Le jardinier pédagogue (Chap.5)

18 11 2008

Le monde technique

« L’homme qui veut dominer ses semblables suscite la machine androïde.

Il abdique alors devant elle et lui délègue son humanité.

Il cherche à construire la machine à penser,

rêvant de pouvoir construire la machine à vouloir, la machine à vivre. »

Gilbert Simondon,

Du mode d’existence des objets techniques (1958)


Le travail manuel a très mauvaise presse dans notre école et dans notre société. Les orientations vers le technique sont considérées comme un pis-aller, une voie de secours pour les cancres. Ce mépris s’est aggravé avec la parcellisation tayloriste du travail qui ôte à ce dernier la presque totalité de sa dignité et de son intérêt. On a bien tenté de lutter contre cette tendance en créant des filières technologiques nobles, mais il faut bien dire que la rémunération du travail manuel est sans commune mesure avec celle du travail intellectuel. Et pourtant, le travail manuel a tout autant de noblesse que son rival, ne demande pas moins de compétences même si elles sont autres pour partie d’entre elles. L’habileté à imaginer la tâche à accomplir, l’intelligence du geste économique et efficace, la ruse pour résoudre toutes les difficultés qui se dressent inévitablement au cours de l’accomplissement de la tâche. Le travail de l’ouvrier ou du technicien ne joue par sur des mots mais sur une réalité impitoyable qui sanctionne immédiatement toutes les erreurs.

Voilà pourquoi le travail concret sur la matière a – ou devrait avoir – autant de valeur, autant de noblesse que le travail intellectuel. Certains enfants montrent un goût et une habileté indéniables dans ces domaines mais il n’en est pas suffisamment tenu compte dans l’appréciation que l’école porte sur eux. La technique est l’enfant pauvre, remplacée par la « technologie » bien différente. Après la seconde guerre mondiale, dans le cadre du plan Langevin-Wallon, des classes expérimentales avaient été mises en place dans certains lycées classiques. En plus des programmes de français, de latin ou de mathématiques, les élèves allaient quatre heures par semaine dans une école technique avec de vrais maîtres de travail manuel pour réaliser de vrais objets industriels sur de vraies machines. Ils apprenaient à scier, dégauchir, raboter, tourner, assembler, polir le bois ; à dresser, percer, tourner, fraiser, forger le fer. Hélas, ces classes dites Nouvelles, puis Pilotes, ont été abandonnées, laissant la place à des travaux manuels ou ménagers, abandonné à leur tour. Et pourtant, elles enseignaient à certains de ces fils de professeurs, de notaires ou de médecins qui fréquentaient les lycées de cette époque qu’il est plus facile de dire que de faire, que les choses résistent et sanctionnent, qu’il faut beaucoup de soin et d’habileté pour réaliser un objet irréprochable, qu’il peut y avoir une grande dignité et beaucoup de satisfaction dans la réalisation d’un camion, d’un séchoir, d’un support de fer à repasser.

Je pense qu’il est nécessaire d’être en contact direct avec la matière avant de passer à l’abstraction de la technique moderne. Si beaucoup d’enfants se détournent du monde scientifique et technique, c’est peut-être parce que maintenant on ne voit plus rien de ce qui se passe dans un moteur ou un poste de radio. Il est intéressant de repasser par les mêmes étapes que la science et la technique dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres : l’ontogénèse suit le chemin de la phylogénèse. Les exercices proposés par Charpak sont tout à fait pertinents, à condition qu’ils ne se limitent pas au bricolage et visent l’abstraction généralisante, qui seule est scientifique. Dans ce cas, la technique est le marchepied de la science.

La technique est un bon moyen pour récupérer des enfants en difficulté scolaire, non pas en leur permettant d’accéder immédiatement à des robots, mais en leur demandant de limer, de raboter, d’être en contact physique avec le bois, le fer, le plastique et aussi de tisser, coudre, cuisiner, jardiner. En exigeant des normes de précision et de soin très sévères. Quand l’objet fabriqué est réussi, quand le projet est réalisé, on en est fier et cette fierté donne l’élan de vivre, d’entreprendre, établit la confiance.

Prochain chapitre…Les arts

Christian MONTELLE

Ornans, Août 2008

Diffusion libre