Communication: réalité, illusion ou bien prétexte ?

23 03 2011

Carême pédagogique

Jour 13

Pensée 13

« Comment pouvons-nous nous comprendre, monsieur, si je donne au mots que je prononce le sens et la valeur de ces choses telles qu’elles sont en moi; alors que celui qui les écoute les prend inévitablement dans les sens et avec la valeur qu’ils ont pour lui, le sens et la valeur de ce monde qu’il a en lui? On croit se comprendre; on ne se comprend jamais! »

Luigi Pirandello

Alors quoi, communiquer serait-elle une action vaine? une illusion langagière? une démarche dépourvue de sens puisque entièrement soumise à la subjectivité de l’autre et de soi-même?

Si les mots que j’emploie ou les mots que j’ignore expriment si cruellement les limites de mon propre entendement; si les mots reçus par cet étrange étranger restent vains puisque déshabillés, dénaturés, déformés, transformés; si quoi que je dise et de quelque manière que je le dise, mon propos ne sera pas compris tel que je souhaite qu’il le soit; alors à quoi donc le langage me sert-il?

Luigi Pirandello nous convierait-il ici  et si subtilement à envisager le langage comme une manière de nous hisser hors de nous même? comme une façon d’apprendre à faire le deuil et d’une partie de soi et de la représentation qu’on a de l’autre?

Et si le langage n’était qu’un prétexte pour inventer un espace commun entre chacun d’entre nous, un espace différent de soi, différent de l’autre? un espace à convoquer, à invoquer, à imaginer?

N’y a-t-il pas là, un réel sujet à travailler dans nos classes et par souci d’isomorphisme et de cohérence, dans nos pratiques mêmes d’enseignement?

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Devinettes à l’honneur

15 01 2011

Je vis si on me cherche, je meurs si on me trouve. Qui suis-je?

C. Lhainigm

C’est par cette invitation au questionnement que s’ouvre le chapitre 13 de l’ouvrage de Christian Montelle, La parole contre l’échec scolaire, la haute langue orale; un ouvrage riche et dense (voir le sommaire en fin d’article)  consacré à l’acquisition de la langue des savoirs et de la culture, socle sur lequel s’appuiera tout le parcours scolaire de nos élèves.

Le point de vue de l’auteur sur l’usage des devinettes en classe:

L’énigme, la charade ou encore les rébus au même titre que le théâtre, la poésie, le conte ou les récits fondateurs très largement abordés dans les chapitres précédents, gagneraient à occuper une place toute particulière dans l’univers scolaire tant leurs vertus pédagogiques, encore trop mal exploitées à tous les niveaux de scolarisation, se révèlent efficaces aussi bien sur le développement cognitif et linguistique du jeune enfant que sur sa capacité à réagir et interagir avec ses pairs formant par la même occasion un réseau de communication ludique et réactif au sein duquel « chacun parle et se socialise ».

Les mérites et les vertus de la devinette:

  • favorise l’écoute et la mémorisation
  • développe les capacités en terme de compétences de classement
  • participe à l’acquisition de la fonction métalinguistique de la langue
  • sensibilise au langage poétique
  • permet d’affiner le contour sémantique des mots
  • génère les aptitudes à (se) poser des questions
  • aide à la manipulation des indices
  • développe les capacités hypothético-déductives
  • facilite la prise de risque que représente la prise de parole
  • met en place des pratiques socialisantes au sein du groupe

Quelques exemples de devinette:

Plus il est chaud, plus il est frais…

Je suis le capitaine de 25 soldats et sans moi Paris est pris. Qui suis-je?

Trente-deux demoiselles, toutes de blanc vêtues, assises sur des bancs rouges, avec une bavarde au milieu. De qui s’agit-il?

Feuilles en pales d’hélice et fruits en perles gluantes…

Même devant l’Empereur, son vieux chapeau il ne l’enlève pas…

On l’met en terre, on l’sort de terre,on l’met dans l’eau, on l’sort de l’eau, on lui casse les os pour avoir sa peau…qui donc est-il?

Long nez pointu, un trou derrière, j’avance en zigzaguant…Qui suis-je?

Jouer pour apprendre, jouer pour partager, jouer pour grandir, jouer pour ressentir, jouer pour explorer

Jouer finalement, c’ est une affaire très sérieuse!

Mon point de vue sur cet ouvrage

Je ne saurais que trop vous inviter à découvrir l’ouvrage de Christian Montelle tant il fourmille d’analyses à la fois rares et fines, toujours étayées de très nombreux exemples concrets et vivants illustrant l’art et la manière d’envisager ce qu’il appelle « la haute langue orale ».

