Dis-moi, conte-moi le monde!

6 05 2009

« …les contes ne sont pas faits pour endormir les enfants, mais pour éveiller les hommes à la conscience d’eux-mêmes… » E. Brasey & J.P. Debailleul

Un conte? Oui, mais lequel…

1/ un conte de randonnée
2/ une menterie
3/ un conte facétieux
4/ un conte d’animaux
5/ un conte merveilleux
6/ un conte de sagesse
7/ un conte mythologique
8/ une légende

…à vous de les reconnaître et de les choisir en fonction de vos goûts, de vos envies, de votre humeur du jour! A vos abscisses et vos coordonnés…

(…/…) =

( chiffre/ lettre) = titre

a/ Il court, il se fait et se défait, telle une rumeur, c’est un récit incroyable qu’on raconte de bouche à oreille. Authentiquement narré par l’usurpateur ou le dupé…

b/ Il débute avec la nuit des temps et nous plonge au plus profond de notre mémoire collective. Ce conte là prend sa source aux racines du monde et des hommes lorsque ceux-ci, encore mi-dieux mi-bêtes découvraient leur destinée entre ciel et terre…

c/ Conter, compter, une même origine latine: computare. Il se répète, il compte, il énumère, il se promène dans le monde et l’univers. Entre récit, jeu rythmique et chanson de gestes, ce type de conte nous invite  à entrer dans la ronde de ses personnages….

d/ Entre fait historique et invention poétique ce conte nous emporte au cœur de l’histoire avec un grand H. Oyez, oyez bonnes gens…

e/ Il nous invite à réfléchir, à philosopher, à dialoguer avec nous-même pour découvrir en nous la Vérité du monde et de l’humanité…Un conte comme une parole, une parabole…

f/ Son héros est plutôt d’humeur taquine, souvent il nous joue des tours et nous entraîne dans ses détours, usant et abusant de la ruse pour parvenir à ses fins…Mieux vaut en rire qu’en pleurer!

g/ Rien de tel pour nous divertir, nous enchanter, nous emporter dans un monde de raffinement et de féérie où les décors et les personnages s’unissent au surnaturel pour le plus grand plaisir de notre imagination…

h/ Pas si bêtes qu’on le pense, le loup, le renard et la belette! Domestiques ou sauvages, ces personnages là ne sont pas près de nous lasser avec leurs aventures ou leurs mésaventures…

= Le chevreau de mon père

= Les musiciens de Brème

= Mille-Fourrures

= L’Arbre à soleils

= Le Garçon qui aimait trop la sieste

= La jarre de Pandore

= Le Rocher percé

= Diable, Dieu et autres contes

Le conte, un regard sur les hommes, une vision anthropologique du monde, une dimension thérapeutique, un parcours initiatique, un détour très pédagogique…

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10 réponses à “Dis-moi, conte-moi le monde!”

6 05 2009
Ostiane (11:14:54) :

Un site à découvrir

http://www.conte-moi.net/home.php

6 05 2009
P (18:38:05) :

Les contes, quelle jolie idée poétique ! A la fois ludiques et philosophiques, c’est l’alliance du fond et de la forme alliant une transversalité pour tous les âges…

L’utilisez vous comme méthode pédagogique ? dans quelle(s) matière(s) ?
quelles sont les expériences sur le sujet (au delà dela simple lecture en classe)?
P

7 05 2009
Christian Montelle (15:33:28) :

Un long texte qui présente différentes catégories de contes avec la fonction principale de chacun et un exemple (tiré de La parole contre l’échec scolaire, l’Harmattan, 2005). Avec utilisation pédagogique.

Catégories et fonctions des contes
Il existe de nombreuses catégories de contes, qui ont chacune des fonctions spécifiques pour former et fonder les êtres humains.
Enfantines et comptines ; jeux et formulettes
Ces petites « scies » accompagnent les premières années du bébé. Dits ou chantés par les proches, ces textes rythmés et accompagnés de toute une gestuelle*, accompagnent les soins donnés à l’enfant : repas, changement de couches, endormissement. Ils servent aussi à calmer les angoisses et autres petits chagrins.
LA MAIN
Voici ma main,
Elle a cinq doigts
En voici deux en voilà trois
Le premier ce petit bonhomme
C’est le gros pouce qu’on le nomme
L’index montre le chemin
C’est le second doigt de ma main
Entre l’index et l’annulaire
Le majeur a l’air d’un grand frère
L’annulaire porte l’anneau
Avec sa bague il fait le beau
Et le petit auriculaire
Marche à côté de son grand frère
Regardez mes doigts travailler
Chacun fait son petit métier

Fonctions : Les enfantines et comptines d’exploration corporelle permettent à l’enfant de découvrir son corps et de conquérir son autonomie physique par rapport à sa mère ; cette différenciation, longue et difficile, est indispensable à l’émergence de l’identité de l’enfant. De plus, elles développent l’habileté gestuelle (Tourne, tourne, joli moulin). D’autres comptines se rapportent à la découverte du milieu. Plus tard, elles serviront à désigner un rang, dans un jeu, (les « ploufs ») ou à organiser des rondes ou des activités rituelles (À cheval, gendarme, À pied Bourguignon).
Ces textes sont les premières berceries poétiques qui initient à la prosodie* de la langue ; cette initiation aux rythmes et sonorités se poursuivra avec la rencontre de tous les autres types de contes. Ces enfantines génèrent d’irrésistibles éclats de rire et situent déjà la langue comme source de plaisir.
Contes de randonnée, ou contes énumératifs
Antique technique d’apprentissage basée sur la répétition et l’imprégnation, ils sont actuellement destinés plus spécialement aux tout-petits. Mais ils étaient utilisés traditionnellement pour apprendre les savoir-faire artisanaux ou des lexiques spécifiques (La voilà la jolie vigne !). Ils sont d’une grande aide dans l’enseignement des langues étrangères et l’apprentissage du vocabulaire.
LE MARIAGE DU PINSON ET DE L’ALOUETTE
Le pinson et l’alouette ont voulu se marier.
– Comment faire les noces si nous n’avons rien à manger ?
La fourmi va au marché, rapporte un plein sac de blé :
– Maintenant nous avons tout, mais à boire il nous faudrait !
Le moucheron sort de sa cuve, apportant un pot de vin :
– Maintenant nous avons tout : du blé et du vin, mais il nous faudrait du pain !
Le hanneton sort de son trou, un panier de pain sur sa tête :
– Maintenant nous avons tout : du blé, du vin, du pain, de la viande il nous manquerait
La mouche sort de chez le boucher, sur son dos porte un rôti :
– Maintenant nous avons tout : du blé, du vin, du pain, du rôti, sauf du linge pour nos amis !
L’araignée sort de sa toile, dans ses bras porte une nappe :
– Maintenant nous avons tout : du blé, du vin, du pain, du rôti, une nappe, ne nous manquent que les verres !
La grenouille sort du fossé avec les verres bien rincés :
– Maintenant nous avons tout : du blé, du vin, du pain, du rôti, une nappe, des verres, si nous avions de la musique !
Le rat sort du plancher, un tambourin au côté :
– Maintenant nous avons tout : du blé, du vin, du pain, du rôti, une nappe, des verres, de la musique : les noces peuvent commencer !
Dans un coin se tient le chat, un saut ici, un saut là, saute au milieu de la noce et emporte le musicien.
Le rat crie :
– Au secours, les amis ! À l’aide, mes parents ! Tirez-moi de ses dents !
Mais tous se sont enfuis !
– Il n’y a ni amis ni parents pour te tirer de mes dents ! Je te croque, tambourineur !

Fonctions : les contes de randonnées ont toujours été, dans toutes les civilisations un outil de formation essentiel pour les enfants de trois à huit-dix ans. Ils installent des compétences extrêmement importantes chez le jeune enfant
Initiation linguistique : leur forme très rythmée initie à la prosodie* poétique. Ils présentent un riche vocabulaire et de nombreuses structures grammaticales et narratives. Ces structures narratives de base (énumération, cumulation, échelle, enchaînement, dents de scie, ballon de baudruche, cercle éternel, toboggan, enchaînement + renversement, toboggan renversé, crêpe, double échelle, montagne russe) : permettent aux enfants d’acquérir une compétence* intuitive des différents agencements narratifs possibles, de s’initier à l’infinie palette des mises en intrigue*. On enseigne trop le modèle proppien* qui ne correspond qu’à une certaine catégorie : les contes merveilleux de quête, comme il l’annonce lui-même ; on appauvrit ainsi et on uniformise les capacités narratives des enfants : tous les récits sont coulés dans le même moule.
Présentation de l’environnement : ces contes expliquent par l’absurde comment fonctionne le monde, en montrant ce qui se passe si l’on transgresse les lois de cohésion sociale. Ils indiquent aussi que tous les éléments du monde sont interdépendants et que la solidarité de tous est indispensable pour que les sociétés fonctionnent.
Les contes de randonnée ont rarement été collectés, les informateurs pensant qu’ils étaient de peu d’importance parce qu’ils étaient racontés dans la journée par les grands-parents à leurs petits-enfants. Ils conviennent parfaitement aux élèves qui sont à l’âge de la maternelle et ils doivent être racontés de nombreuses fois, avec une gestuelle* très riche, de façon à faire entrer la langue dans leur corps.
À cet âge, ils conviennent infiniment mieux que les contes merveilleux d’initiation*, bien qu’il existe quelques textes de cette catégorie qui sont destinés à cette catégorie d’âge, comme Le Petit Chaperon rouge.

