Le jardinier pédagogue (Chap.4.1)

15 10 2008

                                LE MONDE DES SCIENCES

                  La connaissance s’acquiert par l’expérience,                                tout le reste n’est que de l’information.               

                                                         Albert Einstein

Il ne suffit pas de posséder une exquise culture littéraire pour affronter la complexité du monde moderne. Il faut aussi maîtriser au mieux les mathématiques, les sciences de la vie et de la terre, la physique, l’économie. La maîtrise du domaine scientifique ne s’acquiert pas au moyen d’un empilement de notions apprises par cœur, de théorèmes appliqués machinalement.  Là aussi des compétences de base doivent être mises en place pour que les sciences puissent être appréhendées dans leur dynamique continuelle, puisque ses axiomes ne sont que des vérités provisoires, remises en question d’année en année.

Ne voulant ni ne pouvant traiter le sujet de manière complète, je me contenterai de donner quelques exemples qui indiquent ce que j’entends par compétences scientifiques de base, puis je proposerai quelques pistes pouvant susciter l’intérêt pour ce monde réputé abstrait qui rebute de plus en plus les jeunes.

Prenons d’abord la reine des disciplines, celle qui fournit son langage à la science : les mathématiques. Considérons deux de ses piliers : les nombres et le raisonnement. Le dégoût des maths s’établit parfois très tôt parce que les maîtres n’ont pas conscience de la difficulté que l’on peut éprouver – qu’ils ont certainement éprouvée eux-mêmes étant enfant, mais qu’ils ont oubliée – à comprendre certains concepts qui paraissent simples. Stella Baruk (15) a accompli un travail admirable pour combattre l’échec en mathématique. : je lui emprunte un exemple ancien, mais frappant.

On demande à un enfant de CP ou de CE1 d’écrire 33. Facile ! Il connaît 30 et 3 et il écrit ces deux chiffres côte à côte : 303. L’adulte s’exclame :

Mais non ! tu as écrit trois cent trois ! Fais attention !

Comment ça ! se dit l’enfant in petto, j’ai bien écrit 30 et 3 ! Et je me fais disputer ! C’est du chinois, ce calcul ! Je renonce à y comprendre quelque chose.

Le système décimal n’est pas une chose simple et il a fallu des siècles aux hommes pour inventer le zéro ! Voilà un enfant qui risque d’être perdu pour les maths s’il rencontre d’autres difficultés de ce genre sans recevoir d’explications ! Les compétences requises en ce moment pédagogique sont doubles. Que le maître apprenne à utiliser l’évaluation formative, à déceler l’origine de la confusion et qu’il explique à l’enfant l’origine de son erreur de façon à ce qu’il puisse la corriger. Que l’enfant, de son côté, apprenne à poser des questions quand il n’a pas compris et cela sans lâcher le morceau, jusqu’à satisfaction. Pour développer cette capacité, il existe un moyen traditionnel (parmi d’autres) que nous retrouverons plus loin : les devinettes.

En l’occurrence, une variété particulière connue sous le nom de portrait :

– un enfant, le meneur de jeu, choisit dans sa tête un objet sans le dire aux autres ;

– les autres enfants lui posent à tour de rôle des questions permettant de définir l’objet, et il n’a le droit de répondre que par oui ou par non

– quand un enfant pense avoir trouvé il émet une hypothèse. On n’a pas le droit d’émettre une hypothèse avant que le groupe n’ait posé au moins deux questions.

Il est intéressant de demander aux enfants de justifier leurs hypothèses dans tous les jeux de devinettes. Cela leur apprend à manier les outils linguistiques de la causalité et aussi à prouver ce qu’ils avancent, ce qui barre la route au n’importe quoi comme réponse.

En sus du maniement intellectuel et linguistique de la causalité, les énigmes, charades, devinettes permettent d’entrer dans le monde de la logique hypothético-déductive.

Soit une devinette traditionnelle :

Tant plus frais, tant plus chaud.

L’auditeur doit explorer des champs conceptuels dans lesquels il y a des objets chauds et aussi garder à l’esprit l’idée de fraîcheur. Il travaille sur le modèle des tables de vérité : Si p… alors q… mais ici cela ne fonctionne pas, donc (et on est dans la conséquence) je ne peux accepter cette solution.