A l’heure où la tentation est forte pour les enseignants du primaire comme du secondaire de baisser les bras face à la menace grandissante de l’échec scolaire, ce livre constitue un puissant antidote pour lutter contre l’impuissance et le défaitisme ambiant. Ainsi, par les pistes de transmission que l’auteur met à notre disposition, il nous propose de sortir de cette impasse en nous invitant, via de multiples entrées langagières à « nourrir les enfants par l’oreille.« 

  • Pour en savoir plus l’auteur et son ouvrage:


La Parole contre l’échec scolaire
(La haute langue orale),
Christian Montelle, L’Harmattan, Paris, 2005

Au fait…

Je vis si on me cherche, je meurs si on me trouve. Qui suis-je?

😉

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Parler Math, ça sert à qui, à quoi?

23 06 2010

 » Quand t’étais petite, t’as appris à parler Math?

– Parler Math?

– Oui, parler Math!

– Ben je sais pas, j’crois pas, t’as pas un exemple pour voir?

– Ok, je vais te poser une colle, une énigme quoi, à toi de la résoudre.


Parmi ces propositions, trois sont fausses

2 + 2 = 4
3 x 6 = 17
8 / 4 = 2
13 – 6 = 5
5 + 4 = 9

– Alors? As-tu la solution?

– Oui, j’y suis presque… »

Une demi-heure plus tard


« Alors? T’en est où?

– Ben, y a un truc qui va pas dans ton énigme, il manque forcément une proposition!

– Non, tout est là, devant toi. Il ne manque rien. Mais moi, en revanche, j’ai la réponse à ma question, on ne t’a jamais appris à parler Math!

– Oui, bon, heu…ça va hein! Tu vois ce que je veux dire!

– Non, je ne vois pas ce que tu veux dire mais c’est normal, on ne parle pas le même langage! « 


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« Les maths à la Grecque »

penser

raisonner

conceptualiser

abstraire

argumenter

poser des hypothèses

prouver

convaincre

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Vrais élèves, vrais auteurs

16 03 2009

Hier après-midi, un de mes proches amis qui découvre pour la première fois le BIBLIO-Blog de mes élèves me pose cette question, d’un air…dubitatif:

« Mais tout de même, ce ne sont pas TES élèves qui écrivent ces articles! Ce n’est pas possible qu’ils aient un tel niveau d’expression! TU les corriges, non? »

Suspicieux donc, ce nouveau lecteur. Et je le comprends car c’est vrai LEURS articles sont tout à fait honorables!

Il me paraît donc nécessaire de faire un peu de « pédagogie » avec les lecteurs qui viennent d’ailleurs.

Comment et par quels chemins les auteurs de notre BIBLIO-blog de classe parviennent-ils à un tel résultat?

Le travail…oui, le travail! La coopération et la motivation…essentielles…

1/ Choisir un livre (sur la base du volontariat)

2/ Le lire (à son rythme)

3/ Le présenter à la classe (1ère trace écrite préalable)

4/ Rédiger un premier brouillon, parfois deux…(conseils d’écriture vus en classe)

5/ Le co-corriger avec la maîtresse ou avec d’autres (élèves, parents)

6/ Le réécrire via le clavier (en salle des machines ou chez eux)

7/ L’illustrer (selon le code du respect des droits d’auteurs)

8/ Le soumettre à relecture (pour que la maîtresse valide…)

9/ Parfois le reprendre…

10/ et tout recommencer!

Et voilà l’travail.

LEUR TRAVAIL!

Bien sûr, n’apparaissent pas du premier coup des textes venus du ciel! Non, ce blog est la vitrine de leurs réalisations. C’est un portfolio numérique de leurs œuvres, du meilleur de leurs œuvres!

Évidemment ils ne sont pas seuls. Les parents les soutiennent. Je suis là également! Je suis l’enseignante, non? Leur maîtresse….Je les guide, je les accompagne, je les encourage. Mais au bout du compte, c’est leur travail qui y est exposé. Et si j’y suis un peu pour quelque chose, après tout, tant mieux et cela n’enlève rien à leur mérite, leur grand mérite! Rien n’est obligatoire, rien n’est noté, et ils se bousculent tous pour passer à l’oral comme à l’écrit!

BIBLIO-Blog Bleu Primaire c’est un blog, une bibliothèque, un recueil de critiques, un terrain d’expression, un cahier d’écriture, une fenêtre de partage, un petit salon littéraire.




Leurs phrases du jour

3 12 2008

Hier, mardi, jour des retrouvailles!

Reprise en mode expression, langage et vocabulaire.

Petit travail préliminaire de découverte et d’observation…

Exploration collective et individuelle.