Contes étiologiques* ou contes des pourquoi
Contes d’explication qui fournissent des explications fictives sur l’origine des caractéristiques spécifiques des plantes, des animaux ou des astres. C’est une mise en ordre de l’environnement. Ces récits précèdent et préparent les approches scientifiques.
L’ABEILLE DE MQIDECH
Il y avait une fois une femme qui était mère de six garçons. Un jour, elle mangea une demi-pomme et avala les pépins. Neuf mois plus tard, elle mit au monde un tout petit garçon qu’elle appela Mqidech. Pour qu’il survive, elle le nourrit de beurre et de miel. Or une nuit, malgré tous les soins de sa mère, l’enfant pleurait, pleurait, sans s’arrêter. Alors, la maman raconta :
Dans les temps premiers, l’abeille était un insecte rampant et son dard était rempli d’un venin mortel. Un jour, Allah, dans son infinie bonté, s’adressa à tous les animaux :
– Comment vous protégerez-vous contre les hommes ?
– Moi, siffla le serpent, je les mordrai avec mes crocs et mon venin entraînera leur mort !
– Tu balaieras les fourrés épineux avec ton corps et les hommes te haïront, répondit Allah. Et toi, guêpe ?
– Moi, je les harcèlerai et je les piquerai !
– Tu vivras dans les ronces et tu devras sans cesse reconstruire ta maison, car l’homme la détruira ! Et toi, abeille ?
– Si par malheur je pique un homme, ce sera moi qui mourrai et pas lui.
– Douce abeille ! Reçois ces ailes légères pour échapper au danger. Tu seras aimée des humains qui se régaleront de ton miel. Et puisque tu as préféré mourir plutôt que de tuer, la terre sera couverte de vastes champs de fleurs où tu récolteras remèdes et douceurs.
Chut, enfants ! Mqidech père le bonheur s’est endormi ! Ne le réveillons pas !

Fonctions : apprentissage du milieu, de l’éthologie* et de l’écologie*, observation de la nature. Les contes étiologiques* présentent de façon poétique l’origine et l’utilité des éléments du monde et leur fonctionnement. Leur démarche est scientifique, car elle est basée sur l’observation, mais les théories proposées sont fantaisistes. Ces explications correspondent au stade de développement intellectuel des enfants (pensée magique) qui ne peuvent encore atteindre les catégories logico-mathématiques et rationnelles. Ils constituent une première approche du milieu, préparant excellemment les étapes ultérieures en favorisant la curiosité, l’observation, le raisonnement, qui est exercé, même sur ces prémisses erronées. Ils développent aussi la capacité d’émerveillement, réservoir à bonheur pour une vie entière.
Avec les plus grands, les contes étiologiques* permettent des exercices d’écriture des contes beaucoup plus productifs et originaux que les contes merveilleux qui apportent immanquablement des stéréotypes éculés. Après leur avoir raconté de nombreux contes étiologiques*, on demande aux enfants d’imaginer : Pourquoi les orties piquent-elles ?, pourquoi les coléoptères ont-ils deux paires d’ailes ?, etc. Ils ne peuvent plus régurgiter des histoires entendues ou vues à la télé. Ils sont amenés à un véritable travail d’observation, d’imagination et de création.
Mimologismes
Formule par laquelle sont interprétés plaisamment le chant des oiseaux et le cri de divers animaux. Ces formules ont donné lieu à des petits contes (mimologismes-récits) ; elles sont parfois intégrées dans des récits plus complexes.
LES MIETTES DE LA TABLE
Dans la cour d’une ferme, le coq un jour appela les poules :
– Cocorico ! Cocorico ! Venez vite, venez vite ! La patronne part en visite ! Venez toutes dans la cuisine ! Sur la table restent des miettes ! Venez toutes picorer ! C’est la fête !
Les poules répondirent :
– Cot ! Cot ! Non ! Non ! Nous n’irons pas ! Cot ! Cot ! Sinon, la patronne nous grondera !
Le coq éclata de rire :
– Cocorico ! Cocorico ! Qui le lui dira ? Qu’est-ce qu’elle en saura ? Allez picorer sans crainte ! N’avez-vous pas faim ?
Les poules caquetèrent :
– Cot ! Cot ! Non ! Non ! Nous n’irons pas ! Cot ! Cot !
Mais le coq les chicana, les piqua, les pourchassa tant et tant qu’elles entrèrent dans la cuisine, grimpèrent sur la table et — picoti picota — picorèrent toutes les miettes. Arriva la fermière. Elle les chassa à coups de balai jusque dans la cour où le coq attendait en grattant le fumier. Elles caquetèrent toutes ensemble :
– Cot ! Cot ! As-tu vu ? As-tu vu ? As-tu vu ce qui est arrivé ?
Et le coq de répondre :
– Cocorico ! Cocorico ! Je le savais ! Je le savais ! C’est bien fait !

Fonctions : reconnaissance des cris et développement de la faculté d’imitation. Les mimologismes aident à être sensible au monde des sons, à bien écouter. L’enfant est encore tout près des animaux. La catégorie suivante l’aidera à s’en différencier. Pour les tout-petits, le règne humain et le règne animal sont confondus : c’est l’âge où l’on croit que le chien et le chat parlent. Les contes aident à franchir cette étape et à ne plus « comprendre le langage des animaux », à devenir un être humain : en imitant l’animal, on marque la différence qui nous sépare de lui. Il est choquant de voir des adolescents ou des adultes manger dans la même assiette que leur chien, dormir avec lui, se laisser lécher la bouche. L’étape précédemment évoquée n’a pas été franchie, et toutes les représentations éthiques* en sont biaisées.
Conte d’animaux
Conte dont les animaux sont les héros ; l’homme n’apparaît qu’accidentellement dans ces récits. Oppositions fort/faible, animaux sauvages/animaux domestiques.
LE TIGRE ET LE CHATON
Dans les montagnes du nord de la Chine, vivait un tigre. Les habitants du lieu l’appelaient Wand-Da, ce qui veut dire Grand Prince, car il possédait une fourrure aux dessins magnifiques. Mais il était si maladroit, si lourd et si brutal que ses proies lui échappaient sans difficulté. Un jour, alors qu’il mourait de faim, il remarqua un mignon chaton qui guettait une souris. Il admira sa grâce, sa rapidité, sa patience.
– Bonjour, petit chat. Nous sommes de la même famille. Je cherche un maître qui m’apprendrait à chasser. Je suis si maladroit !
Le chaton regarda l’énorme tigre qui s’inclinait humblement devant lui ; il remarqua l’éclat jaune et cruel de ses pupilles, et il décida de se tenir sur ses gardes. Mais Wand-Da était si maigre qu’il eut pitié de lui.
– Je crains que tu ne me manges quand je t’aurai appris la souplesse et l’adresse.
Comme preuve de bonne volonté, le tigre voulut toucher la terre de sa tête en signe d’humilité, mais il se cogna si violemment qu’il se fit une grosse bosse.
– Maître chat, je vous promets de vous respecter et de vous protéger jusqu’à ma mort !
Attendri par la maladresse de son futur élève, mais fier de voir ce géant à ses pieds, le chat accepta. Le tigre remua la queue en signe de bonheur et de soumission — il essaya même de ronronner, mais il s’étouffa lamentablement. Tout toussant, tout pleurant, il dit :
– Si un jour je sais franchir les précipices sans y tomber, si un jour je sais guetter mes proies et les croquer sans les manquer, si un jour je sais courir sans me tordre les pieds, je n’oublierai jamais la bonté de mon maître bien aimé. Si je romps ma promesse, que je sois réduit en cendres et jeté au vent de la montagne !

