La guerre en Tchétchénie : témoignage

Nous avons interviewé une personne venant de Tchétchénie où elle a vécu son enfance pendant la seconde guerre de son pays. Elle a bien voulu nous faire part de son histoire. Nous allons l’appeler Aya pour garder son identité anonyme. Voici son récit :

« Je ne me souviens pas de grand-chose mais c’est déjà énorme pour une personne aussi faible que moi. Il y avait moi, ma grande sœur, mon grand frère et mes parents, nous étions cachés dans un bâtiment en ruine, la seule chose que nous voulions était de survivre, de manger et de dormir.

Que manger ? La seule chose que nous pouvions avoir à ce moment-là était de la farine sale et du lait périmé… avec ça on faisait du pain.

Où dormir ? Le sol était gelé, le danger était proche, comment pouvait-on fermer les yeux alors qu’on nous bombardait ?

On ne faisait que courir et se cacher, on nageait dans les cadavres et l’odeur, n’en parlons même pas.

Je me souviens qu’un jour, mon oncle a trouvé un stylo par terre, il l’a alors pris, c’était une mauvaise idée, c’était en réalité une sorte de pétard. Le stylo a explosé et il a perdu deux doigts.

Pareil pour un petit groupe d’enfants, ils ont trouvé un ballon, l’un d’entre eux l’a pris dans ses mains et, comme le stylo le ballon a explosé. Celui qui tenait le ballon a perdu ses bras, l’autre a perdu un œil, le troisième son oreille et la moitié de son visage.

Nous n’avons vu en Tchétchénie que des horreurs, une femme et sa fille qui couraient ont marché sur une mine, les corps sont partis en l’air en mille morceaux, un homme s’est fait enfermer nu dans une cage pour animal, on tuait les enfants devant les parents, on tuait les parents devant les enfants. »

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

« Ce que je n’oublierai jamais, c’est la mort de mon grand frère, je ne pourrai jamais effacer ce souvenir de ma tête.

On était avec ma famille en route pour Sleptsovsk, le lieu de naissance de ma sœur, quand un vieil homme nous a repérés, il nous a proposé de passer la nuit chez lui, pas plus car il n’avait pas envie de s’attirer des ennuis en ramenant une famille entière.

Quand nous sommes arrivés, nous les enfants devions rester assis, sans faire de bruit, nos parents nous l’avaient interdit.

Ma sœur s’était endormie, mon frère et moi étions toujours éveillés, on se regardait, je me souviens de son visage fatigué, rempli de cicatrices et un teint sans couleur… blanc ?

J’ai ensuite entendu la porte s’ouvrir, par curiosité je suis allée voir, mon père était sorti avec le vieillard, pourquoi ? Je ne le sais toujours pas. Je me suis approchée de la porte et j’ai vu par la même occasion des tomates, pas encore mûres au fond du jardin, même si ça ressemblait plus à un champ sans herbe.

En rentrant mon père m’a vue et m’a dit de rester dans le salon avec les autres, il est ensuite allé rejoindre ma mère et le vieillard dans la pièce d’à côté.

Moi, je suis allée retrouver mon frère pour lui raconter ma découverte des tomates, je lui ai ensuite demandé si nous pouvions aller récupérer les tomates, il a refusé. Sauf que têtue comme je suis, je l’ai supplié, je lui ai juré que nous ferions vite, que ce ne serait vu par personne. Et puis, lui aussi avait faim non ? Il a malheureusement accepté.

Il m’a donc suivie jusqu’à la porte. Avant de l’ouvrir je me suis retournée pour être sûre que personne ne nous avait vus, mon frère se contentait de me sourire. Il aurait juste pu m’attraper le bras, me dire que j’étais folle et me ramener dans le salon, mais non, ce fou m’a suivi dehors.

Quand je lui ai montré les légumes, il était content, on les a cueillis. On a fait demi-tour pour rentrer quand un bruit sourd s’est fait entendre et mon frère est tombé sur moi.

Je ne comprenais pas sur l’instant, je me suis rendue compte de la situation quand j’ai senti du sang sur le torse de mon frère et son teint devenir plus blanc qu’il ne l’était. Il n’a même pas eu le temps de gémir de douleur que son âme avait déjà quitté son corps.

J’ai d’un côté eu de la chance qu’il soit tombé sur moi, j’ai évité de me faire toucher à mon tour.

Mes parents m’en ont longtemps voulu pour ça, je n’ai pas osé leur faire face pendant un bon moment. »

Comment vivez-vous aujourd’hui ? Ce passé a t-il une influence sur votre vie de maintenant ?

« Il m’arrive quelquefois de repenser à ça, je pleure en regrettant ce que j’ai fait. Je suis consciente que ce n’est pas vraiment de ma faute, que j’étais jeune, que ça devait de toute façon arriver… mais je me sens toujours coupable.

Et ce qui m’a blessée, c’est quand un jour on m’a demandé de raconter mon histoire, et qu’ensuite la personne s’est fichue de moi. On ne me prenait pas au sérieux.

Quand je lui ai dit que c’était pas vraiment sympa, que pour moi ça comptait beaucoup, il s’est contenté de répondre « Je sais, t’en fais pas, je te comprends. »

On dit toujours « je te comprends » alors qu’en réalité on ne prend même pas la peine d’imaginer la scène ne serait-ce qu’une seconde.

La guerre est la chose la plus horrible que j’ai jamais vue, même regarder ça en film je n’y arrive pas.

Ça a été un traumatisme, un souvenir que j’emporterai avec moi dans ma tombe.

Ce que ça m’apporte, c’est un savoir, que certains n’ont pas. Ce n’est pas en allant en cours que l’on apprend ce genre d’expérience, mais en vivant. Ça, c’est le savoir. »

Propos recueillis par Elya, Khalissat et Nino (2ndes Littérature et Société)

janvier 8, 2019

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