Une rentrée sous « haute surveillance »

20 08 2009

Une rentrée sans école…Saison 1

Nouvelle réforme ?

Dispositif avant-gardiste ?

Expérimentation pour une éducation du futur ?

ou

Scénario catastrophe du tout prochain Reality Show télévisuel ?

Chers élèves, Charlemagne est mort ! Oui, vous le saviez déjà, c’est vrai. Mais là, je veux dire qu’il est définitivement mort, assassiné, rayé des livres d’école. Notre ancêtre à la barbe fleurie avait selon la légende inventé l’école ? Aujourd’hui, l’école ne veut plus de lui, ni de personne d’ailleurs. L’école est fermée. Ses portes seront bientôt closes, par décret, officiellement. Légalement. Il en va de la santé d’une nation, d’un continent, voire de la planète toute entière.  La pandémie nous guette.  Il nous faut réagir. Le compte à rebours est-il lancé ?

Oh…chers enfants, camouflés derrière la panique des hommes, je devine déjà vos sourires espiègles s’épanouir à mesure que l’automne approche. Je sens d’ici le battement surexcité de vos petits cœurs croître alors même que le temps semble échapper aux grands de ce monde. L’automne arrive… Oui, j’entends vos soupirs de soulagement et vos chants  de victoire se mêler à ceux de notre désespoir.  L’automne est là ! Et derrière lui, dit-on, son cortège de toux, de fièvre et de miasmes morbides.

Alors, ça y est…ce rêve honteux dont  chacun de nous, au creux d’un lit encore ensommeillé, s’est fait un jour l’écho silencieux, ce désir inavouable  inscrit au plus profond de nos peurs de cancre et de nos colères de gosse, cette vaine espérance d’un réveil sans cartable, d’une matinée sans note, d’une  semaine sans  tricherie, d’une saison buissonnière, d’une année sans école, ce jour là, ce rêve là, est-il  donc arrivé ? Papa ! Maman ! Il n’y a plus d’école, plus de contrôle, plus de bulletin, plus d’orientation ! Maman ! Papa, vous pouvez  dormir tranquilles, demain sera le plus beau jour de ma vie, enfin je veux dire…de ma vie d’élève ! Une ère nouvelle s’annonce.

Yvan Illich, réveille-toi, ton heure de gloire est là. Tu l’avais souhaité, théorisé, argumenté, écrit… Le tome 2 de ta société sans école est en passe de voir le jour.  Du concept au réel, ses premières lignes s’écrivent à cette heure précise où sur mon clavier court cette rumeur folle d’une rentrée sans école.  Son titre ? De l’école obligatoire à l’interdiction d’école….Rêve ou cauchemar ?

En 1971, tu posais déjà les termes d’un nouveau contrat. Souviens-toi, pour une éducation plus juste, tu appelais de tes vœux un monde déscolarisé où chaque homme sur cette terre serait à la fois enseignant et enseigné, acteur et transmetteur et cela tout au long de sa vie d’homme. Quel était ce projet novateur  que tu nous proposais? Un crédit d’éducation illimité! Sans condition ni promesse intenables. Vivre c’est apprendre. Tu ne voulais d’aucun plan d’ensemble, d’aucune obligation scolaire, démontrant l’implacable logique d’un système qui cessait d’instruire et d’éduquer dès lors qu’il se soumettait aux règles de quelques-uns. Révélant sans concession la face obscure d’un cadre scolaire qui tuait ses propres finalités éducatives, tu nous avais mis en garde contre l’institution elle-même. Une institution qui exterminerait en son sein les valeurs qu’elle promulguait à l’extérieur.  Tu disais alors : « Il nous faut donc trouver d’autres moyens d’apprendre et d’instruire, et que toutes les institutions soient appelées à participer à cet effort en faisant réapparaître leurs qualités éducatives […] Imaginons que les hommes cessent de s’abriter derrière leurs diplômes et qu’ils aient le courage d’élever la voix et d’apporter leurs propres réponses et, par là, de s’assurer le contrôle des institutions auxquelles ils participent. Pour en arriver là, nous devons apprendre à nous rendre compte de la valeur sociale du travail et du loisir par les échanges éducatifs qu’ils permettent. Une participation véritable à « la vie politique », que ce soit dans la rue, sur le lieu de travail, dans une bibliothèque, dans un hôpital, demeure le seul étalon de comparaison qui nous permette de mesurer la valeur des différentes institutions sur le plan de l’éducation.»