Le chaton se mit aussitôt au travail : tôt levé, tard couché, il apprenait tous ses tours de chasse au gros balourd. Et celui-ci progressa de façon merveilleuse. Il savait sauter les précipices sans perdre l’équilibre, il courait par monts et par vaux sans jamais tomber, il ne manquait plus une proie et son poil luisait, son ventre s’arrondissait, ses muscles durcissaient. Il prenait confiance en lui, et un matin, le chaton le surprit en train de le regarder avec appétit ; la salive en coulait de ses babines : quel appétissant petit chat, bien gras et bien dodu !
– Tigre, tu as été un bon élève et je t’ai tout appris de mon art. Tu peux repartir vivre seul, maintenant. Quant à moi, je vais retourner chez mes amis humains.
– Maître chat, vous m’avez vraiment tout appris ?
– Assurément.
– Maître chat, quel est cet animal qui grimpe au tronc de cet arbre, demanda le tigre avec un air naïf, pour détourner l’attention du chaton ?

Celui-ci leva la tête et Wand-Da ouvrit toute grande sa gueule aux crocs terribles pour le croquer. Sortant ses griffes aiguisées comme des rasoirs, il bondit sur le petit chat qui, vif comme l’éclair, escalada le tronc de l’arbre jusqu’au sommet.
– Tigre ingrat ! Voilà ma récompense ! Les hommes t’appellent Wand-Da, mais tu n’as rien d’un grand prince ! Tu ne respectes pas ta parole !
– Maître chat ! Vous ne m’avez pas tout appris.
– Si je t’avais appris à grimper aux arbres, je te servirais maintenant de dessert. Je garde pour moi mon dernier tour !
Et sautant d’arbre en arbre, il disparut de l’autre côté de la montagne, là où jamais aucun tigre n’ose s’aventurer : dans le village des êtres humains.

Fonctions : apprentissage des enjeux et des comportements sociaux, des hiérarchies naturelles ou sociétales, apprentissage de la place de l’être humain dans la nature et de celle des autres organismes vivants. L’enfant pense d’abord qu’il est le maître du monde et que tout doit lui être subordonné, puisque, lorsqu’il est petit tout le monde semble être à son service pour le nourrir, le porter, le distraire. Il apprend les règles véritables de la société, grâce aux contes d’animaux. Les animaux ont cet avantage d’être situés entre le ça et le moi : l’enfant est très proche d’eux, mais il doit s’éloigner de son animalité ou du moins la dominer et gagner son statut d’être humain. Il doit tenter de se rendre maître de ses pulsions* et de réguler ses désirs.
À l’école de ces contes, l’enfant apprend aussi la prudence et la ruse que l’on peut opposer à la force brute.
Fable, apologue, exemple
Court récit mettant en scène des hommes, des animaux ou des plantes et qui comporte une morale.
LA CIGALE ET LES FOURMIS
On était en hiver et les fourmis faisaient sécher leur grain que la pluie avait mouillé. Une cigale affamée leur demanda de quoi manger. Mais les fourmis lui dirent :
– Pourquoi n’as-tu pas, toi aussi, amassé des provisions durant l’été ?
– Je n’en ai pas eu le temps, répondit la cigale, cet été je musiquais.
– Eh bien, après la flûte de l’été, la danse de l’hiver, conclurent les fourmis.
Et elles éclatèrent de rire.
Ésope (Fables)
Fonctions : les récits de la tradition orale ont de tout temps été récupérés par des moralistes. Ils leur ont adjoint une morale explicite qui remplaçait la palabre coutumière. Cette dernière laissait la liberté d’interprétation* aux auditeurs du récit. La morale (souvent écrite) ferme la porte à toute herméneutique*. On pourrait dire que la morale vient d’en haut, qu’elle veut conditionner certains comportements, alors que l’éthique* vient d’en bas, qu’elle est construite par chacun, avec l’aide de tous. Je pense que l’on a tendance à désobéir à une morale imposée et que l’on se comporte plus volontiers selon des valeurs que l’on a construites soi-même, mais chacun a des convictions différentes sur ce problème et choisit les récits selon ce qu’il juge le meilleur.
Les Fables de La Fontaine appartiennent au domaine de l’écrit. Ce sont de véritables merveilles d’écriture et c’est là leur principale valeur pédagogique. Apprises et restituées oralement, elles enseignent le meilleur de la langue.
Contes facétieux :
La majorité des contes populaires. Les « blagues » font partie de ce corpus, aussi ancien que l’humanité.
Les contes facétieux se répartissent en plusieurs catégories :
Turlupinades : récits qui se moquent des riches, des puissants, des institutions. Histoires d’ogres stupides ou de diable berné : un faible, un petit, un misérable, un stupide se révèle plus fort que les puissants.
LE SERMON DE NASREDDIN
Nasreddin Hodja allait faire un sermon.
– Fidèles, savez-vous de quoi je vais vous parler ?
– Nous ne le savons pas.
– Puisque vous ne le savez pas, il est inutile que je vous en parle.
Et Nasreddin partit. Le vendredi suivant, il leur posa la même question :
– Savez-vous de quoi je vais vous parler ?
– Oui, nous le savons.
– Puisque vous le savez, il est inutile que je le répète.
Et il s’en alla. Les fidèles se mirent alors d’accord sur une réponse judicieuse. Et ainsi, une semaine après, à la question de Nasreddin :
– Savez-vous de quoi je vais vous parler ?
L’assemblée d’une seule voix répondit :
– Certains le savent, d’autres ne le savent pas.
– Alors, que ceux qui le savent le disent à ceux qui ne le savent pas.
Et il s’en alla.

Beotiana : récits qui se moquent des sots ou des voisins d’autres communes. L’ensemble des sobriquets appliqués à ces derniers compose le Blason* populaire.
JEANNOT-LE-SOT
Il me faut vous raconter, recontin, reconté, fourre le nez dans ton pantet, qu’il était une fois un garçon qui s’appelait Jeannot.
Il était si sot qu’il prenait les crottes de bique pour des prunelles. Et quand il envoyait une lettre, il refusait de mettre l’adresse sur l’enveloppe en disant :
– Les facteurs sont trop curieux ! Ils n’ont pas besoin de savoir où j’écris !
Ma foi ! La vie est ainsi !
Un jour que Jeannot était allé au marché à la ville, il tomba en arrêt devant un énorme potiron bien rond, bien orange.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda notre innocent au marchand.
Pour plaisanter, celui-ci répondit :
– Un œuf de mule, gamin !
– Un œuf de mule ? Et combien le vendez-vous ?
– Huit francs, répondit le maraîcher, sans rire.
Le garçon rentra chez lui en courant :
– Maman ! Maman ! Je veux une mule !
– Mais c’est trop cher pour nous, mon petit ! Et où la mettrions-nous ?
– Maman ! Maman ! Au marché, à la ville, ils vendent des œufs de mule ! Laisse-moi en acheter un ! Je le couverai si bien que nous aurons une petite mule ! Et cela ne coûte que huit francs !
– Mais, mon petit, les mules ne naissent pas dans les œufs !
– Maman, donne-moi huit francs pour acheter un œuf de mule ! C’est le marchand qui m’a dit que ça s’appelait ainsi ! Pourquoi m’aurait-il dit des mensonges ?
Jeannot-le-sot insista tant et tant que, pour avoir la paix, sa mère lui donna l’argent qu’il demandait. Tout heureux, le garçon courut au marché, acheta la citrouille la plus grosse et retourna joyeusement chez lui. Mais la route grimpait, et le soleil tapait. Le gamin voulut se reposer ; il s’assit sur le talus, les pieds dans le vide, son œuf de mule près de lui.
Comme il ne l’avait pas posé d’aplomb, l’œuf roula, roula dans le ravin, tomba dans un buisson et explosa sur un rocher. Un gros lièvre qui dormait par là bondit hors de sa cache. Tout content, Jeannot-le-sot pensa :
– Voilà ma mule qui vient de naître ! Je n’aurai pas besoin de couver l’œuf ! Mais !… elle s’enfuit ! Mule ! Mule ! Reviens ! Tââ ! Reviens !
Ayant posé son chapeau et ses sabots, il s’élança à la poursuite du lièvre et courut ainsi jusqu’au soir. Quand il rentra à la maison, en nage, sa mère lui demanda :
– Alors, cet œuf de mule ?
– Il a éclos en chemin, dit le gars en pleurnichant. Mais la mule s’est enfuie si vite que je n’ai pas pu la rattraper !
— Mon pauvre petit, cela n’est rien ! Mais tu n’iras plus te traîner au marché. Cela te donne trop de mauvaises idées !