Puis, lâcher de phrases…En voici quelques-unes…

 » L’école danse de joie! » Aurore

 » La voiture téléphone au camion qui danse le Rock dans son garage! » Paul-Valentin

 » Le livre joue au ballon avec la télé dans la chambre du Père Noël » Nicole

 » Le globe travaille sa géographie » (Que l’auteur se manifeste, J’ai un horrible trou de mémoire!)

 » Les fourchettes dansent le disco avec les cuillères dans le lave-vaisselle! » Eva

 » Le calendrier crie pendant que la trousse court vers le sapin qui danse » Elyse

 » La poubelle chante « A la claire fontaine » dans la salle de théâtre. » Léone

 » Les stylos dansent un ballet classique. » Oliwia

 » Le placard sort dîner au restaurant « KFC » Samy

Pour une première séance…on peut dire que la maîtresse est satisfaite!

Au fait, à votre avis, quelle était la consigne de départ?

A suivre, d’autres mots bleus, des mots d’élèves, des mots d’enfants, vos enfants…Poésies en cours…




Le jardinier pédagogue (Chap 2)

15 09 2008

                                    LA FRACTURE LINGUISTIQUE

« Les limites de mon langage signi?ent les limites de mon propre monde. »

Ludwig Wittgenstein (Tractatus logico-philosophicus,1918)

Je vous demande de bien vous pénétrer de ce que signifie cette citation de Wittgenstein et d’envisager les conséquences qu’elle induit sur le plan pédagogique :

Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde.

Autrement dit, je ne peux connaître de façon intellectuelle que ce que je peux nommer (7). De façon intellectuelle, c’est-à-dire non pas dans un contact sensoriel ou seulement émotionnel avec tel ou tel objet de connaissance, mais en ayant dans mes réserves linguistiques son représentant oral et/ou écrit dans ma langue : le mot qui le désigne en français. Ainsi, je rencontre le mot « vanel ». Le signe linguistique étant arbitraire, ce substantif ne peut me « parler », me révéler son sens. Le contexte va commencer à m’éclairer : « La truite s’emmêla dans le vanel qui barrait la rivière. »  Je suppute – à raison – que le vanel est une sorte de filet placé en barrage. Mais il serait miraculeux que le mot soit aussi facilement engrangé dans mes neurones. Il faudra d’autres rencontres pour que le sens de « filet fixe à nappe simple employé pour la pêche des truites » soit validé et enregistré. Si je connais l’acteur Charles Vanel, cela m’aidera peut-être à mieux me souvenir de ce mot. Après de nombreuses auditions ou lectures, le mot « vanel » sera disponible et utilisable dans mes propres interventions orales ou écrites. Il fera partie de mon vocabulaire actif, utilisable, le vocabulaire passif étant celui que je comprends à peu près dans un contexte.

Les noms propres, les structures syntaxiques, les tours stylistiques doivent aussi être entendus ou lus de nombreuses fois pour être compris, retenus et utilisés. Ce n’est pas en regardant TF1 que les milliers de mots qui sont les briques de la culture vont être donnés à l’enfant. Ce sont d’abord les proches qui vont remplir son réservoir de langue, l’aider à constituer ses « stocks sémantiques » ;  l’école continuera ce nourrissage, si elle se donne ce but en priorité. Ensuite, la lecture d’ouvrages littéraires et scientifiques lui servira de source linguistique pendant toute son existence. S’il sait et peut lire !

Le problème se complique par le fait que les mots peuvent avoir de nombreux sens selon le contexte dans lequel ils sont employés. Il faut donc connaître les emplois et les sens des mots et ne pas se contenter d’une vague intuition de ce qu’ils signifient.

Pour donner une idée de l’importance de cette question du lexique, des chercheurs américains estiment de 80 000 à 120 000 le nombre de mots qu’un bon élève de Terminale maîtrise, au moins de façon passive (compréhension). Mots dans le sens que leur donnent les linguistes : va, vas, sont des mots différents ; cure : logement, cure : thérapie aussi. C’est l’ordre de grandeur qui est intéressant car il montre que l’enseignement du lexique devrait être une préoccupation constante et centrale. Dans l’enseignement du français comme dans celui des autres langues, et dans celui des vocabulaires spécialisés : scientifiques, techniques ou artistiques. Un enseignement lexical extrêmement précis avec un contrôle rigoureux de l’acquisition effective dans le vocabulaire actif des enfants. L’accumulation de mots inconnus ou mal compris empêche tout simplement les élèves de comprendre ce qui est écrit dans leurs manuels ou ce que disent leurs professeurs.

