peut lire !

Le problème se complique par le fait que les mots peuvent avoir de nombreux sens selon le contexte dans lequel ils sont employés. Il faut donc connaître les emplois et les sens des mots et ne pas se contenter d’une vague intuition de ce qu’ils signifient.

Pour donner une idée de l’importance de cette question du lexique, des chercheurs américains estiment de 80 000 à 120 000 le nombre de mots qu’un bon élève de Terminale maîtrise, au moins de façon passive (compréhension). Mots dans le sens que leur donnent les linguistes : va, vas, sont des mots différents ; cure : logement, cure : thérapie aussi. C’est l’ordre de grandeur qui est intéressant car il montre que l’enseignement du lexique devrait être une préoccupation constante et centrale. Dans l’enseignement du français comme dans celui des autres langues, et dans celui des vocabulaires spécialisés : scientifiques, techniques ou artistiques. Un enseignement lexical extrêmement précis avec un contrôle rigoureux de l’acquisition effective dans le vocabulaire actif des enfants. L’accumulation de mots inconnus ou mal compris empêche tout simplement les élèves de comprendre ce qui est écrit dans leurs manuels ou ce que disent leurs professeurs.

C’est dans le domaine de la langue que se produit la première fracture entre les enfants qui ont été nourris d’une langue très riche et ceux qui sont restés sur leur faim. Fracture déterminante pour l’avenir scolaire, fracture que l’école a le devoir de combler, fracture que l’on doit inlassablement tenter de réduire quand un enfant est en échec. Cette fracture s’élargit au fil des ans, car les enfants nantis de langue peuvent lire et augmenter leurs stocks de mots, de structures, de tours stylistiques, de connaissance des contextes alors que les autres ne peuvent pas lire et ne sont alimentés que par de chétives sources orales car ils ne manipulent couramment et avec pertinence que quelques centaines de mots. Des centaines de fois, leur compréhension de ce qu’ils lisent ou de ce que dit le professeur est nulle ou vague. Les énoncés et consignes sont vaguement perçus. Oublis, erreurs, punitions découragent vite ces enfants démunis de langue.

Mais comment donner aux enfants ces outils linguistiques indispensables ? Puisqu’ils ne peuvent pas lire des textes nourrissants, faute de mots pour les comprendre, il faut chercher une autre porte et passer d’abord par l’oreille. Alain Bentolila ou Christian Jacomino proposent de lire des textes littéraires aux enfants, dès la maternelle, afin de les nourrir de riche langue. Je ne suis pas convaincu par cette proposition qui devrait être appliquée plus tard, car la lecture auditive d’un texte littéraire est encore plus difficile à déchiffrer et interpréter que sa lecture visuelle sur papier. On ne peut interrompre le flux oral, revenir en arrière, poser des questions. Les enfants démunis auront de grandes difficultés à faire leur miel de cette pratique, à moins de choisir des textes très pauvres, ce qui rend l’exercice peu utile.

Depuis la nuit des temps, il existe quatre autres supports, autrement efficaces, pour transmettre ce que je nomme la « haute langue orale » aux enfants : les textes de la tradition orale, la poésie, le théâtre, les chansons. Ces textes, redits ou chantés par les enfants, induisent une rétention remarquable des contenus linguistiques, culturels, symboliques qu’ils portent. Ils doivent être réitérés pour être efficaces, donc répétés soit par l’enfant, soit par l’adulte.

Les textes de la tradition orale sont très riches de langue, de grammaire, de figures stylistiques et de symboles. Leur caractère polysémique appelle l’interprétation qui laisse la liberté à chacun d’en tirer ce qu’il veut. La capacité d’interprétation est une des compétences indispensables (8) pour des lectures intelligentes et c’est l’une de celles qui manquent le plus cruellement. Souvent, le médiocre auditeur ou lecteur récupère un mot ou deux et transforme complètement le propos émis. Loin de l’interprétation, on est en pleine incompréhension ce qui provoque des conflits constants.