Fabliaux : autres récits qui brocardent avec malice une catégorie sociale ou des défauts humains.
DE BRUNAIN LA VACHE AU PRÊTRE
Je conte, à propos d’un vilain et sa femme, qu’un jour de fête de Notre Darne, ils allaient prier à l’église. Avant le service, le prêtre vint prêcher son sermon devant la nef et il dit qu’il était bien de donner pour l’amour de Dieu qui comprenait la justice, car Dieu rendait le double à celui qui donnait de bon cœur.
– Écoute, belle sœur, ce que notre prêtre promet, fait le vilain. À celui qui donne volontiers pour l’amour de Dieu, Dieu le lui rend multiplié. Pour l’amour de Dieu, donc, nous ne pouvons mieux employer notre vache, si bon te semble, qu’à la donner au prêtre. De toute façon elle donne peu de lait.
– Sire, je veux bien qu’il l’ait pour une telle promesse, fait la dame.
Alors, ils s’en vinrent chez eux et n’en parlèrent plus. Le vilain entre dans l’étable. Il prend sa vache par la corde et va la présenter au doyen. Le prêtre est habile et avisé.
– Beau Sire, fait le vilain, les mains jointes. Je vous donne Bleur pour l’amour de Dieu.
Il lui a mis la corde dans ta main.
– Ami, c’est la sagesse même, fait le prêtre Dom Constant qui ne rêve toujours que de prendre. Va-t’en, tu as bien fait ce que tu devais. Et fassent-ils tous aussi sages, mes paroissiens, comme vous êtes, j’aurais des bêtes à foison.
Le vilain quitte le prêtre.
Le prêtre commanda sur-le-champ que, pour l’apprivoiser, on fasse attacher Bleur avec Brunain, sa grande vache à lui. Le clerc l’emmène dans leur jardin. Il trouve leur vache, il me semble. Andreus les attache ensemble et puis s’en retourne et les laisse.
La vache du prêtre se baisse parce qu’elle voulait paître, mais Bleur ne le supporte pas et tire si fort sur la corde qu’elle la traîne hors du jardin. Elle l’a menée tant par sentier sauvage, par champ de chanvre et prés, qu’elle est retournée chez elle tirant la vache du prêtre qui lui pesait beaucoup.
Le vilain regarde et voit. Il en a grande joie en son cœur.
– Ah ! Belle sœur ! fait le vilain. Dieu est vraiment un bon doubleur car il nous revient deux Bleur. Elle amène une grande vache brune. Or, nous en avons deux pour une. Notre étable sera petite.
L’exemple dans ce fabliau dit qu’il est fou qui ne s’abandonne. On a des biens si Dieu les donne. Rien ne sert de celer, cacher. Nul homme ne peut prospérer sans grand risque, c’est là le moins. Par grande chance le vilain eut deux vaches, le prêtre nulle. Tel pense avancer qui recule. (Explicit de Brunain la vache au prêtre)

Kryptadia : récits scatologiques ou érotiques… Les contes érotiques vont des contes d’initiation* amérindiens des tentes de sudation, symboliques et poétiques, à des récits très crus, réservés à des adultes ou pré-adultes.
TU LE REGRETTERAS, MA BELLE !
Naguère, dans le Jura suisse et en Franche-Comté, une Dame apportait autrefois les cadeaux en fin d’année. Une nuit de Noël, comme elle revenait à travers les airs en tirant derrière elle son âne aux paniers vides, elle aperçut un mince ruban de fumée qui s’élevait du plus profond de la forêt, de la noire joux.
– Aurais-je oublié quelqu’un ? Je pensais que pas un chat ne vivait ici. Je vais aller voir !
L’Arôde descendit dans une clairière occupée par une cabane misérable. Elle attacha son âne à la cheminée, dans laquelle elle descendit, grâce à son bâton-oiseau.
Un spectacle affligeant se présenta alors à ses yeux : devant l’âtre était assise une femme vieille, laide, oubliée et abandonnée de tous. Elle grommelait de méchantes paroles contre un élégant chat noir au poil brillant paré d’une cravate blanche et botté de blanc. De temps en temps, elle accompagnait ses grognements d’un coup de sa canne vers le chat qui bondissait de côté en gonflant ses poils, puis lissait posément sa fourrure et reprenait son sommeil interrompu.
– Pauvre femme, pensa l’Arôde, comme elle est vieille, laide, oubliée et abandonnée de tous ! Je vais me montrer à elle et réaliser trois de ses vœux. Ainsi, il ne sera pas dit que, sur mon domaine, quelqu’un a été malheureux en ce jour de Noël !
Sitôt dit, sitôt fait. En voyant la belle dame dont l’éclat illuminait son taudis, la vieille bouscula sa chaise et le chat se dressa sur ses pattes.
– Ne crains rien ! Je ne veux que ton bien. Je suis l’Arôde, et je désire exaucer trois de tes vœux, comme cadeau de Noël. Que désires-tu ?
– Je ne suis qu’une pauvre vieille, laide, oubliée et abandonnée de tous, au fond de ma misérable cabane perdue dans les noires joux. Si je pouvais retrouver mes vingt ans !
– Qu’il en soit fait comme tu le désires, dit l’Arôde en la touchant de son bâton. Aussitôt, elle eut devant elle une charmante demoiselle, vêtue d’une robe somptueuse et chaussée de souliers de satin.
– J’ai retrouvé mes vingt ans, mais j’habite toujours au fond de ma misérable cabane perdue dans les noires joux. Si je pouvais loger dans une maison confortable !
– Qu’il en soit fait comme tu le désires, dit l’Arôde en touchant le mur de son bâton. Aussitôt, à la place de la masure branlante, s’éleva une vaste maison aux puissantes fondations, pourvue de tout le confort. Dans la cuisine, une oie grasse rôtissait, entourée de pommes et de marrons et une bouteille d’œil-de-perdrix attendait au frais. Une musique merveilleuse emplissait les pièces.
– J’ai retrouvé mes vingt ans et j’habite un palais. Mais je suis encore oubliée et abandonnée de tous. Si je pouvais avoir un compagnon pour jouir pleinement de tous ces présents !
– Qu’il en soit fait comme tu le désires, dit l’Arôde en touchant le chat de son bâton. Aussitôt, elle eut devant elle le plus bel homme que la terre eût jamais porté : un gaillard à la chevelure brune, aux magnifiques yeux verts, ganté et botté de blanc, vêtu d’un frac noir au plastron immaculé. Il se déplaçait avec une grâce féline, et la vieille rajeunie en fut éblouie, si éblouie qu’elle ne remarqua même pas que l’Arôde s’éclipsait, car le jour se levait, si éblouie qu’elle ne pensa même pas à la remercier.

Elle entraîna le jeune homme dans la salle à manger : sur une nappe de lin brodé, un service de porcelaine était dressé pour deux personnes, avec couverts d’argent et coupes en cristal. Les jeunes gens prirent place. Après le boudin blanc truffé, la jeune vieille voulut danser. Elle lança une valse. Et tandis qu’elle tournoyait entre les bras de son merveilleux cavalier celui-ci chantonnait en rythme avec la musique :
– Tu le regretteras, ma belle ! Tu le regretteras !
Mais elle avait tellement le tournis qu’elle n’entendait rien.
Après l’oie rôtie, elle voulut encore danser, un chachacha cette fois. Et tandis qu’ils allaient et venaient l’un vers l’autre, il répétait en se sautillant :
– Tu le regretteras, ma belle ! Tu le regretteras !
Mais elle était tellement enivrée qu’elle n’entendait rien.
Après le gâteau, elle voulut encore danser. Et tandis qu’ils entamaient un rock endiablé, il reprit son refrain :
– Tu le regretteras, ma belle ! Tu le regretteras !
Elle demanda alors :
– Mais, à la fin, qu’est ce que je dois regretter ?
– Il a quinze jours, tu me les as coupées… Tu le regretteras, ma belle ! Tu le regretteras !

Hâbleries, contes de mensonges, histoires de chasse, de pêche… C’est un répertoire exclusivement masculin, basé sur l’énormité des menteries et un défi à la mort. Le narrateur parle souvent à la première personne pour raconter ses exploits.
PHYLAX
Phylax était aussi mon compagnon de chasse favori. Dans la forêt du Cloître de Saint-Urban, rôdaient pas mal de renards qui venaient parfois jusqu’à ma ferme pour me voler des poules. Un jour, j’ai voulu leur montrer qui était le maître ici. Mais n’imaginez pas que je les ai simplement visés pour les tuer. Non ! Écoutez plutôt : j’avais une carabine à double canon. Je l’ai remplie avec des clous. Chaque fois que je voyais un renard, je le tirais et il se retrouvait cloué par la queue à un arbre où il restait prisonnier. Le lendemain matin, j’ai attaché les renards avec des chaînes et je les ai traînés dans mon écurie. Phylax les a surveillés et je ne leur ai rendu la liberté que le jour ou ils étaient tous apprivoisés et si paisibles qu’il ne leur venait plus à l’idée de manger les poules des autres !

