Conte d’ici et d’ailleurs

12 01 2010

Suite au billet précédent sur la philosophie à l’école, Christian Montelle, très attaché au récit et au mythe fondateur m’a fait parvenir ce conte venu d’ailleurs dont il nous offre plusieurs lectures…dont une philosophique. Je lui laisse la parole…

Qui est le plus grand ? est un conte esquimau du Nord de la Sibérie. Il a été raconté par le conteur Yuit Kivagme, « vieux chasseur aux pieds gelés ».  Il a été recueilli entre 1933 et 1943 par la première institutrice de Tchoukotka, Katerina Semienova Sergeeva.

Voici le texte tel qu’il a été traduit :


La lune au rond visage parcourait le ciel en traîneau et se vantait :

– Je suis plus gaie et plus grande que le soleil lui-même !

Un minuscule lac, au milieu de la toundra, l’entendit et dit :

– Tu n’es qu’une vantarde ! Regarde-moi et tu verras que je suis le plus grand !

La lune se pencha sur le lac et y découvrit son reflet. Le lac poursuivit :

– Vois, je suis plus grand que toi puisque tu peux te loger chez moi !

Les deux antagonistes se disputèrent tant qu’ils réveillèrent le lemming, Sikiq, qui sortit de son terrier Il s’étira, bâilla en ouvrant si largement la bouche que son œil gauche se ferma. Il regarda d’un œil le lac, puis la lune et constata :

– En fait, le plus grand de tous est mon œil droit puisqu’ils y entrent ensemble, le lac et la lune !

La chouette qui volait par-là ricana. Elle s’empara du lemming, l’engloutit et dit :

– Heureusement que mon cou supporte une tête très intelligente. La lune a pris place dans le lac, le lac et la lune se sont installés dans l’œil du lemming et celui-ci habite désormais dans mon estomac !

à votre avis, lequel d’entre eux est le plus grand ?

1 Lecture structurale:

Dans la classification internationale ce conte porte le numéro 2031. Il peut être décomposé suivant les séquences suivantes :

  • Situation initiale : La lune parcourt le ciel.
  • Déclencheur : La lune se vante d’être plus grande que le soleil lui-même. Elle chante.
  • Chaîne : Soleil — Lune — Lac — Lemming — Harfang.
  • Chant en randonnée suivant une structure en échelle.
  • Question finale : Qui est le plus grand ?

Une première écoute fera apparaître l’égocentrisme de tout être. Chacun se croit le plus grand de l’univers et juge le monde extérieur à son aune. Cette lecture, que l’on pourrait appeler moraliste, est celle que certains scripteurs comme Charles Perrault et Jean de La Fontaine ont proposée pour les contes populaires. À leur suite, les pédagogues réduisent souvent leur approche des textes de la tradition orale populaire à une interprétation* moralisante.

2/ Lecture scientifique:

  • À la question qui clôt le conte, un enfant de moins de cinq ans répond :
  • – C’est la chouette, puisqu’elle mange tout le monde !
  • Le scientifique, possédant des connaissances rationnelles, répond :
  • – Le soleil est le plus grand, bien sûr !
  • ou alors :
  • – Ces éléments ne sont pas du même ordre ; on ne peut les comparer.

Chacun d’eux a perçu le conte sous l’angle de la science, selon son propre niveau. Chacun a avancé son interprétation* en tenant compte de son expérience de la réalité. C’est ce travail et ce point de vue qui sont importants, non la validité de la réponse.

Une première écoute fera apparaître l’égocentrisme de tout être. Chacun se croit le plus grand de l’univers et juge le monde extérieur à son aune.

Cette lecture, que l’on pourrait appeler moraliste, est celle que certains scripteurs comme Charles Perrault et jean de La Fontaine ont proposée des contes populaires. A leur suite, les pédagogues réduisent souvent leu rapproche des textes de la tradition orale populaire à une interprétation moralisante.

3 /Lecture géographique ou documentaire:

Cette randonnée possède un caractère documentaire qui peut orienter une autre lecture.

La toundra est un milieu de vie difficile, en Sibérie, à l’extrême nord de la Scandinavie et au nord du Canada. C’est un endroit semé de lacs où la végétation est essentiellement constituée de mousses, de lichens, d’airelles et de bouleaux nains.

Là vivent d’innombrables lemmings, petits écureuils rayés à queue touffue, à tête de marmotte, avec des bajoues et de petites oreilles cachées dans leur fourrure.

Ces petits rongeurs sont la nourriture du harfang, grande chouette à plumage blanc tâché de sombre, qui les suit dans leur migration à travers la toundra.

Nous voyons vivre ici tout un écosystème très cohérent qui constitue une introduction au biotope arctique.

4/ Lecture du temps:

Et voilà qu’une réponse nouvelle apparaît : les cinq éléments sont des marqueurs de temps :

  • Le soleil marque la belle saison et le déroulement de l’année.
  • La lune marque les mois. Elle est plus stable en zone arctique que le soleil
  • Le lac dont les eaux sont solides ou liquides marque les saisons.
  • Les migrations de lemmings, très impressionnantes, constituent pour les habitants du Grand Nord des signes très clairs, sur l’approche du grand hiver.
  • Quant au harfang, il change de plumage avec les saisons : de blanc tacheté de brun en hiver il devient beige en été.

5/ Lecture mythographique:

Un adulte esquimau, qui connaît bien la mythologie de son peuple, répond à la même énigme :

– Tous ces éléments sont équivalents !

En effet, le soleil est la femme bénéfique, qui amène la fécondité. La lune est un être masculin, frère incestueux du soleil, marqué au visage par sa sœur, condamné à régler la fécondation des plantes, des animaux et des femmes de la terre. Le lac est le garant de la fécondité de la terre. Le lemming est l’équivalent de notre lapin, symbole de féminité et de fécondité. La chouette harfang est le symbole de la sorcière, femme à l’intelligence féconde.

