Récit d’enfance : du Mali à la France

C’est le dernier jour. Le jour où je serai séparée de ma famille, de mes amis, pour venir vivre dans un autre continent, un autre pays. Je vais vivre dans un pays qui m’est inconnu.

            Aujourd’hui je suis contente de rejoindre mes parents en France et triste d’abandonner mon pays. Ma joie de venir en France s’est transformée en larmes pour mes amis d’enfance.

            Je m’appelle Rokia, j’ai 13 ans. Je suis du Mali, un pays situé en Afrique de l’Ouest qui s’étend en plein cœur du Sahara au Nord. Un pays issu de la colonisation. Un pays avec son peuple et son histoire extraordinaires. Malgré les inégalités entre les riches et les pauvres, malgré la corruption du gouvernement, j’aime ce pays. C’est un pays qui est moins traditionnel que les pays voisins.

© Rokia – Bamako

            J’habite à Kati Tominikoro, une commune du Mali située à 15 km de Bamako. Mon quartier est juste à côté de la route, ce n’est pas  ce genre de quartier calme. Juste à trois minutes de chez moi, il y a le marché tous les jours du matin au soir. C’est un marché assez grand et animé où on peut acheter des produit frais  et où il y a beaucoup de monde. À Kati, les coutumes et la modernité teintent le quotidien.  La plupart des maisons sont construites en terre et quelques unes en béton. Chaque maison est constituée de plusieurs petites maisons à l’intérieur, avec une grande cour pour ceux qui y habitent.

© Rokia – Quartier de mon enfance

           En face de chez moi  se trouvent  la maison du directeur de mon école et plusieurs salons de couture.  Chaque samedi mes copines et moi on avait l’habitude de faire de la couture pour notre poupée sous le manguier de chez moi. En face se trouvaient plusieurs ateliers de couture. On ramassait plusieurs morceaux de tissu pour en faire des habits de poupées.

© Rokia – Quartier de mon enfance

            Ma meilleure amie s’appelle Fatou, elle est grande de taille et a la peau marron, avec des cheveux crépus. Elle est Sonniké. Le Sonniké est une ethnie à cheval sur trois pays, le Sénégal, la Mauritanie et principalement le Mali. Fatou est venue à Kati avec sa famille, suite à la guerre dans son village à Tougou près de Mopti, entre les éleveurs nomades peuls et les agriculteurs bambaras, l’ethnie majoritaire au Mali. Une tuerie qui a pour origine un règlement de compte entre communautés locales. Les peuls sont accusés d’être responsables de l’assassinat de l’adjoint au maire de la commune Dioura par un éleveur. J’ai connu Fatou au primaire, depuis on ne s’est jamais quittées et  on est devenues amies par la suite.

            Mon école s’appelle « Issa Baba Traoré ». Une école privée située à dix minutes de chez moi. On y trouve plusieurs bâtiments  sans étage.  Les salles de classe sont immenses, et contiennent  plus de quarante élèves.

            Il n’y a pas de salle des professeurs ,mais une grande cour. Pendant la récré les professeurs  prennent leur café et discutent à côté des élèves qui jouent dans la cour. Dans mon école  il y a un surveillant qui s’appelle Zé et qui est guinéen. Zé est un homme émacié, grand, et s’habille toujours simplement en pantalon et en chemise et il est très croyant. Quand on arrive en retard Zé nous donne quelques coups de fouet sur la main pour que la prochaine fois on arrive à l’heure.

         Pytha est mon prof de math, pendant deux ans on a subi les coups de fouet sur les fesses chaque vendredi. C’est un génie en math, d’où son surnom : Pythagore. Pytha est un homme très arrogant, sportif et imposant quoique petit et gros, et il n’a aucun cheveu sur la tête. Chaque vendredi Pytha s’habille tout en blanc: babouches blanches, dishdasha blanche et lunettes de soleil noires. Dès qu’il entre  dans la classe, tout le monde a peur de se faire surprendre en train de parler. Dans mon école on porte tous des uniformes kaki. Pour ne pas avoir mal quand on se fait frapper on porte tous en dessous de notre vêtement des jupes, des collants et des pantalons … Je n’ai jamais aimé cette façon d’éduquer.