Je chassais les lièvres sans fusil. Quand je trouvais des crottes de lièvres fraîches dans la forêt, j’y versais du poivre et une pincée de civette ; je mettais cet appât sur une souche. Le parfum de la civette attirait les lièvres de très loin ; ils venaient tout près pour renifler, mais le mélange les obligeait à éternuer si fort qu’ils s’assommaient contre la souche : je n’avais plus qu’à les ramasser. Grâce à cette ruse, je ramenais des chargements entiers de lièvres : nous avions de la viande pour tout l’hiver.

Un jour, il m’est arrivé de tirer un lapin et de descendre du même coup un corbeau qui était perché en haut d’un arbre ; de joie, j’ai tapé des mains. Oh, surprise ! Deux blanches colombes sont tombées mortes à mes pieds. Croyez-moi si vous voulez, mais le lapin pesait presque un demi-quintal !
Une autre fois, je vise un ramier, mais ma carabine s’enraye. Je regarde dans le canon : je vois arriver le coup ; j’écarte la tête et je tue un renard et un lièvre qui passaient par là ; sous l’émotion, je dirige mon fusil vers le ciel, et le ramier passe à son tour l’arme à gauche et tombe à mes pieds, foudroyé.

LES MENSONGES
Oh ! J’ai vu, j’ai vu.
Compèr’ qu’as-tu vu ?
J’ai vu une vache
Qui dansait sur la glace
à la Saint-Jean d’été.
Compèr’ vous mentez.
Ah ! j’ai vu, j’ai vu.
Compèr’ qu’as-tu vu ?
J’ai vu une grenouille
Qui faisait la patrouille
Le sabre au côté.
Compèr’ vous mentez.
Ah ! j’ai vu, j’ai vu.
Compèr’ qu’as-tu vu ?
Ah ! j’ai vu un loup
Qui vendait des choux
Sur la place Labourée,
Compèr’ vous mentez.
Ah ! j’ai vu, j’ai vu.
Compèr’ qu’as-tu vu ?
J’ai vu une anguille
Qui coiffait une fille
Pour s’aller marier.
Compèr’ vous mentez.

Fonctions : l’humour est un intégrateur social spécifique à chaque culture. Signe de reconnaissance, il fonde une connivence dans les groupes, qui ont chacun leur manière de rire. Les histoires drôles font partie de cette catégorie. Elles se racontent depuis que les hommes ont appris à rire et se réactualisent* dans chaque milieu et dans chaque époque, comme tous les contes.
Les turlupinades : histoires d’ogres stupides, d’enfants malins (Tom Pouce), de diable berné, se trouvent dans les recueils consacrés à Djoha, Nasreddîn Hodja, Till l’Espiègle, et aussi incluses dans de nombreux récits d’autres types : ainsi Ulysse bernant le Cyclope. Elles donnent espoir que le faible peut gagner, à force d’intelligence et de solidarité, contre l’injustice et la force brutale.
Les beotianas, ou contes de sots, indiquent les comportements à éviter. L’enfant rit de bon cœur, mais il n’est pas si sûr, dans le secret de son cœur, qu’il n’aurait pas commis les mêmes bêtises que Jean-le-sot, ou que les innombrables bêtas (toujours issus du village voisin, autrefois, de Belgique aujourd’hui) qui agrémentent l’immense répertoire des histoires drôles. Il sait, en tout cas, ce qu’il vaut mieux éviter de faire, même si l’on en a envie !
Les fabliaux sur les prêtres (les popes, les imams, les rabbins…) ou les notables débauchés ou indignes jouaient un rôle de régulation sociale. Les enfants apprennent à respecter les responsables qui se dévouent à la bonne gestion de la cité et à se montrer critiques envers ceux qui abusent de leur pouvoir.
Les contes érotiques, dont font partie les Kryptadia et les histoires salées, initient aux comportements amoureux, parfois de façon rude, parfois aussi de façon allégorique et poétique. Leur utilisation demande doigté et élégance : le plaisir n’est jamais aussi intense que lorsque les choses les plus crues sont évoquées par des euphémismes et des métaphores. L’érotique, c’est le caché entrevu, la pornographie, c’est l’intimité étalée. Les contes érotiques font plutôt partie du répertoire féminin, les histoires grasses du répertoire masculin.
Les hâbleries et contes de mensonges appartiennent au monde masculin. Histoires de chasses ou de pêches miraculeuses, exploits sexuels. Les hommes ont toujours éprouvé le besoin de se vanter pour leur plus grand plaisir. Cela leur permet d’affirmer leur virilité, de faire la nique à la mort. Les femmes racontent plus volontiers la vie et l’amour, les hommes, la chasse, la guerre et la mort.
L’essentiel est que les êtres humains ne perdent pas leur précieux humour qui les aide si bien à vivre. J’ai dit plus haut combien il était intéressant d’apprendre aux enfants à raconter les histoires drôles : pour les y préparer, il faut aussi leur en raconter. Les contes de mensonges enseignent que les mots peuvent mentir, tout comme les images. Ils développent l’esprit critique, apprennent à conserver une distance par rapport au discours* d’autrui, à ne pas gober n’importe quoi.
Conte merveilleux :
Récit d’une initiation* réussie, avec apparition d’êtres surnaturels aux fonctions très codées (aides ou obstacles dans la quête initiatique). Il existe des contes merveilleux pour chaque transition difficile que chacun rencontre au cours de sa vie.
L’ANNEAU D’OR
Il était une fois un homme qui était très pauvre, si pauvre qu’il laissait ses chaussures à la maison pour ne pas les user et cela même en hiver. Sa seule richesse, maintenant que sa femme était morte, c’était son fils unique, un brave garçon, mais qui avait bien de l’appétit pour un fils de pauvre. Se rendant compte qu’il était une lourde charge pour son père, le gamin un jour lui déclara :
– Je vais quitter la maison pour chercher fortune dans le vaste monde !
Le lendemain, abandonnant là son père tout chagriné, il prit la direction du vaste monde. Après avoir marché plusieurs jours sur cette route qui est fort longue quand on a les poches vides, il rencontra un vieil homme à la sinistre allure. Le vieillard lui demanda :
– Où vas-tu donc, garçon, en si triste équipage ?
– Je vais chercher fortune dans le vaste monde, car mon père est trop pauvre pour me nourrir.
– Tu as l’air honnête, robuste et fidèle. Si tu veux me servir, je ne te promets pas la fortune, mais le gîte et le couvert, ce qui n’est déjà pas si mal.
Le garçon s’empressa d’accepter cette offre car, à la vérité, il était tenaillé par une faim qui l’aurait fait traiter avec le diable lui-même !
Il s’acquitta diligemment de son service pendant de longs mois ; mais voilà qu’un jour le vieil homme dut partir. Avant de prendre la route, il donna ses dernières recommandations :
– Sur la table, dans la chambre du haut, il y a une clef. N’essaie pas de t’en servir pendant mon absence, sinon gare a toi
Pendant la journée, le garçon vaqua aux soins du ménage et expédia les travaux courants. Le soir, quand il monta dans la chambre du haut, il remarqua tout de suite une jolie clef d’argent tout ouvragée qui était posée sur la table. Brûlant de curiosité, il la saisit, et, à cet instant, il avisa dans la paroi une serrure qui semblait bien être à la dimension de la clé ! Comment résister à la tentation de l’essayer, d’autant plus que c’était interdit !
Derrière la paroi, il découvrit une énorme armoire encastrée dans le mur. Il l’ouvrit avec sa clef et il y trouva un livre de magie et tout ce qu’il faut pour s’adonner à cet art. Pendant tout le temps que dura l’absence de son maître, le garçon étudia le livre et apprit à transformer les choses et à se transformer lui-même.
Quand le vieux revint, il trouva la clef exactement à la place où il l’avait laissée, et il pensa que son valet lui avait obéi. Quelque temps après, alors qu’il s’était passé une année depuis son départ, le garçon demanda à aller rendre visite à son père. Son maître accepta de le laisser partir. Dès qu’il fut chez lui, son père lui demanda s’il avait fait fortune.
– Pas encore, père, mais viens voir derrière la maison. Je vais te montrer ce que j’ai appris !
Bien caché par les haies qui entouraient le jardin, le garçon, devant son père médusé, se transforma en un magnifique cheval blanc qui parla en ces termes :
– Conduis-moi au marché pour me vendre, père, et demande un bon prix, Mais n’oublie surtout pas, quand tu m’auras vendu, de garder mon licol !
Le père s’en fut au marché avec le cheval, mais chemin faisant, ils rencontrèrent le vieux sorcier qui reconnut aussitôt qui était ce cheval. Il l’acheta sur-le-champ au père qui, tout étonné d’avoir fait affaire si rapidement, oublia de réclamer le licol.
Le vieux emmena le cheval chez un maréchal-ferrant le plus proche et ordonna de porter à incandescence une barre de fer : il avait l’intention d’en transpercer l’animal de part en part. Dans un effort désespéré, le pauvre cheval parvint à rompre son licol avant d’être supplicié. Il se transforma en oiseau et s’envola dans les airs. Le vieux se métamorphosa en autour et le pourchassa en un vol éperdu. Quand l’oiseau survola le palais du roi, il se changea en un anneau d’or qui tomba dans le giron de la princesse, alors qu’elle était assise dans le jardin. Ravie, la jeune fille courut vers son père :
– Papa ! Regarde le cadeau que le ciel m’envoie ! et elle passa la bague à son doigt.
La nuit suivante, le jeune homme reprit son apparence humaine et la princesse fut bien effrayée de découvrir un garçon dans son lit ! Mais celui-ci eut tôt fait de la rassurer en lui contant son histoire :
Dans la journée, je me retransformerai en un anneau que vous devrez toujours porter à votre doigt. Je suis sûr que le sorcier va encore chercher à me nuire. S’il se présente au château sous une apparence ou sous une autre, il demandera l’anneau d’or. Vous ne devrez pas le lui donner, et s’il insiste, vous devrez le laisser choir au moment où vous le lui tendrez.
Quelque temps plus tard, la princesse tomba gravement malade. Le vieux sorcier se présenta au palais, déguisé en médecin.
– Je peux guérir la princesse à condition qu’elle me donne l’anneau d’or qui lui est tombé du ciel.
Tout d’abord, la jeune fille refusa énergiquement, mais devant l’insistance de son père, elle fut bien obligée de céder : elle ôta la bague de son doigt et la laissa choir en la tendant au sorcier.
À peine eut-il touché le sol que l’anneau se transforma en grain de blé. Le vieux se métamorphosa en poule. Le grain de blé se changea en épervier qui se jeta sur la poule et la dévora en un clin d’œil. Puis l’épervier devint un beau jeune homme. Il était libre, désormais, et il épousa la fille du roi.