Le corpus de ces textes de l’orature comprend : les proverbes, les dictons, les devinettes, les contes, les légendes, les épopées, les mythes, les chansons. Chacun de ces textes possède une fonction particulière dans le développement des enfants ou des adultes qui les écoutent ou les disent. Un ouvrage cité plus haut indique les fonctions et le mode d’emploi de tous ces textes de l’orature. Je ne m’y attarderai donc pas ici.

Ces trésors du patrimoine, donnés dans une belle (9) langue orale, procurent un vif plaisir aux auditeurs et provoquent l’addiction à une drogue douce : la littérature, dans laquelle les enfants iront chercher à renouveler ce plaisir quand la source orale deviendra insuffisante. Ces textes ne doivent pas être réduits, pastichés, transformés, mais être donnés dans une langue riche, précise et poétique, avec le respect absolu de ce corpus fabuleux dont la voix nous transmet la sagesse accumulée de nos ancêtres.

Avantage supplémentaire : les contes, les légendes, les mythes s’inscrivent dans un déroulement narratif fictionnel ce qui permet à l’enfant de prendre de la distance par rapport au réel, de façon à mieux l’organiser et le maîtriser. Ils sont également riches d’émotions profondes, relevant du symbolique, qui permettent à l’enfant de plonger « corps et âme » dans le récit.

                                                                                Chapitre 3…. à venir!

Christian MONTELLE

Ornans, août 2008

Diffusion libre

 


( 7) En fait, si on ne peut les nommer, il y a beaucoup de choses que l’on ne perçoit même pas. Ainsi, on peut marcher des heures dans une forêt sans voir ni entendre les mésanges, les pipits, les rouges-gorges qui pourtant sont bien là et se manifestent constamment.

(8) Les textes de la tradition orale sont en général assez mal utilisés. Les critères d’âge ne sont pas connus, la parodie remplace souvent le contage, quand on ne se limite pas à l’étude de LA structure du récit, comme s’il n’existait qu’une seule structure narrative !

(9) Je sais combien cet adjectif :  belle, pose problème. Le mot : fondateur, peut le remplacer s’il signifie  : qui vise à élever le récepteur, en l’opposant à tous les messages à visée mercantile.

 

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9 réponses à “Le jardinier pédagogue (Chap 2)”

15 09 2008
Christian Montelle (10:32:25) :

Merci, Ostiane, pour cette mise en ligne du 2e chapitre que je considère comme le plus important.En effet, la pauvreté linguistique et culturelle (concomitantes et parallèle) est la cause première de la rupture qui s’établit entre l’enfant et l’école. Tous les magnifiques efforts entrepris par les enseignants pour remédier à l’échec, tous les efforts financiers consentis par les familles pour sortir leurs enfants de la spirale descendante, tout cela est de peu d’effet, simplement parce que beaucoup d’enfants ne possèdent pas l’outil qui permet de penser, de lire, d’accumuler les savoirs : une langue orale riche de lexique, de structures et de style. L’école s’hypnotise sur l’écrit alors qu’elle ne sait pas mettre en place le vrai socle nécessaire : la maîtrise d’une haute langue orale.

15 09 2008
Ostiane (15:17:44) :

Si j’ai bien compris ce que tu nous dis dans ce chapitre, pour réduire la fracture linguistique :

1. Il faudrait arrêter de traire la vache à lait de la pseudo-littérature enfantine pour se plonger dans le patrimoine culturel ORAL transmis par les générations depuis des millénaires.

2. Il faudrait réduire les listes de mots à apprendre par cœur au profit de l’exploitation rigoureuse de termes précis utilisés dans tous les domaines de la langue, par exemple, lors d’expériences scientifiques vivantes et se les approprier grâce à la RECURRENCE des SITUATIONS vécues.

3. Il faudrait nourrir QUOTIDIENNEMENT nos enfants et nos élèves de poésies et de chansons plutôt que de leur en faire réciter 10 par ans.