Nous avons bien là cinq facettes complémentaires de la fécondité.

6/ Lecture philosophique:

Les Anciens Sages discutent de la signification du miroir et du reflet : la lune, reflet du soleil, se mire dans le lac, œil de la terre, qui est réfléchi à son tour par l’œil de l’écureuil ; le harfang réfléchit avec sa grande intelligence, qui est reflet du monde.

Le reflet pris pour la réalité est l’un des grands thèmes du questionnement philosophique. La parabole de la caverne de Platon en est l’expression la plus connue. Nombreux sont les contes à rire dont le héros confond la lune reflétée dans l’eau avec un fromage.

Cette lecture à préoccupation philosophique me semble, au contraire de la lecture mythologique, tout à fait accessible aux enfants. Leurs réponses seront souvent inattendues, mais, en y réfléchissant bien, on les trouvera parfois d’une sagesse étonnante. L’important est qu’ils aient réfléchi sur un des aspects fondamentaux de l’organisation du monde, qu’ils ne perçoivent que les apparences, le reflet de la réalité. Ils renonceront définitivement à tout dogmatisme .

Voilà une approche intuitive de la parabole de la grotte chez Platon et une ouverture sur la relativité et le relativisme. Premières pierres de sagesse

7/ Lecture symbolique:

  • Le soleil est le symbole de l’intelligence cosmique. Pour les Samoyèdes, il est l’un des deux yeux de Num, le Ciel. Il est l’œil droit, correspondant à l’activité et au futur.
  • Un autre œil est la lune. Il correspond au passé et à la mémoire. La lune, astre des nuits, évoque métaphoriquement la beauté et aussi la lumière dans l’immensité ténébreuse. Mais cette lumière n’étant qu’un reflet de celle du soleil, la lune est le symbole de la connaissance par reflet, c’est-à-dire de la connaissance théorique, conceptuelle, rationnelle.
  • Le lac est l’œil de la terre (en arabe, en slovaque, le même mot désigne l’œil et le lac ou la source : aïn, oziero).
  • Le lemming, comme le lapin, est lié au symbolisme de la lune et des eaux fécondantes et régénératrices, au symbolisme du renouvellement perpétuel de la vie sous toutes ses formes. Ce monde lunaire est celui du grand mystère où la vie se refait à travers la mort. C’est dans son œil que l’écureuil du conte saisit lune et lac.
  • La chouette, oiseau nocturne en relation avec la lune, est le symbole de la connaissance rationnelle, perception de la lumière par reflet, s’opposant à la connaissance intuitive, perception directe de la lumière solaire. Elle symbolise la réflexion qui domine les ténèbres et qui est souvent représentée par ses yeux.

Cette lecture fait ressortir la permanence du motif de l’œil, qui souligne chaque élément du conte. Or, celui qui a des yeux désigne expressément, chez les Esquimaux, le chaman, le clairvoyant.

Ce petit conte, si anodin en apparence, aura donc une autre signification pour le Grand Initié qui répondra à la question :

– Qui est le plus grand ?

– Personne, car chacun constitue une facette de la Connaissance suprême.

Bien sûr, un jeune enfant ne peut pas atteindre ces sommets de la connaissance. Mais on peut attirer son attention sur les détails comme l’œil. Cela aura deux avantages :

  • – l’introduire dans le monde du langage poétique et métaphorique ;
  • – lui faire deviner le monde si important des symboles et du langage symbolique.

8/Autres lectures:

On pourrait également effectuer des lectures sémiotiques*, des lectures psychanalytiques (à partir des travaux de Sigmund Freud, d’Alfred Adler ou de Gustav Jung, par exemple), des lectures comparatives avec des versions de ce conte issues d’autres cultures, et bien d’autres encore.

Ce que j’ai voulu montrer ici, c’est la richesse des contes populaires, Les conteurs qui transmettent une randonnée ne passent pas seulement un bon moment avec eux, mais font découvrir à leurs auditeurs toute une connaissance précieuse.

Dans une situation normale d’écoute de contes, celle où le conteur est entouré de représentants de toutes les classes d’âge, cette lecture se réalise aussitôt par les commentaires qui suivent le conte. L’enfant a le droit de proposer sa propre interprétation*. En écoutant celles des adultes, il apprend que la vérité est multiple et acquiert ainsi une écoute critique. Il faut essayer au maximum de retrouver ces conditions si on raconte dans un milieu scolaire.

Avec des jeunes enfants, l’adulte doit faire découvrir les sens naturellement, intuitivement, par de multiples répétitions de l’histoire et des compléments documentaires bien choisis, et non en imposant sa propre interprétation.

La lecture verticale est très proche du travail de l’archéologue qui, à chaque strate, découvre une nouvelle phase du passé du monde. À chaque écoute, le conte livre de nouveaux sens, aussi bien à celui qui le dit qu’à celui qui l’écoute.

Découvrez également Paroles de conteuse par Edith MONTELLE

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Une réponse à “Conte d’ici et d’ailleurs”

15 01 2010
Christian Montelle (14:13:27) :

Précision :
La « lecture verticale » de ce conte que je propose ici est due à Edith Montelle dans son ouvrage épuisé : Paroles conteuses, complément pédagogique d’un autre ouvrage tout aussi épuisé : Contes en ritournelle, recueil de contes de randonnée.
Nous voulons plaider ici pour une attention plus soutenue aux contenus des textes qui sont proposés aux enfants.
Contenus linguistiques, culturels, scientifiques, mythiques, symboliques, poétiques qui déterminent la qualité de la nourriture intellectuelle proposée.

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