Fonctions : apprentissage et facilitation des passages qui ponctuent une existence humaine (pour l’impétrant et aussi pour son entourage) : mise au monde, petite enfance, enfance, adolescence, séparation de la famille, mariage, travail, vieillesse, mort. Solutions symboliques proposées pour les problèmes psychologiques ou relationnels qui ponctuent ces passages : complexes d’Œdipe ou d’Électre, tentations d’inceste, désirs de domination, angoisses et pulsions* de toutes sortes…
Une abondante littérature a été consacrée aux fonctions fondatrices des contes merveilleux, de sorte que je ne m’y attarderai pas. Il faut simplement se rappeler qu’il existe des contes merveilleux différents pour chaque âge de la vie. Il est souhaitable de les raconter à bon escient. On ne raconte pas Barbe-Bleue en maternelle, comme je l’ai vu faire !
Conte fantastique :
Récit d’une initiation* manquée, au cours de laquelle le héros meurt ou est damné. L’auditeur est maintenu dans une position ambiguë entre fiction et réalité. Ce type de récits est réservé aux adultes et aux adolescents, car ils peuvent entraîner une déstructuration de la personnalité. Il est à remarquer que la confusion entre réalité et fiction est devenue non seulement banale, mais recherchée pour tous les publics, sans que les dangers pour le psychisme des récepteurs soient seulement soupçonnés, sauf quelques allusions au moment de crimes spectaculaires.
LES PARENTS MÉTAMORPHOSÉS
Il était une fois un paysan qui s’appelait Hervé et sa femme qui, ayant fini de battre le blé, décidèrent de fêter l’événement en mangeant des galettes de blé noir. Mais de farine il n’y avait plus. L’homme partit à grandes enjambées dans la nuit pour se rendre chez le meunier. Comme il passait dans un chemin creux, il entendit, au-dessus de sa tête, le feuillage qui bruissait bizarrement. Il leva les yeux et reconnut, à la blancheur argentée de l’écorce, que les arbres étaient deux vieux hêtres qui mêlaient leurs branches comme pour s’embrasser. Et ils parlaient :
– Je crois que tu as froid, Maharit.
– Oui, Jelvestr, je suis glacée. Chaque fois que la nuit tombe, la fraîcheur me pénètre comme une nouvelle mort… Heureusement que, ce soir, on fait des crêpes chez notre fils : il y aura un feu et, sitôt que sa femme et lui seront couchés, nous pourrons, à notre tour, aller nous chauffer à la braise.
– Combien de fois ne t’ai-je pas demandé d’être plus charitable aux pauvres ! Sous prétexte que tu possédais peu, tu ne voulais rien donner.
Hervé n’en écouta pas davantage. Au risque de se casser le cou, il dégringola la pente jusqu’au moulin. Au retour, il prit un trajet deux fois plus long pour ne pas passer sous les vieux arbres. Après le repas, sa femme se disposait à écarter les tisons, après avoir enlevé la poêle, mais il l’arrêta.
– Laisse brûler ce qui brûle et couchons-nous.
Une fois couché, il attendit, immobile. Neuf heures, dix heures, onze heures… Rien. Avait-il rêvé ? Mais à onze heures et demi, il entendit un bruit de feuilles qui frémissaient et de branches qui craquaient. Regardant par la fenêtre, notre homme aperçut l’ombre de deux arbres gigantesques qui s’approchaient de la maison.
– Frou… ou… ou ! Frou… ou… ou ! gémissaient leurs vastes ramures.
– Ils vont renverser la maison, se disait Hervé en se cachant sous les draps.
Mais, au bout de trois ou quatre minutes, ne percevant aucun remue-ménage, il jeta un œil. Son père et sa mère étaient assis sur les escabelles de bois, de chaque côté du foyer, non plus sous leur forme d’arbres, mais tels qu’ils étaient de leur vivant, se réchauffant avec bonheur.
Hervé, alors, réveilla doucement sa femme.
– Là, dans le foyer, regarde ces deux vieux.
– Mon pauvre mari, dans le foyer, je ne vois que le feu qui brasille.
– Mets donc ton pied sur le mien.
Elle mit son pied sur le sien et vit les deux vieux.
– Mais c’est ton père et ta mère, balbutia-t-elle en joignant ses mains. Il répondit :
– Chut, ne dis et ne fais rien qui pourrait les troubler. Je t’expliquerai tout quand ils seront partis.

Dans l’âtre, le vieux dit à la vieille :
– Es-tu réchauffée, Maharit ? Voici bientôt notre heure.
Sur ce, l’horloge tinta le premier coup de minuit. Les deux vieillards disparurent. Et la grande rumeur de feuillage recommença le long de la maison :
– Frou… ou… ou ! Frou… ou… ou
Quand la nuit fut redevenue silencieuse, l’homme raconta comment il avait surpris le secret des deux morts.
– Demain, dit sa femme, je donnerai une tourte aux oignons pour les pauvres de la paroisse qui n’ont même pas le peu que nous avons et nous commanderons deux messes à l’église.
Ainsi firent-ils et, depuis lors, les deux hêtres ne parlèrent plus.
Conte fantastique de Bretagne
Fonctions : les récits fantastiques sont particulièrement utiles à l’adolescence, moment de tensions très fortes entre la vie personnelle de l’individu et le poids social représenté par la famille et la société. Ils ne conviennent pas du tout aux jeunes enfants, ni à tous les êtres en position de fragilité (malades, handicapés, personnes âgées) qu’ils terrifient inutilement. En effet, ces publics ont besoin d’histoires qui finissent bien, car leurs propres peurs leur suffisent amplement.
Le fantastique pratique l’ambiguïté, se situe à la frontière entre le possible et l’impossible. Le héros du récit fantastique est vaincu parce qu’il n’a pas adopté les comportements demandés. Aussi, ces récits viennent-ils combler les vides angoissants laissés par la raison. Ils prennent en charge des pulsions* secrètes et irrationnelles, donnent un nom à des angoisses inavouables et remplissent donc un rôle cathartique rééquilibrant. Ils conviennent à l’adolescence parce que cette période est un moment de transformations, de formes intermédiaires qui génèrent souvent l’angoisse de ne pas réussir. Ils font aussi le régal des adultes qui aiment à se faire peur sans frais.
Puisque je parle de peur, je vais me permettre une petite digression sur le loup, dont j’ai déjà parlé. Pour le petit enfant, le loup sert à désigner ses peurs et il faut lui conserver ce rôle. Plus tard, le loup devient le gros benêt, qui ne fait plus peur parce qu’on a grandi. Ensuite, le loup reprend son aura terrifiante, en devenant le loup-garou, mi-homme, mi-bête, avide de vie humaine et de sang. Parfois aussi, il devient le compagnon du jeune homme et l’aide à résoudre ses problèmes et à entrer dans l’âge adulte, montrant ainsi que les peurs de la petite enfance sont structurantes pour le futur adolescent. Ainsi, cet animal symbolique accompagne notre vie, sert aussi à nous masquer le visage, à désigner notre animalité (telle jeune fille a « vu le loup »). Le loup est peut-être un psychanalyste gratuit !
Conte à énigmes
Récit où le héros/héroïne (et l’auditeur) doit :
• inventer des énigmes pour gagner l’objet de sa quête.
LA STATUE DE BOIS
Le prince Bagrate doit réussir à faire parler trois fois la princesse Tinatine, afin de conquérir sa main. Une bague, esprit de son père, l’aide dans cette tâche, en racontant des histoires à énigmes à une chandelle. Ici est racontée la première énigme.