4. Il faudrait, en maternelle surtout, se servir de la parole pour CONTER et RACONTER en laissant un peu de côté le préapprentissage de l’écrit.

5. Il faudrait mettre en scène les textes de « l’orature » et les répéter inlassablement jusqu’à ce que les tournures syntaxiques et la richesse lexicale soient ABSORBEES par l’OREILLE avant d’être analysées à l’écrit.

6. Il faudrait renforcer DES le plus jeune âge l’acquisition de cette « haute langue orale » pour éviter l’écueil de l’échec scolaire.

MAIS alors…

Il faudrait non seulement que les enseignants soient dotés de cette « haute langue orale », mais qu’ils sachent eux-mêmes lui donner corps en classe ! Nous en sommes loin !

Leur a-t-elle été seulement transmise? Ont-ils été formés à cela?

A l’heure de la mode du soutien et des ateliers de rattrapage, ce que tu proposes là, c’est un nouveau module d’apprentissage pour la formation des enseignants. Le module « arbre à palabres » !

Pas simple…

15 09 2008
Christian Montelle (17:24:07) :

Tu as parfaitement analysé mes propositions.

« A l’heure de la mode du soutien et des ateliers de rattrapage, ce que tu proposes là, c’est un nouveau module d’apprentissage pour la formation des enseignants. Le module « arbre à palabres » !
Pas simple… » dis-tu.
Le soutien, les ateliers de rattrapage et toutes les autres stratégies proposées, par exemple par Eveline Charmeux dans le post de son blog de vendredi :
« Contre l’échec scolaire, le soutien personnalisé »,
ne servent pas à grand-chose – comme tous ceux qui pratiquent ces soutiens l’ont souvent constaté. Au mieux quelques mécanismes élémentaires péniblement acquis. Il suffit de réaliser cela pour que l’on se sente puissamment motivé à entreprendre ces formations d’initiation à la pratique et à la transmission de la haute langue orale.
Pour comprendre ce que ressentent les enfants qui n’ont pas assez de langue ni de connaissance du monde pour suivre ce qui se passe en classe, essaie de te souvenir de circonstances où tu t’es trouvée à écouter une conférence ou à lire un texte dans une langue que tu ne maîtrisais pas suffisamment. Imagine que l’on te fasse subir cela toute la journée et 4 jours par semaine, en te traitant de paresseuse, de distraite, etc. Tu lâcherais vite fait les manettes ! Tu te révolterais ou du rentrerais dans ta coquille.
Les immenses investissements financiers et humains engagés dans le soutien ne rapportent qu’aux officines qui fleurissent actuellement sur le marché. C’est un gaspillage gigantesque.
Reading Comprehension Requires Knowledge–of Words and the World, comme l’ont démontré les chercheurs néerlandais et états-uniens que je cite dans mon livre.
Et pas seulement la compréhension en lecture, mais aussi la compréhension tout court, l’exercice d’une pensée non rudimentaire, le raisonnement – l’accès aux études en résumé.

Bentolila propose de lire des textes littéraires en maternelle. Rigolade. Comment des enfants sans lexique pourraient-ils s’approprier une langue écrite et marquée qu’ils ne comprennent que confusément. Le passage par l’état oral de la langue de culture est indispensable si on veut donner des chances égales à tous les enfants.

Cette stratégie est appliquée en Finlande. Pas d’écrit avant sept ans, amis beaucoup de langue orale. Le retard apparent est rattrapé et largement par la suite, puisque les Finlandais ont les meilleurs résultats scolaires d’Europe. En plus, l’ambiance est toute différente dans les classes de ce pays.

Ce n’est pas la panacée, mais c’est une stratégie incontournable et qui détermine le succès de toutes les pratiques pédagogiques ultérieures.