C’est dans le domaine de la langue que se produit la première fracture entre les enfants qui ont été nourris d’une langue très riche et ceux qui sont restés sur leur faim. Fracture déterminante pour l’avenir scolaire, fracture que l’école a le devoir de combler, fracture que l’on doit inlassablement tenter de réduire quand un enfant est en échec. Cette fracture s’élargit au fil des ans, car les enfants nantis de langue peuvent lire et augmenter leurs stocks de mots, de structures, de tours stylistiques, de connaissance des contextes alors que les autres ne peuvent pas lire et ne sont alimentés que par de chétives sources orales car ils ne manipulent couramment et avec pertinence que quelques centaines de mots. Des centaines de fois, leur compréhension de ce qu’ils lisent ou de ce que dit le professeur est nulle ou vague. Les énoncés et consignes sont vaguement perçus. Oublis, erreurs, punitions découragent vite ces enfants démunis de langue.

Mais comment donner aux enfants ces outils linguistiques indispensables ? Puisqu’ils ne peuvent pas lire des textes nourrissants, faute de mots pour les comprendre, il faut chercher une autre porte et passer d’abord par l’oreille. Alain Bentolila ou Christian Jacomino proposent de lire des textes littéraires aux enfants, dès la maternelle, afin de les nourrir de riche langue. Je ne suis pas convaincu par cette proposition qui devrait être appliquée plus tard, car la lecture auditive d’un texte littéraire est encore plus difficile à déchiffrer et interpréter que sa lecture visuelle sur papier. On ne peut interrompre le flux oral, revenir en arrière, poser des questions. Les enfants démunis auront de grandes difficultés à faire leur miel de cette pratique, à moins de choisir des textes très pauvres, ce qui rend l’exercice peu utile.

Depuis la nuit des temps, il existe quatre autres supports, autrement efficaces, pour transmettre ce que je nomme la « haute langue orale » aux enfants : les textes de la tradition orale, la poésie, le théâtre, les chansons. Ces textes, redits ou chantés par les enfants, induisent une rétention remarquable des contenus linguistiques, culturels, symboliques qu’ils portent. Ils doivent être réitérés pour être efficaces, donc répétés soit par l’enfant, soit par l’adulte.

Les textes de la tradition orale sont très riches de langue, de grammaire, de figures stylistiques et de symboles. Leur caractère polysémique appelle l’interprétation qui laisse la liberté à chacun d’en tirer ce qu’il veut. La capacité d’interprétation est une des compétences indispensables (8) pour des lectures intelligentes et c’est l’une de celles qui manquent le plus cruellement. Souvent, le médiocre auditeur ou lecteur récupère un mot ou deux et transforme complètement le propos émis. Loin de l’interprétation, on est en pleine incompréhension ce qui provoque des conflits constants.

Le corpus de ces textes de l’orature comprend : les proverbes, les dictons, les devinettes, les contes, les légendes, les épopées, les mythes, les chansons. Chacun de ces textes possède une fonction particulière dans le développement des enfants ou des adultes qui les écoutent ou les disent. Un ouvrage cité plus haut indique les fonctions et le mode d’emploi de tous ces textes de l’orature. Je ne m’y attarderai donc pas ici.

Ces trésors du patrimoine, donnés dans une belle (9) langue orale, procurent un vif plaisir aux auditeurs et provoquent l’addiction à une drogue douce : la littérature, dans laquelle les enfants iront chercher à renouveler ce plaisir quand la source orale deviendra insuffisante. Ces textes ne doivent pas être réduits, pastichés, transformés, mais être donnés dans une langue riche, précise et poétique, avec le respect absolu de ce corpus fabuleux dont la voix nous transmet la sagesse accumulée de nos ancêtres.

Avantage supplémentaire : les contes, les légendes, les mythes s’inscrivent dans un déroulement narratif fictionnel ce qui permet à l’enfant de prendre de la distance par rapport au réel, de façon à mieux l’organiser et le maîtriser. Ils sont également riches d’émotions profondes, relevant du symbolique, qui permettent à l’enfant de plonger « corps et âme » dans le récit.

                                                                                Chapitre 3…. à venir!

Christian MONTELLE

Ornans, août 2008

Diffusion libre

 


( 7) En fait, si on ne peut les nommer, il y a beaucoup de choses que l’on ne perçoit même pas. Ainsi, on peut marcher des heures dans une forêt sans voir ni entendre les mésanges, les pipits, les rouges-gorges qui pourtant sont bien là et se manifestent constamment.

(8) Les textes de la tradition orale sont en général assez mal utilisés. Les critères d’âge ne sont pas connus, la parodie remplace souvent le contage, quand on ne se limite pas à l’étude de LA structure du récit, comme s’il n’existait qu’une seule structure narrative !

(9) Je sais combien cet adjectif :  belle, pose problème. Le mot : fondateur, peut le remplacer s’il signifie  : qui vise à élever le récepteur, en l’opposant à tous les messages à visée mercantile.