Formidable utopie ?

Aujourd’hui, à la veille de cette rentrée 2009, sommes-nous prêts à relever ton incroyable défi ?  Sommes-nous prêts à mettre en place cette impensable utopie? Une éducation sans école est-ce possible ? Un enseignement sans programme, est-ce possible ? Apprendre ailleurs qu’à l’école, est-ce possible ? Pour tous et partout dans le monde ? Pour tous et selon ce libre-arbitre dont tu te faisais à la fois, le juge et l’avocat ? Tu écrivais encore : « l’échange des compétences et les rencontres de partenaires égaux se fondent sur la volonté de donner un sens véritable à l’expression : « l’éducation pour tous ». Il ne faut pas qu’elle soit le prétexte à un enrôlement dans une institution monopolistique, mais qu’elle suscite cette mobilisation générale de la société, de la population  tout entière, qui seule peut conduire à une culture populaire authentique. »

Sommes-nous donc à l’aube de cette mobilisation générale ? Mobilisation forcée, obligatoire, décrétée certes mais mobilisation générale tout de même. Qu’allons-nous en faire ? Qu’allons-nous en tirer ? Un palier de non retour a-t-il été franchi ? Vous, nous, ils… Parents, enseignants, sommes-nous prêts ?

Un dispositif de prévention sanitaire sans précédent remet définitivement en cause le système éducatif existant. Bien sûr il ne s’agit « que » d’une simulation liée au principe de précaution, d’un ultime recours au cas où, d’une mesure d’extrême urgence… Mieux vaut prévenir que guérir…ou mourir ! Cependant, penser l’école hors de l’école, c’est déjà penser au démantèlement de celle-ci  telle qu’elle existe aujourd’hui. Rien ne sera plus après comme il en a été avant. Ainsi, là où tous les pouvoirs se sont heurtés, où toutes les réformes ont avoué leur impuissance, où tous les discours politiques ont avorté, la grippe A, elle, aura vaincu. Le virus H1N1 aura eu  raison du dernier mammouth !

Fermons les écoles ou bien nous périrons tous emportés par la fièvre porcine.

Mais alors, qui s’occupera de nos enfants ? Que deviendront les enseignants ? Comment les parents répartiront-ils leurs temps professionnel ? Quid du bon fonctionnement de nos entreprises désertées ? Lesquels d’entre nous seront chargés de répondre de la bonne éducation de chacun, et de  la juste instruction de tous?

Si la question d’une mise en quarantaine se pose pour l’école, la question de la responsabilité éducative se « re »pose à chacun de nous, à chaque citoyen, salarié ou patron, à plein-temps ou non, à chaque père, mère, voisin, oncle, à chaque homme et femme. Si l’on en a fini de l’institution scolaire, qui prendra le relais ? Pourra-t-on décemment tourner le dos à cette nouvelle redistribution des tâches ? Pourrons-nous sans honte ni vergogne répondre à cet appel par ces mots trop souvent entendus…pas moi, ni moi, ni toi…débrouillez-vous, organisez-vous, mais…sans moi!  Ou bien, parviendrons-nous enfin à poser les premières pierres d’une nouvelle alliance éducative ?

Faut-il craindre le pire et se méfier de « la mise en place d’un système individualisé, empirique et non régulé » comme le prédit Alain BOUVIER, ancien recteur et membre du Haut Conseil de l’Education? Sans doute si nous n’y prenons garde. Sans doute si nous n’en profitons pas pour remettre à plat nos priorités et nos valeurs. Sans doute si nous ne nous saisissons pas de cette opportunité pour repenser nos repères, nos habitudes, et le partage de nos compétences. Sans doute si nous ne faisons plus confiance en nos propres capacités personnelles à transmettre hors d’un contexte scolaire. Sans doute si nous persistons à croire qu’il n’y a de possibilité d’apprendre qu’au travers d’un programme unique et de salut qu’à l’école…