15 09 2008
Ostiane (18:59:20) :

Stratégie incontournable, cela me semble indéniable Christian. Il n’en reste pas moins que parallèlement, l’accompagnement personnalisé et les recherches accomplies en matière de pratiques pédagogiques restent plus que jamais d’actualité. Il ne me paraît pas y avoir de contradictions fondamentales entre ce que tu préconises et les mises en garde d’ Eveline Charmeux dans le billet que tu cites:
http://www.charmeux.fr/blog/index.php?2008/09/12/89-contre-l-echec-scolaire-le-soutien-personnalise#co

Vos deux approches sont complémentaires. Une bonne réforme devrait prendre en compte tant les pistes que tu énonces pour réduire la fracture linguistique que les moyens pédagogiques explicités par Eveline.

S’il existe ici ou là des différences entre vos deux visions, elles se rejoignent néanmoins sur un point non négligeable, repenser en profondeur le système d’enseignement et l’accès à l’éducation…pour lutter contre l’échec et l’exclusion.

Ceux qui se joignent à cette réflexion auront tous un point de vue personnel fondé sur l’observation, l’expérience, les réussites et les échecs vécus. Ce qu’il faut, c’est trouver un axe fédérateur fort et le décliner selon les besoins particuliers des écoles, des élèves, des enseignants. C’est à chacun de se mobiliser sur ces questions, de comprendre les enjeux, de prendre part aux défis auxquels il faut faire face. Une fois averti, si on ne fait rien, on se rend coupable de non assistance aux générations à venir.

Les propositions que tu soumets semblent pertinentes claires, riches et généreuses. J’espère qu’elles seront entendues, comprises, proposées…

15 09 2008
Christian Montelle (19:14:41) :

Les propositions d’Eveline sont tout à fat pertinentes, mais ne peuvent être efficaces que si le fossé linguistique et culturel (entendons par là « connaissance du monde » et il faudrait développer le sens de ce concept) a été comblé.

C’est vrai : tu situes exactement le problème, repenser en profondeur le système d’enseignement et l’accès à l’éducation…pour lutter contre l’échec et l’exclusion. Les approches scientistes et technocratiques qui oublient des étapes ne peuvent qu’aggraver les handicaps des enfants insuffisamment « nourris » au cours de leurs premières années.

L’orientation actuelle du ministère : avancer l’apprentissage de l’écrit (on parle même de supprimer les maternelles) est très injuste. Les enfants déjà nantis vont sembler en profiter (mais ces apprentissages trop précoces seront payés cher ultérieurement par un dessèchement de compétences heuristiques, de capacités imaginatives) et les enfants démunis seront encore plus en échec. Ce qui permettra de les éliminer rapidement des cursus longs.

17 09 2008
Ostiane (16:03:40) :

« on parle même de supprimer les maternelles »

http://www.dailymotion.com/video/k3zY0jJ7IV2VfQKJcF

17 09 2008
Christian Montelle (16:55:53) :

Message pour nos sympathiques blogueurs qui résident
quelque part vers Alès :

http://www.euroconte.org/CMLO/Activités/Programmation
/RencontresdeSeptembre/RencontresdAutomne2008/tabid/
485/language/fr-FR/Default.aspx

J’aurais le plus grand plaisir à placer un visage sur des mots
et à discuter avec vous.
Je ne serai à Alès que samedi après-midi et soir.

18 09 2008
Ostiane (09:20:42) :

Voilà qui devrait mieux passer. Je suis allée sur le site du CLMO.
Très riche en infos et formations. A visiter!

http://www.euroconte.org/CMLO/Activit%C3%A9s/Programmation/RencontresdeSeptembre/RencontresdAutomne2008/tabid/485/language/fr-FR/Default.aspx

21 05 2009
Proverbes français (16:41:36) :

Bonjour

Notre dico des proverbes et citations est une base de données de définitions et de dictons français. Nous recherchons des personnes souhaitant nous aider à promouvoir ce travail qui est le plus précis qu’il soit ! Toute critique sera la bienvenue afin d’améliorer ce dico qui se doit d’être pédagogique mais aussi scolaire.

Cordialement

L’administrateur.

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