Petit dîner en ville

22 01 2009

Entre carnet intime, témoignage et droit de réponse, voilà il y a une semaine, ce que j’écrivais à l’un de mes cousins, suite à un tranquille petit dîner entre amis. Pourquoi aujourd’hui rendre publique une discussion d’ordre privé? Parce qu’elle est révélatrice d’une tension générale, parce qu’elle reflète l’ambiance délétère qui règne, parce qu’elle traduit les méfaits d’une campagne de maltraitance envers le monde enseignant mais plus grave encore, parce qu’elle diffuse une image méprisante de l’école et porte atteinte à la sérénité dont nos élèves, petits et grands, ont plus que jamais besoin pour apprendre, pour prendre confiance et faire leurs premiers pas.

Salut cousin !

La nuit étant passée…et les problèmes de connexion enfin résolus, je vais essayer de répondre calmement. La violence de tes propos d’hier m’a laissée muette, et même si la provocation et les effets de manche font partie du piquant d’une bonne discussion entre amis j’avoue m’être sentie un peu agressée. En disant, « vous » à chacune de tes nombreuses condamnations, tu jettes le bébé avec l’eau du bain et tu participes ainsi à la diffusion malsaine d’un amalgame un peu trop facile entre les réels problèmes d’un système (que personne ne nie) et les compétences particulières de chacun de ses éléments, à savoir un grand nombre de profs (la majorité sans doute) dévoués et acharnés dans leur tache. Surprise par l’envolée subite et sans appel de ton réquisitoire, je n’ai pas su trouver les mots justes et j’ai préféré me taire. Lâcheté de ma part car par mon silence je me suis rendue coupable à la fois de complicité en diffamation et de trahison. Il était tard, la journée de classe était passée et il est vrai, je n’ai ni les talents oratoires d’un avocat, ni l’habileté rhétorique d’un procureur général. A chacun selon ses compétences…Alors ce matin, je souhaite, si tu me le permets, réagir à certaines de tes accusations et les mettre en ligne, tant elles sont le miroir du climat dans lequel nous vivons quotidiennement.

En vrac…

Lorsque tu dis « vous vous engraissez sur le dos des élèves et des contribuables » j’ai bien envie de te répondre que ce n’est vraisemblablement pas le surpoids qui guette les enseignants mais plutôt la famine et la mendicité. C’est d’ailleurs certainement cette dernière qui pousse autant d’enseignants dans la rue. Ils mendient un peu de reconnaissance, de respect et de beurre dans les pâtes, les haricots étant denrées de luxe. Travailleurs pauvres, oui, voilà ce que nous sommes devenus.

Lorsque tu dis « vous êtes responsables de la faillite des jeunes générations », je t’expliquerais bien volontiers que dès la maternelle, notre grand malheur est de découvrir AVANT tout le monde et donc de révéler au grand jour les vices cachés d’une société de surconsommation, de caprice et de gavage télévisuel, qui, en amont, fabrique et dérègle les comportements des tout petits qui nous arrivent et que nous tentons tant bien que mal d’insérer dans un projet d’éducation et d’enseignement. Si cela fonctionne, la famille s’enorgueillit des résultats de sa progéniture ; si cela échoue, la faute en revient évidemment à l’école, à la fois responsable et coupable de n’avoir pas redressé la barre !

Lorsque tu dis plus loin « vous êtes fossilisés, accrochés à vos acquis et à vos privilèges », là c’est moi qui te demande…de quels acquis parles-tu ? De quels privilèges ? Celui, par exemple, de s’en prendre plein la tronche à longueur de temps par les parents, les médias, les politiques et les ignorants, en passant par les copains et les tendres cousins? Celui de regarder les autres partir en vacances en s’offrant, une fois tous les deux ans, une semaine de paradis au camping des flots bleus (un enseignant étant très souvent en couple avec un autre enseignant) ? Celui de manger des salsifis à la cantine chaque jour de l’année dans le bruit incessant d’un réfectoire surchargé ? Celui de se retrouver coincé entre deux portes de classe, à choisir entre les coups de fouet à donner ou les coups de couteaux à recevoir ?

Lorsque tu dis encore « vous n’êtes que des fonctionnaires, des petits soldats et vous n’avez qu’à obéir docilement aux ordres en baissant les yeux », tu me rappelles avec effroi les pires atrocités que l’excès de zèle a produit et continue malheureusement de produire ! Cher cousin, si la maîtresse de ton fils appliquait à la lettre le programme ou les injonctions médiatiques venues « d’en haut », je peux te garantir qu’il serait loin d’être l’élève et l’enfant qu’il est aujourd’hui. Petit détail, pour éclairer le grand juriste que tu es, les programmes n’ont pas valeur de loi. Ils n’ont aucun caractère obligatoire. Le dernier texte de loi relatif à l’école que l’enseignant DOIT respecter et appliquer date de 2005. C’est celui du socle commun de connaissances et de compétences que je t’invite à découvrir, à lire, à décrypter, à comprendre…tu le trouveras facilement sur internet.