            Vendredi c’est le jour que je préfère le plus car tous les élèves de ma classe  partent en sport. En descendant de mon école pour aller au stade avec mes amis, on traverse le marché pour acheter des citrons, des fruits de Landolphia également appelés en bambara « zaban », du piment en poudre et des bouillons de cube. On mélange le tout et on le mange en marchant et  en discutant jusqu’au terrain. Le stade où on va est situé à vingt minutes de mon l’école. Il est en face de la route. À l’extérieur on trouve des vendeurs d’eau  et de jus de fruits. À l’intérieur, on trouve des terrains de basket et de football entourés de manguiers et d’autres élèves provenant d’autres écoles. Le plus cool dans tout ça c’est les bagarres après le sport, les règlements des compte entre les filles. J’ ai toujours l’impression de regarder un film d’action. Une fille est connue pour ça, chaque vendredi elle se bat et on la surnomme « c »est pas mon problème » car la seule phrase qu’elle sait dire en français quand elle se bat c’est ça. Mais elle a peur de son adversaire et invente toutes sortes d’insultes absurdes.

          Je me rappelle l’année dernière, quand les 3èmes de mon collège sont partis trois jours passer le brevet blanc avec les élèves d’un autre collège, un garçon du collège « Maria » est venu taper les filles de mon collège, on ne sait pas pourquoi. Et le lundi tout le monde parlait de ça. Ensuite les troisièmes de mon collège ont décidé d’aller se venger en tapant le garçon qui avait frappé les filles de mon collège. Et on a tous attendu vendredi pour le faire. Une fois arrivés sur les lieux avec nos fils de chargeurs, nos bâtons, le garçon se trouvait devant son collège avec ses amis. Mohamed, celui qui a eu cette idée est le chef, il a raté une fois son brevet. Il s’est approché du garçon, il lui a demandé  si c’était vraiment lui qui avait frappé des filles du collège « Issa Baba Traoré ». Le garçon lui  a répondu oui et a ajouté qu’il était satisfait de ce qu’il avait fait. Mohamed lui a demandé trois fois de dire pardon aux filles, mais le garçon lui a dit qu’il avait trop de fierté pour ça. Alors tout le monde s’est mis à frapper le garçon et ses copains qui se sont rapprochés pour le défendre. Jusqu’à ce que le garçon se mette à courir et escalade le mur de la maison d’à côté. On était satisfait de notre coup, mais le soir j’avais peur et je me suis dit : » si jamais il m’attrape, je suis morte ». Et le lundi en arrivant au collège le directeur nous a bien grondées car même si notre intention était bonne, ce n’est pas comme ça qu’il fallait faire car cela pourrait mener à la mort. On lui a promis de ne plus recommencer.

            En 2012 la guerre a éclaté au Nord du Mali et en mars un coup d’État militaire a eu lieu. Ce fut une année très sombre, qui a vu la perte de plusieurs proches. Jusqu’en 2015 la guerre ne s’est pas calmée. Ça devenait de pire en pire, des cambrioleurs profitaient de la situation pour cambrioler les magasins et les brûler en disant que c’était les djihadistes. Un matin quand je me suis réveillée, toute la ville était calme. Quand j’arrivai à l’école, tout le monde parlait de l’attaque des djihadistes de la veille à Sevaré qui est une commune de Mopti. Et là mon cœur a commencé à battre fort, c’est le moment où j’ai eu le plus peur de ma vie.  J’ai tout de suite pensé au fiancé de ma tante qui était militaire et était aussi à Sevaré. Quand je suis rentrée à la maison tout le monde était calme, dès que j’ai vu ma tante pleurer, j’ai  su que ce n’était pas bon signe. Ma tante était enceinte de cinq  mois et avait perdu son fiancé. Je me suis sentie vide et triste pour son bébé qui allait naître sans père. J’ai  comparé  sa situation à la mienne, moi qui me sentais un peu seule sans mes parents, je me suis dit qu’il y avait pire. Avant la naissance de son enfant j’avais de la peine pour lui. La vie est vraiment injuste, l’enfant n’a pas demandé à naître orphelin.

