Du nomadisme en formation

17 06 2010

Envie, dans ce billet, de partager avec vous une face cachée de l’enseignant-formateur, celle de l’enseignant-nomade, enseignant explorateur, enseignant découvreur.

C’était hier. Ça se passait quelque part en France à 6h du matin.

Debout dès l’aube, ma lourde valise rouge à la main, je me suis rendue Gare du Nord à Paris, pour rejoindre le train du quai n°16 chargé de m’embarquer et de me déposer une heure plus tard à Gouvieux, près de Chantilly. Je ne connais pas Chantilly; j’ai le vague souvenir pourtant d’y être allée une fois, lorsque j’étais petite. Je monte dans le wagon. Vide. La fermeture des portes est annoncée. La machine se met en marche. Voilà, c’est parti. Insaisissables images brouillées de verdure et de clochers défilent par la fenêtre de ma mémoire. L’esprit humain est ainsi fait qu’il cherche partout un semblant de déjà vu, quelque chose à quoi se raccrocher pour faire face à l’inconnu. Ces fragments  de souvenirs d’enfance me rassurent. Je recrée du connu. Je retrouve un point d’appui émotionnel. Malgré cette appréhension chaque fois présente et prégnante, et peut-être même grâce à elle, j’aime bien ces départs matinaux et embrumés. Le jour se lève et une nouvelle aventure m’attend, totalement déconnectée de mon quotidien. Je pars à la rencontre de nouveaux territoires, de nouvelles histoires. Je ne sais pas grand chose de ce qui m’attend ni de qui m’attend mais je sais que je vais à cette rencontre.

Pénétrer l’univers inconnu d’un établissement scolaire c’est comme débarquer dans un livre, par un chapitre, une page, une ligne, un mot qui n’est pourtant ni le début ni la fin de l’histoire. Oui, on débarque. Certes, on frappe à la porte, on y a même été convié. Pour autant on ne connaît rien de l’histoire collective qui se joue ici. Chaque école porte en elle ses gloires, ses défaites, ses non-dits, ses tabous, ses joies, ses peines, ses espoirs, ses projets, ses rancunes. Oui, on débarque et comble d’orgueil et de naïveté, on fait pourtant ce pari totalement fou que sans connaître ni les personnages, ni le décors, ni l’intrigue, ni les ressorts profonds de cette histoire cachée entre les murs d’une école, il va se passer quelque chose dans cet intervalle de temps dérisoire d’une journée et qu’on va écrire ensemble un petit bout du grand livre dont on ne connaîtra jamais le dénouement…Oui, je vais à cette rencontre.

8h41.

Grande dame brune a rendez-vous sur le parking de la gare avec petite dame au cheveux grisonnants.

C’est le signe de reconnaissance. Grande dame brune avec valise rouge. Voilà, c’est ici. J’y suis. Maintenant tout va aller très vite. Les premiers signes échangés, les premiers regards, les premiers mots sont d’une importance capitale pour le reste de la journée. Il faut écouter. Il faut se concentrer. Il faut être entièrement là, présent à l’autre, aux autres, présent dans un lieu inconnu qu’il va falloir apprivoiser en temps réel.

9h

Il me reste une demi-heure avant l’arrivée du reste de l’équipe. Agir vite, posément et méthodiquement. Penser au matériel, à l’organisation spatiale, photographier la topologie des lieux pour se repérer et se donner l’impression que tout va bien, que tout est sous contrôle. Capter le maximum d’informations lisibles sur les visages, sur les murs des couloirs, sur les portes des classes et des bureaux. Sentir une atmosphère, en absorber l’essence vitale, entendre les cris des enfants dans la cour vide. S’imaginer et se voir enseignante dans cette école afin de créer, le plus vite possible et plus authentiquement possible un contact positif avec l’équipe.

Une équipe d’une quinzaine d’enseignantes que je découvre par intervalles irréguliers et qui a exprimé, suite à la récente visite d’un inspecteur, le besoin de travailler sur les questions de préparation de la classe, d’animation et de gestion du groupe ainsi que sur la prise en compte de l’hétérogénéité des profils d’élèves dans le domaine de la langue française. C’est mon unique connaissance du passé de cette équipe. C’est mon unique lien avec ces femmes que je ne connais pas. C’est la mission qui m’a été confiée. Une équipe en demande, en attente. Serais-je à la hauteur? L’impertinence de la question me renvoie à mes propres failles, mes propres questions.

9h25

Plus que quelques minutes avant le top départ. Je m’affaire encore à la photocopieuse. Ne rien oublier. Trier et agrafer dans le bon ordre. Se concentrer toujours tout en répondant aux aimables bonjours lancés par la porte. Il fait bon, l’air est doux. C’est un signal engageant Voilà, tout est prêt. Elles m’attendent. Je les entends discuter dans la classe d’à côté.

9h30

6 heures à vivre ensemble.

6 heures, c’est à la fois très précieux mais ce peut n’être également que poussière.

Hier ce fut précieux. Enfin, je parle pour moi.

Il est toujours très délicat pour le formateur de s’engager sur l’efficacité réelle et durable d’une intervention. On débarque avec sa valise, on repart avec sa valise. Et après? Cet après ne nous appartient pas.  C’est à eux, à elles, de le construire entre elles, avec leurs élèves et qui sait, avec les quelques pierres qu’on espère avoir apportées.

C’est quoi enseigner?

C’est quoi apprendre?

C’est quoi une activité d’apprentissage?

C’est quoi la différentiation?

Des questions complexes, d’ordre éthique et professionnel ont été abordées avec implication, sans détours, sans faux semblants et ont ainsi permis la mobilisation d’une compétence collective qui semble s’être mise en marche. La réflexion proposée et le travail entamé ont installé l’équipe dans une dimension de recherche et d’action commune et collective. Le groupe s’est saisi d’une problématique et l’authenticité des échanges et des prises de parole me laisse à penser et à croire que cette journée était une belle journée.

Une belle journée, ensoleillée, conviviale et constructive!

C’est ce que je me suis dit à 17h40 en m’asseyant dans le train qui me ramenait chez moi.

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