Il va explorer ainsi le champ du frais car le champ du chaud est trop vaste et ne donne rien. Œuf frais : peut-être, mais un œuf peut être très chaud sans être frais. Le pain : bien ! à la boulangerie, il est bien chaud quand il sort du four et on dit : c’est du pain frais ! Et plus il est chaud, plus il est frais. On voit que l’enfant accomplit un intense travail hypothético-déductif dont la maîtrise sera déterminante quand il affrontera des problèmes scientifiques d’un autre ordre. Les devinettes ont toujours servi à rendre les enfants malins ! Elles sont infiniment supérieures aux jeux éducatifs qui sont vendus au prix du caviar aux écoles, car elles fonctionnent dans la convivialité de la vie réelle. Bien plus intéressant et formateur que de classer des petits morceaux de plastique selon leur forme ou leur couleur, ce qui a plutôt comme résultat de former de bons réassortisseurs de gondoles de grands magasins au lieu de fins observateurs des mondes physique, mathématique, végétal ou animal. Bien sûr, on peut imaginer différents stades hypothético-déducteurs et le tri permet une première approche, un point de départ parmi d’autres chez les tout-petits. Mais ce type d’exercice est loin d’être suffisant !

Ces capacités de raisonnement seront utiles dans toutes les sciences expérimentales qui demandent une autre compétence : le sens taxinomique, mot savant pour désigner le classement. Il existe beaucoup de jeux qui visent à développer cette compétence : Jacques a dit, le portrait chinois ou pas, dont je parlais plus haut. Mais je veux continuer sur les devinettes qui permettent des approches plus subtiles. Quand les auditeurs ne trouvent pas la devinette, le poseur doit donner des traits nouveaux pour les aider. Ces traits doivent être parfaitement pertinents, mais aussi ambigus, sinon la solution est trouvée immédiatement. C’est une excellente école pour comprendre que les systèmes de classement ne sont pas absolus, mais arbitraires, et demandent, pour être efficaces, une très grande précision. Traits discriminants sans ambiguïté, pertinence des critères, exploration allant du général au spécifique, on est en bonne voie pour acquérir d’excellentes compétences taxinomiques !

Une autre compétence indispensable, dans la vie comme dans les sciences, est la capacité d’observation…

…à suivre dans une prochaine diffusion!

                      Christian MONTELLE

                      Ornans, Août 2008
                      Diffusion libre


15 Stella Baruk, L’âge du capitaine, Seuil, 1998, et Dico de mathématiques, Seuil, 2008

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3 réponses à “Le jardinier pédagogue (Chap.4.1)”

15 10 2008
joce (11:38:09) :

Rien à voir avec ton article, désolée…
Je fais circuler :
Une pétition à signer en faveur du RASED
http://www.sauvonslesrased.org/index.php?p=4

15 10 2008
Ostiane (12:55:59) :

Message reçu Joce…merci pour le lien.

A propos de Stella Baruk, un autre lien, celui qui unit les maths et le langage…

http://www.lemonde.fr/le-monde-2/article/2008/09/12/stella-baruk-le-gout-des-maths-une-affaire-de-langue_1094437_1004868.html

15 10 2008
Christian Montelle (15:23:31) :

La blessure reçue par ceux à qui on dit qu' »ils sont nuls en maths », ce qui revient à dire, dans le contexte, qu’ils sont des imbéciles est profonde et durable.
J’ai fait, un jour, une expérience amusante. Dans un congrès pédagogique consacré aux motivations du métier, je me suis joins au groupe des profs de maths et je les ai écoutés. Une prof a déclaré :
– Le prof de maths de mon fils a dit qu’il est nul ! J’ai eu envie de le tuer ! (le prof, pas le fils !)
Un autre :
– Si je suis prof de maths, c’est parce qu’un prof m’a dit que j’étais nul. J’ai voulu lui prouver que c’était lui le gros con !
Et des tas de témoignages du même type.
Quand mon tour est arrivé, j’ai révélé la supercherie et les collègues ont été très, mais alors très fâchés qu’un prof de lettres (beurk) ait espionné leur intimité.

Quand on pense que toutes ces personnes qui disent qu’elles sont nulles en maths (même problème avec l’orthographe) et qui en sont persuadées, sont simplement victimes d’enseignants qui ne connaissaient pas les pouvoirs de l’évaluation formative !

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