Mon oncle était militaire à Tombouctou avec sa famille. Suite à l’attaque de Tombouctou par les Djihadistes, ils ont quitté Tombouctou au milieu de la bataille. Je me rappellerai toute ma vie de ce soir-là quand mon oncle avait appelé ma mamie, pour lui dire qu’ils n’allaient peut-être plus se revoir. Ça a été un moment très dur pour toute la famille. Ils se sont ensuite installés à Bamako.

C’est l’un des plus beaux jours de ma vie. Ce jour-là je suis rentrée du collège et ma tante m’a annoncé que mon visa était arrivé. J’étais tellement contente que j’ai crié de joie jusqu’à perdre ma voix. Après cette annonce, j’ai commencé à m’imaginer déjà en France. Et l’après-midi j’ai annoncé à toutes mes amies que j’allais bientôt quitter le pays . Elles étaient à la fois contentes pour moi mais tristes parce que j’allais leur manquer.

Pour partir je devais attendre mes parents qui venaient en vacances et ensuite aller avec eux. J’ai quitté le Mali le 28 Juillet 2015. C’était un jour symbolique car quitter le Mali était mon plus grand souhait même si je suis née dans ce pays. Pour devenir quelqu’un au Mali il faut être riche comme dans tous les pays africains. Tout ce que l’État fait c’est de manger de l’argent en envoyant les enfants à l’étranger pour étudier. Et les autres enfants pauvres sont envoyés à la guerre. La plupart des diplômes des enfants riches étaient tous déjà achetés. Et ces enfants deviennent par la suite ministres, présidents, députés au Mali. À cause de tout ça le pays va mal. La plupart des enfants pauvres n’ont jamais le travail qu’ils veulent. Et c’est plus dur d’obtenir le bac sans payer pour avoir le sujet à l’avance.

Quand je suis arrivée en France, j’ai été déçue au premier regard. Car quand on est en Afrique on a une vision complètement différente de l’Europe. En regardant des films européens on a l’impression que l’Europe c’est l’ »Eldorado », que la pauvreté n’existe pas. On a une vision vraiment fictive de l’Europe, ce qui pousse la plupart des gens à quitter leur pays pour trouver le bonheur. Parfois ce n’est pas toujours le cas.

Ça a été un gros changement dans ma vie, j’ai changé de pays, de continent, de famille, d’école, d’amis, de mode de vie et de langue. Ça n’a pas été facile. Je faisais semblant que tout allait bien mais c’était le contraire. Ce changement m’a rendue encore plus forte et courageuse. Heureusement que j’ai une famille qui me soutient et qui est prête à tout pour que je sois heureuse. J’avais peur de ne pas m’entendre avec mes parents mais ils m’ont facilité la tâche. Et je leur serais reconnaissante toute ma vie.

Une semaine avant la rentrée je n’arrivais pas à dormir, j’étais stressée. Je n’arrivais pas à respirer. Un soir j’ai fait une crise, mes parents m’ont amenée aux urgences et le docteur a dit à mes parents que c’était le stress. La veille de la rentrée je n’ai pas pu dormir, c’était horrible, le soir j’ai commencé à penser à mes amis et à ma famille au Mali, c’était un moment de solitude. J’ai passé la nuit à me préparer si jamais on me demandait de me présenter.

Vivre à l’étranger révèle une autre personnalité de soi, ça permet de se dire que tout est possible, il suffit de travailler dur et de faire des sacrifices pour avoir ce qu’on veut. On me dit souvent qu’on n’a rien sans rien. Ça va faire quatre ans que je suis en France. La seule chose la plus importante que j’ai apprise dans ce pays, c’est que peu importe qui on est, on a tous une chance de réussir en France, ce qui fait la différence entre mon pays et la France. Mon aventure ne fait que commencer car je compte réaliser tous mes projets. Et si jamais ça marche je vous raconterai le reste de mon histoire.

Rokia

 

mai 24, 2019

  • C’est un récit dans lequel nous ressentons des émotions, il semble authentique et l’innocence de cette enfant est très touchante.

  • Très bel article émouvant. C’est très intéressant d’avoir le point de vue d’une jeune fille face à la guerre au Mali. De plus, cela m’a permis d’en apprendre plus sur ce pays peu connu pour ma part. Bravo pour avoir eu le courage de parler de ces moments difficiles.

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