Remplacer l’école obligatoire par la télévision obligatoire transformerait  l’éducation et l’instruction en un curieux produit de consommation. Du programme scolaire au programme télévisuel, il n’y a qu’un pas ! Des acteurs  en guise de profs, il fallait y penser ! Des élèves déscolarisés transformés en téléspectateurs à temps plein, il  fallait oser ! Il est vrai, en temps de crise, on fait face à l’urgence. Sauvons le programme avant tout ! Pour le reste, on verra bien…

Le compte à rebours a-t-il commencé ? Albert Jacquard dans son dernier ouvrage nous avertit… « Non, le pire n’est pas certain mais nous devons nous hâter. »

Hâtons-nous donc de réinventer l’espace éducatif, de re-solidariser les partenaires éducatifs pour ainsi réinjecter  de l’éducation dans chacune des cellules sociales et culturelles qui fonde notre cadre de vie.

Le savoir n’a-t-il de valeur que décliné dans la seule enceinte scolaire?

Il n’y a pas d’école aujourd’hui ? Viens je t’emmène avec moi à l’atelier, tu y découvriras des outils et des gestes séculaires. Il n’y aura pas d’école demain non plus ? Ton père te fera visiter les coulisses de son théâtre. L’école est fermée une semaine ? Une amie du voisin te propose de l’aider à vendanger. L’école ne rouvrira pas tout de suite ? Organisons un nouveau tissu éducatif, retrouvons au quotidien de nouveaux modes de transmission et d’apprentissage. Artisans, chercheurs, ouvriers, banquiers, ministres, et si le temps d’une pandémie nous ouvrions les portes du monde à nos enfants ? Nous avons tous à apprendre quelque chose les uns des autres, nous avons tous quelque chose à enseigner à notre prochain, qu’il soit notre élève, notre enfant ou celui de la voisine !

On n’apprend pas qu’à l’école.

Vivre c’est apprendre.

Profitons de cet automne pour vivre ensemble autrement.

Réapproprions-nous nos capacités intrinsèques d’apprendre et de faire apprendre.

Serions-nous à l’aube d’un vaste processus de déscolarisation de la société ?

Osons le pari d’une mutation à nulle autre pareille. Mais de grâce, ne laissons pas nos enfants s’endormir devant la télé !

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9 réponses à “Une rentrée sous « haute surveillance »”

20 08 2009
Julos (15:01:27) :

Déscolarisons la Société pour re-trouver des raisons d’apprendre et de se former qui soient authentiques, loin des projets de formatage institutionnel !
… et relisons Illich, l’utopiste visionnaire !
Wouaouh !!! Quel punch ! la rentrée 2009, la rentrée qui fait Boum !

😉

N’empêche… au début des années 80, j’ai le souvenir d’un slogan pédagogique qui disait « déscolarisons la lecture ! » Celles et ceux qui prônaient cela se fondaient sur le constat que nombre de jeunes et d’adultes (*) savaient certes lire(au sens d’être alphabétisés) mais n’étaient pas lecteurs (au sens d’être « lecturisés »). Autrement dit, « on » leur avait appris à lire mais « ils » n’avaient pas intégré le langage écrit comme une fonction cognitive et intellectuelle mais comme un savoir-faire extérieur à eux-mêmes.
Ça aurait pu être pris durablement au sérieux, ce ne le fut que ponctuellement, superficiellement. Et aujourd’hui, les antipédagos ricanent encore lorsqu’on évoque cette époque aussi épique que glorieuse…

(*)les chiffres avancés alors étaient de 70% de + ou – alphabétisés pour 30% de + ou – lecteurs. A combien en est-on aujourd’hui que la méthode syllabique est triomphante et les pratiques alternatives délinquantes ?

Bon courage les utopistes !

20 08 2009
Bernadette (17:49:17) :

Les établissemernts scolaires seront peut-être fermés pour des raisons sanitaires mais ça ne veut pas dire que les enseignants n’auront plus lieu d’être. Cela voudra au contraire dire que l’on a encore plus besoin d’eux pour faire du blog un outil d’éducation.
Par contre, sûr, ça risque d’être un peu la panique au niveau de l’encadrement parce qu’à partir du moment où une école est fermée, il n’y a plus de personnel de « surveillance » et donc les parents de jeunes enfants risquent d’avoir des difficultés d’organisation.