La princesse Tinatine, qui n’était pas encore tout à fait endormie, releva alors les paupières. Elle regarda la bague et prêta l’oreille à son histoire :
– Trois jeunes gens étaient partis ensemble, pour faire le tour du monde. L’un était menuisier, le deuxième tailleur, et le troisième était un musicien, avec son luth sur l’épaule. Le soleil déclinait à l’horizon, la nuit commençait, et les jeunes gens allumèrent un feu dans la forêt. Ils convinrent que deux dormiraient tandis que le troisième veillerait.
La première nuit le tour de garde revint au menuisier. Le tailleur et le musicien s’enroulèrent dans leur couverture, ils s’allongèrent dans l’herbe et fermèrent les yeux. Le menuisier rajouta des bûches dans le feu, et comme la lune montait dans le ciel, il commença à être en proie au sommeil. Pour ne pas s’endormir il se leva, se promena au bord de la forêt ; il remarqua alors un jeune érable, il l’abattit, il l’équarrit, il sortit de son sac de fins outils, et travailla, jusqu’au matin. Avant que le ciel ne rosisse au-dessus de la forêt, il avait sculpté dans le bois une femme, douce et blanche comme la lune qui l’éclairait, et il la planta sous un sapin.
Quand le tailleur et le musicien se réveillèrent, ils allèrent se rafraîchir au ruisseau, puis les trois se dirigèrent vers la ville pour y chercher du travail. Au soir, ils regagnèrent le même endroit de la forêt pour dormir.
Cette nuit-ci, le menuisier et le musicien dormaient, et c’est le tailleur qui veillait. Il s’installa près du feu, il y remit des bûches, et quand ses yeux commencèrent à picoter, il se leva pour ne pas s’endormir. Il se promena entre les arbres. Sous un sapin, il aperçut une femme de bois, parfumée, blanche et belle. Il sortit son mètre de sa poche et prit ses mesures. Il choisit du fil, une aiguille, de la soie, des ciseaux, et jusqu’au matin il cousit pour la femme d’érable une robe si belle qu’au matin elle était encore plus séduisante, ainsi vêtue. Au matin, le tailleur réveilla ses compagnons, et aucun d’eux ne lui demanda ce qu’il avait fait toute la nuit.
Les trois gars retournèrent à la ville, et comme ce soir-là non plus ils ne trouvèrent pas à y coucher, ils retournèrent à leur lieu de campement, dans la forêt.
Le menuisier et le tailleur s’endormirent tandis que le musicien veillait. Il rajouta du bois dans le feu, mais quand il sentit que sa tête se faisait lourde, lui aussi se leva et se promena pour ne pas s’endormir. Soudain il découvrit la femme. Elle était debout sous le sapin, dans une robe magnifique, douce et blanche comme la lune qui l’inondait de sa lumière. Le musicien en eut le souffle coupé. Il ne savait pas si ce n’était pas une fée, ou une vision, ou une femme en chair et os. Il s’enhardit à lui demander :
– Qui es-tu, belle dame ?
Le bois d’érable ne répondit rien, ne broncha pas.
Le musicien se rapprocha, tout doucement. Il regarda, il examina les lèvres blanches, qui ne frémissaient pas, les paupières qui ne clignaient pas, la poitrine qu’aucun souffle ne soulevait. Il regarda plus attentivement, et il constata que cette femme était en bois.
Alors le musicien s’assit dans l’herbe, devant elle, toucha les cordes de son luth et se mit à jouer pour elle. C’était un air tel que ni la forêt, ni la lune, ni les étoiles n’en avaient jamais entendu. C’était un air tel que la femme de bois en fut animée. La soie blanche, sur sa poitrine, se souleva et s’abaissa comme les flots du lac, sa bouche blanche s’ouvrit dans un sourire, ses paupières, sur ses yeux qui prenaient vie, clignèrent doucement. La femme essaya quelques pas, remua ses mains, prononça ses premières paroles, peigna ses cheveux de soie.
– Et maintenant, dis-moi, chère petite chandelle, à qui elle appartenait, la femme d’érable : au menuisier, au tailleur, ou au musicien ? Qui, penses-tu, devait se marier avec elle ?
– J’ai d’autres soucis que de réfléchir là-dessus, répondit la chandelle sur un ton coupant. Tu ne vois pas combien je diminue, sous ma couronne, comment je fonds.
Tinatine avait maintenant les yeux grands ouverts. Elle se souleva sur son coude et dit, impatiente, à la chandelle :
– Tu ne trouves rien de plus intelligent à dire ? Tu ne sais pas répondre plus raisonnablement ? Dis, par exemple, que la femme revenait au menuisier. Après tout, c’est lui qui l’a inventée, c’est lui qui a commencé cette œuvre.
Mais la chandelle ne répondit pas. Elle continuait à brûler, en colère. Tinatine avait parlé une fois !
Deux autres énigmes amèneront la reddition de la belle princesse.

On demande à chacun son avis et un débat peut s’engager. Le tailleur qui a assuré sa subsistance (symbolisée par les habits) et préservé sa pudeur, le musicien qui lui a transmis le souffle vital sont d’autres réponses.

• trouver la réponse d’énigmes posées par le mandateur.
LE TAMBOUR QUI BAT SEUL
Au temps jadis, au pays du Soleil levant, une loi terrible sévissait. Quand les parents atteignaient soixante ans, leurs enfants devaient les abandonner dans la montagne.
Dans un village, vivait un homme qui n’avait qu’un seul fils qu’il aimait tendrement. Mais la loi est édictée pour tous et chacun doit l’appliquer sans discuter. Aussi, quand son père eut atteint sa soixantième année et fut devenu impotent, il le prit sur son dos, et il l’emporta vers une vallée reculée et inhabitée. Il s’apprêtait à l’abandonner là, quand le vieillard lui dit :
– Mon fils, la maison est bien loin d’ici, et j’ai eu peur que tu ne te perdes. Aussi, j’ai cassé des branches pour marquer ton chemin : ainsi, tu reconnaîtras ta route !
En entendant ces mots, le fils éclata en sanglots. Et il décida de ramener ce père si aimant chez lui. Pour ne pas être puni, il creusa un grand trou au fond de sa maison, le couvrit de chaume et y installa son père.
Un jour, le seigneur réunit tous les jeunes hommes de sa contrée et leur ordonna :
– Que l’un d’entre vous me rapporte une corde de cendres !
Le jeune homme demanda conseil à son père :
– Tresse une corde solide et épaisse, puis love-la sur un plateau et mets-y le feu. Elle se consumera lentement et demain, tu auras une corde de cendres !
Le lendemain, le garçon apporta au seigneur ce qu’il avait demandé
– Tu es un malin, jeune homme. Mais le seras-tu encore si je te demande d’examiner ce bloc de bois noirci par les ans ? Peux-tu me dire où se trouvaient les branches, et où se trouvaient les racines ?
Interrogé, le vieux recommanda à son fils :
– Trempe le bois dans l’eau : ce qui surnagera indiquera où étaient les branches, ce qui s’enfoncera te montrera l’emplacement des racines.
– De mieux en mieux, bravo ! Tu es le plus intelligent du pays, applaudit le seigneur. Mais serais-tu capable de me fabriquer un tambour qui bat sans qu’on le frappe ?
Le père, interrogé, répondit :
– Va dans la forêt, trouve un essaim, mets-le dans un tambour et ce dernier jouera tout seul.
Le jeune homme tendit une peau sur un cadre de bois et il y introduisit un essaim qui bourdonnait si fort que le tambour vibra comme si on le battait.
– Bravo, jeune homme ! Tu es vraiment futé ! Mais, dis-moi, as-tu trouvé cela tout seul ?
– Sans mentir, J’ai désobéi à la loi. Je n’ai pas abandonné mon père dans la montagne, et j’ai suivi ses conseils.
– Les vieux n’ont plus beaucoup de forces, mais leur sagesse nous est bien nécessaire ! J’ordonne que la loi soit abrogée !
Et plus jamais un vieillard ne fut abandonné aux bêtes sauvages.