Lorsque toujours tu dis « vous êtes à l’origine des résultats déplorables de l’école et du lamentable classement mondial des universités »…tu omets plusieurs choses. D’une part, mentionner un fait non négligeable : le chômage (et aujourd’hui la crise), accompagné du démantèlement croissant des familles, a traversé et bouleversé la société. L’école étant le réceptacle de l’humanité, elle porte en elle un dérèglement dont on ne peut honnêtement la rendre responsable! D’autre part, tu oublies de prendre en compte les particularités de la composition socioculturelle et donc scolaire des enfants de nos écoles, qui n’ont rien à voir, par exemple, avec ceux de la population scolaire scandinave, pour reprendre un exemple maintes fois cité dans les médias ces derniers temps. Là-bas, moins d’effectif, pas ou peu d’immigration, une société égalitaire, un niveau de vie plus élevé, un enseignement basé avant tout sur la langue orale et non sur l’écrit…Tu vois bien que si les raccourcis sont parfois tentants, il est difficile de comparer l’incomparable, même s’il est utile d’observer ce qui se passe ailleurs ! Je t’apprendrai par exemple qu’un enfant finlandais n’entendra pas avant l’âge de ses douze ans cette petite phrase que nos enfants entendent chaque jour dès leur retour à la maison: » Tu as eu de bonnes notes aujourd’hui à l’école? »

Lorsqu’enfin tu dis « vous êtes l’état dans l’état, vous bloquez tout un pays en réclamant toujours plus alors que le budget de l’éducation nationale est le premier budget de l’état », je pourrais te rétorquer, avec une pointe de provocation et de malice, qu’il est légitime qu’une nation démocratique digne de ce qualificatif se préoccupe en tout premier lieu de ses enfants et de son futur plutôt que de collectionner sous-marins, montres bling-bling ou autres portefeuilles d’actions. Mais je ne tomberai pas dans la caricature du propos ; je te confierai avec sincérité que les premiers à faire les frais avec douleur de la lourdeur du système archaïque dont tu parles, de cet état dans l’état, ce sont ces mêmes enseignants que tu qualifies de fossilisés et qui chaque jour se rendent sur le terrain, œuvrent avec acharnement, seuls dans leur classe, seuls face à toutes ces demandes suppliantes, seuls face à la société qui part en vrille , seuls face au temps qui file alors que les apprentissages, eux, nécessitent du temps, seuls…oui, très seuls…Alors c’est vrai, on a appris à se défendre pour défendre nos valeurs éducatives ; on s’est mobilisé non pas « contre », mais « pour ». Pour nos élèves, pour leurs familles, pour la connaissance, pour la démocratie, pour le partage, pour…

….Nous ne sommes pas contre l’excellence, contre la réussite, contre l’économie de marché, contre la société moderne, contre le mouvement. Nous ne sommes pas contre tout cela, mais nous sommes pour un juste équilibre et pour la prise en compte de celui de l’enfant, de l’élève, de tous les élèves…Malheureusement, chahuté par les excès et les ruptures de la vie, cet équilibre est si rarement tangible, si rarement respecté qu’il est nécessaire, vital de trouver un bouc émissaire pour se dédouaner et décharger sa colère…L’école et donc les profs ! Alors oui, nous avons développé une certaine forme de solidarité professionnelle que tu appelleras sans doute corporatisme mais qui en réalité reflète le désarroi dans lequel nous nous trouvons. Désarroi d’autant plus implacable quand on aime profondément son métier et qu’il nous est impossible d’en changer.

Cher cousin, je ne puis, malgré toutes tes condamnations arbitraires, t’en vouloir de parler ainsi car je t’accorde bien volontiers les circonstances atténuantes dues à la forte désinformation et à la manipulation généralisée des idées qui gravitent autour de l’école, des élèves, des profs. Aussi, dans la grande clémence qui est la mienne, je t’accorde un sursis : viens de temps en temps, mais le plus régulièrement possible, lire mes chroniques « bleu primaire » et faire un petit stage de réadaptation scolaire. Même si nous ne partageons pas les mêmes idées, tu y apprendras beaucoup sur la réalité du métier! Car enfin il est une chose remarquable : contrairement à TOUS les autres métiers du monde, n’importe quel individu, sous prétexte qu’il a des enfants scolarisés ou qu’il est allé lui-même à l’école se permet de donner des leçons de professionnalisme aux professionnels concernés! Dis-moi un peu, les victimes, les témoins, les condamnés, les jurés, les journalistes, sous prétexte qu’ils ont assisté à un ou plusieurs procès, sont-ils en mesure de te donner des cours de droit civil ou pénal ? Tolèrerais-tu un tel abus d’autorité ? Et bien vois-tu, enseigner est un métier, un véritable métier. Un métier particulier, je te l’accorde, mais un métier. Et les enseignants sont des professionnels de l’enseignement, pas des répétiteurs, ni des programmateurs, ni des transmetteurs…DES PROFESSIONNELS.

Pour conclure, et avec toute ma tendresse, je t’affirme que ne suis pas fâchée contre toi ; je suis en colère qu’un homme comme toi puisse colporter des propos aussi vifs et droit sortis de coupures de journaux d’une seule et même presse. Un peu de recul cousin et de pondération et je serais alors, dans la mesure de mes capacités et fort modestement, tout à fait disposée à discuter avec toi des nombreux problèmes présents, réels et récurrents du système éducatif à la française, en prenant cependant garde de ne pas céder aux idées simplistes et aux raccourcis médiatiques. Encore une fois ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain.

Affection,

Tianette

Voilà. Confidence pour confidence, oui, c’est fatigant d’avoir sans cesse à se justifier et d’être toujours dans la position du coupable. Mais une chose est certaine, une fois dans la classe, une fois ce petit monde rassemblé, oui, une fois que chacun est là et que le cours des apprentissages reprend son fil, je peux vous garantir que maîtresse d’école reste le plus beau métier du monde! Et moi, j’ai ce privilège là! Na na na nère!