21 08 2009
David (19:04:04) :

Ph. Meirieu a dû « pomper » sur votre blog pour son interview de ce jour sur France Info… à moins que ce soit le contraire ! Que de similitudes de vue…
Au fait … n’étiez vous pas à Lyon il y a qq temps ?

22 08 2009
Julos (12:50:55) :

Plutôt que de faire de l’ironie mal placée, vous auriez pu mettre le lien, David.

http://www.france-info.com/spip.php?article325302&theme=81&sous_theme=319

Seriez-vous à ce point allergique à Meirieu ? Au moins lui a lu Illich ? Et vous ?

22 08 2009
Ostiane (14:57:09) :

Merci à David pour l’info et à Julos pour le lien. Je le cherchais justement n’ayant pas entendu l’interview en question.

Il se trouve que j’ai lu en juillet « Une société sans école ». J’ai été bouleversée par cette « rencontre ». J’ai voulu prendre un peu de recul avant de me lancer dans la rédaction d’un article à ce sujet. Je ne savais pas par quel biais l’exploiter en rendant hommage à son utopie visionnaire. Puis l’annonce de la fermeture possible des écoles est survenue dans les médias début Aout…Une rentrée sans école se profilait! Je tenais mon « sujet ». J’ai donc rédigé ce texte la semaine dernière et l’ai soumis à Philippe Meirieu qui m’a immédiatement demandé l’autorisation de le publier sur son site.

http://www.meirieu.com/FORUM/forumsommaire.htm

Puis je l’ai mis en ligne sur Blog Bleu Primaire en envoyant un lien à 2 ou 3 journalistes spécialisés dans le domaine de l’éducation.

L’interview d’hier de Meirieu par Davidenkoff ne fait que donner du relief à mon billet sur ce blog. Oui, Yvan Illich est un auteur à relire et/ou à découvrir.

Il a notamment été un des premiers à développer l’idée de la nécessaire mise en réseau de connaissances et de compétences avant même la démocratisation d’internet.

Bonne lecture donc!

24 08 2009
Ostiane (07:55:05) :

Bernadette, tu as raison, l’outil blog éducatif risque de connaître une nouvelle étape de développement si nos écoles venaient à fermer leurs portes.

Les ressources en ligne, les possibilités d’échanges en direct, le suivi au jour le jour, tels sont 3 des innombrables atouts de l’internet éducatif que nous allons devoir manier avec pédagogie!

24 08 2009
Bernadette (17:52:41) :

Merci Ostiane. La limite est que, comme c’est « virtuel », on ne compte plus le temps passé et que donc, finalement, l’activité soit plus intense que dans la façon « classique » d’enseigner.

24 08 2009
Ostiane (18:18:00) :

C’est vrai Bernadette, le temps virtuel est bien plus élastique que le temps « présenciel »…Mais il offre une infinité de capacités nouvelles que l’enseignant seul ni ne maîtrise ni même ne conçoit!

« Les nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir intelligents » Michel Serres

Que nos écoles ferment ou non, il va falloir intégrer les TICE dans notre pédagogie, et vice et versa! Nous n’avons pas le choix.

Une conférence passionnante sur un sujet non moins passionnant.

http://interstices.info/autres/m-serres-lille/m-serres-lille.mp3

25 08 2009
Bernadette (08:04:11) :

Ce que j’ai voulu suggérer c’est qu’à ce moment là, il faut « repenser » le temps de travail et bien définir en quoi consiste le repos, les vacances scolaires, etc. Tout est « virtuel » mais il n’empêche que la fatigue est bien réelle !
Et l’on peut faire la même analyse du côté de l’élève car si les nouvelles technologies permettent une connexion non-stop, il n’en demeure pas moins que le jeune a besoin de temps de pause, de relations « réelles » avec les autres, etc.
En résumé, je veux dire que cette évolution a des implications sociales et économiques.

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