Fonctions : développement de l’intuition, du raisonnement, de la capacité d’argumenter. En cela, il remplit les mêmes fonctions que la devinette (voir infra). Le conte à énigme est souvent emboîté dans un autre conte, donnant l’occasion d’une interruption du récit et de la recherche de la solution par les auditeurs. Comme les petits couplets rythmés qui parsèment beaucoup de contes, les énigmes apportent beaucoup d’agrément à un récit. Le conteur doit laisser de longs silences pour que l’auditeur ébauche des hypothèses et se prépare à entendre et discuter la solution donnée par le conteur.
Conte philosophique, parabole :
Conte qui déclenche la réflexion ou la discussion ; il se termine souvent par une question à l’auditoire, ou par un proverbe issu de la sagesse des nations. En Afrique, il est suivi d’une palabre, coutume qui peut très bien être imitée ; jadis, elle était pratiquée sous nos latitudes. Il sert d’appui à un apprentissage de l’argumentation.
LA BOSSE DU SAINT-BERNARD
Les bons moines du Grand Saint-Bernard avaient bien de la chance. Au centre de leur vaste cellier qui contenait les vins les plus précieux, un immense fùt trônait. On l’appelait Bernard et il avait cette particularité : c’est que l’on pouvait en tirer du vin blanc ou rouge sans jamais avoir à le remplir.
Il suffisait de tourner la guillette en disant :
– Bernard, donne du blanc ! Et le pichet se remplissait de beau fendant pétillant.
Si, par contre, on demandait :
– Bernard, donne du rouge ! Un pinot noir, fruité à souhait, jaillissait à volonté.
Ce phénomène aurait pu durer éternellement. Mais un nouveau prieur arriva au monastère. Quand il apprit l’existence de Bernard, il voulut savoir quelle sorcellerie se cachait là-dessous. Il ordonna qu’on ouvrît le tonneau : des moines menuisiers exécutèrent cette besogne et quand la bosse fut éventrée, le prieur y trouva deux grosses grappes, fraîches comme cueillies du matin, une de raisin blanc, l’autre de raisin noir. Sa curiosité satisfaite, il ordonna qu’on remît tout en place, mais plus jamais Bernard ne donna de vin. On dut désormais le remplir comme une quelconque futaille. Cependant, à Lourtier, quand une chose paraît inépuisable, on dit encore :
– C’est comme la bosse du Saint-Bernard.

Fonctions : réflexion sur les problèmes philosophiques, les voies de la connaissance, la recherche de la sagesse.
Certaines traditions, comme les contes zens, les contes soufis, les contes hassidiques, les paraboles religieuses sont de véritables écoles de philosophie et servent de point de départ à de fructueuses et passionnantes discussions. Ils présentent une problématique de façon concrète et visent plus à construire une sagesse personnelle qu’un savoir philosophique.
Il existe des contes philosophiques pour tous les âges et un récit apparemment aussi simple que ce conte yuit destiné aux tout-petits est une excellente introduction à la notion de relativité : le mythe de la caverne de Platon aura déjà son cadre d’accueil, voire Einstein et ses théories !
QUI EST LE PLUS GRAND ?
La lune au rond visage parcourait le ciel en traîneau et se vantait : Je suis plus gaie et plus grande que le soleil lui-même ! Un minuscule lac, au milieu de la toundra, l’entendit et dit : Tu n’es qu’une vantarde ! Regarde-moi et tu verras que je suis le plus grand ! La lune se pencha sur le lac et y vit son reflet. Le lac poursuivit : Vois, je suis plus grand que toi puisque tu peux te loger chez moi avec le soleil ! Les deux antagonistes se disputèrent tant qu’ils réveillèrent le lemming, Sikiq, qui sortit de son terrier. Il s’étira, bâilla en ouvrant si largement la bouche que son œil gauche se ferma. Il regarda d’un œil le lac, puis la lune et constata : En fait, le plus grand de tous est mon œil droit puisqu’ils y entrent ensemble : le lac et la lune ! La chouette qui volait par-là ricana. Elle s’empara du lemming, l’engloutit et dit : Hou ! Hou ! Quelle tête intelligente porte mon cou ! La lune et le soleil ont pris place dans le lac, le lac, la lune et le soleil se sont installés dans l’œil du lemming et celui-ci habite désormais dans mon estomac !
À ton avis, lequel d’entre eux est le plus grand ?
Conte religieux :
Conte qui présente une approche métaphysique de l’existence et induit des réflexions sur la morale et la religion. Les personnages peuvent en être laïcs. Le diable est souvent mis en scène, ainsi que saint-Pierre, qui joue auprès de Jésus le rôle du candide. Voici un petit conte anodin, qui pose, sans en avoir l’air, des problèmes tout à fait actuels, puisque certaines puissances, soi-disant d’inspiration divine, ont pris le parti de bombarder des villes entières, en espérant peut-être que Dieu reconnaîtra les siens.
LES BONS ET LES MÉCHANTS
La foudre tomba, un jour sur un village, provoquant d’énormes dégâts. Le bon saint Pierre demanda au Seigneur Jésus :
– Seigneur, pourquoi la foudre est-elle tombée sur les bons et les méchants ? Pourquoi pas seulement sur les méchants ?
Sur le moment, Jésus ne répondit rien. Mais plus loin, il ordonna à Pierre :
– Prends cet essaim d’abeilles.
– Nous n’avons pas de ruche, Seigneur !
– Qu’importe ; mets-le contre ta poitrine.
Saint Pierre obéit et aussitôt hurla de douleur.
Plus tard, Jésus lui dit :
– Donne-moi l’essaim pour que le fasse entrer dans la ruche que voilà.
– Mais, Seigneur, je les ai toutes écrasées !
– Pourquoi ?
– Parce qu’elles me piquaient !
– Elles te piquaient ? Toutes ?
– Eh bien ! non, pas toutes, seulement les méchantes.
– Pourquoi donc les écraser toutes, les bonnes et les méchantes ?
Conte basque

Fonctions : intégration de l’enseignement moral, réflexion sur la vie et la mort. Ces contes ont souvent un contenu critique et humoristique qui brocarde malicieusement Dieu et ses saints, surtout Saint Pierre.

J’aimerais que ces quelques lignes convainquent le lecteur que toutes ces catégories de contes représentent un formidable outil pédagogique, entièrement disponible pour tous et fort peu gourmand de crédits ni de temps. Ces récits instaurent une entente entre les enfants et introduisent des moments de plaisir studieux dans les classes. Le sens même des cours en est changé. D’autres textes de la tradition présentent les mêmes avantages.

7 05 2009
Ostiane (18:06:32) :

Et bien P, te voilà en de bonnes mains, Christian en matière de contes ne s’en laisse pas conter!

Bonne lecture! Je pense que chacun trouvera un conte à sa mesure. Merci Christian.

8 05 2009
Christian Montelle (03:56:56) :

Il existe des contes adaptés à chaque âge, mais c’est peu connu. Pour les tout petits, par exemple : contes de randonnée et d’animaux + quelques contes merveilleux (très peu). Il est regrettable de leur raconter (pas lire, raconter !) des contes d’initiation pour adolescents ou des contes pour faire peur. Cela peut même entraîner des dégâts psychologiques.

11 05 2009
P (07:43:44) :

intéressant, documenté .. MERCI !

6 02 2012
GeVé (10:49:49) :

Très intéressant et bien documenté en effet.
Les définitions d’Ostiane semblent adaptées à une première approche,par leur concision et leur relative simplicité.
Où puis-je trouver le conte de la princesse Tinatine et du Prince Bagrat dans son intégralité?
Merci.

6 08 2012
alain l. (15:33:02) :

Bonjour Ostiane … Je viens de classer les ami(e)s de l’Eveil dans l’ordre alphabétique et tu apparais en deuxième position … l’occasion de refaire un petit tour sur ton magnifique blog et d’y découvrir ce post sur le conte …
Alors en illustration, un enregistrement des jeunes après un travail en classe sur « Le vilain petit canard » d’Andersen à découvrir ici:
*http://www.eveil25.info/article-le-vilain-petit-canard-epilogue-108332621.html

6 08 2012
Ostiane (16:06:57) :

Bonjour Alain 🙂
Curieusement je suis privée de son sur mon ordi 🙁 Je vais essayer de changer de poste pour aller écouter tes élèves..à bientôt! Et bonne fin d’été à toi!

7 08 2012
alain l. (07:22:42) :

Bonjour Ostiane … pour écouter les enregistrements sur l’Eveil, il faut que le plug’in flashplayer soit installé sur ton ordi …
amicalment

alain

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