NEURALINK, entre technologie et rêve

NEURALINK, entre technologie et rêve.

 

Fondée en juillet 2016, la start-up NEURALINK dirigée par Elon Musk se situe à San Francisco, dans la Silicon Valley. Elle développe des implants cérébraux d’interface neuronale directe. Dans cet article, je vous présenterai le fonctionnement de cette nouvelle technologie, les avancées réalisées, ainsi que les questions qui se posent.

 

Une figure de proue motrice :

La société possède un sérieux avantage qui pourrait la conduire à des découvertes technologiques impressionnantes, il s’agit d’une figure de proue motrice : le milliardaire Elon Musk. Né en Afrique du Sud, le célèbre entrepreneur américain a suivi une carrière à la croissance exponentielle. A dix ans, il réclame un ordinateur et ingurgite un manuel de programmation ; à 12 ans, il crée un jeu vidéo et le revend à un magazine informatique. Si des prédispositions pour l’informatique sont à relever, c’est la création de Zip2 qui marque son entrée dans le monde de l’entreprenariat. Cette société a pour but de faciliter le développement des médias sur internet. Elle est revendue pour plus de 300 millions de dollars. Grâce aux 7% qu’il a touché, Elon Musk crée X.com, une société qui travaille sur les transactions en ligne, aujourd’hui connue sous le nom de PayPal. Cette dernière est rachetée par eBay pour 1,5 milliards de dollars. A partir de là, Elon Musk s’est lancé dans de nombreux projets ambitieux, tels qu’un train supersonique ou un réseau routier souterrain. Mais nous le connaissons surtout pour les fusées réutilisables SpaceX et les voitures électriques Tesla.

 

L’implant, dit « neural lace » :

La start-up NEURALINK dirigée par Elon Musk est entièrement dédiée au développement d’un implant qui porte le nom de « neural lace », c’est-à-dire dentelle neurale. C’est une expression employée par l’écrivain Ian Banks dans son Cycle de la Culture. Le nom est plutôt bien choisi. En effet, l’implant mesure 23mm de largeur pour 8mm d’épaisseur, il contient une matrice constituée de 96 fils 10 fois moins larges qu’un cheveu humain, chaque fil contient 32 électrodes, ce qui équivaut à 3072 électrodes par matrice. L’appareil se recharge par induction (à distance) la nuit et il utilise le Bluetooth pour communiquer avec un autre appareil, donc pas de branchement nécessaire. Elon Musk affirme – peut-être pour tenter de nous rassurer – que « c’est comme avoir une montre connectée Fitbit dans la tête ». L’implantation et le retrait se font sans dommages, à l’aide d’un robot chirurgical qui évite les vaisseaux sanguins. La vitesse d’implantation est de 6 fils par minute et l’opération ne laisse qu’une petite cicatrice sous le cuir chevelu. Nous pouvons constater une nette amélioration de l’implant par rapport à la première version qui ressortait derrière l’oreille. Quant au fonctionnement de l’implant, je vous en donnerai une explication très générale : les électrodes captent l’information nerveuse transmise par les neurones, puis, le but est de traduire cette information grâce à l’intelligence artificielle pour ensuite la retransmettre ailleurs. Cette technologie est destinée en priorité à des fins médicales. Les pathologies visées sont l’Alzheimer, les paralysies dues à une lésion de la moelle épinière, les troubles de la parole ainsi que la maladie de Parkinson. Par exemple, pour guérir une paralysie du dos, on utilise un implant dans le cerveau et une puce sur la colonne vertébrale. Cela permet de contourner les circuits endommagés et de retrouver une pleine possession de son corps grâce à la machine qui fait le lien.

 

Des avancées notables :

La start-up NEURALINK ne rend pas beaucoup compte de ses avancées et le peu de présentations est destiné à attirer des scientifiques, car s’il n’y a qu’une centaine de salariés actuellement, la société en espère plus ou moins 10 000. Nous pouvons cependant constater une progression dans les tests effectués. Après les rats, des expériences ont été faites sur des cochons qu’Elon Musk a présenté le 28 aout 2020. L’un d’eux, Dorothy, a été implanté puis explanté pour montrer la réversibilité de l’opération. Un autre cochon, Gertrude, a fait l’objet d’une démonstration des capacités analytiques de l’implant. En effet, le « neural lace » a retransmis son activité cérébrale sur un écran sous forme de signaux. Puis, Gertrude a marché sur un tapis roulant, le groin dans une mangeoire, et l’intelligence artificielle a été capable d’anticiper les mouvements des pattes du cochon. Plus récemment, le 9 avril 2021, NEURALINK a dévoilé une vidéo montrant un singe du nom de Pager qui jouait à un jeu vidéo. A chaque action que le singe réalisait sur le joystick, il recevait du smoothie à la banane par un tube. L’implant essayait de relier les signaux neurologiques aux actions de la main sur le joystick. Finalement, le « neural lace » a permis à Pager de jouer au jeu de Pong, uniquement avec son cerveau. En ce qui concerne des tests sur des humains, Elon Musk a reçu les autorisations des autorités américaines, pourtant rien n’a été fait pour l’instant.

 

Un projet innovant ?

Ce dont est capable la technologie de NEURALINK et les applications médicales envisagées n’ont pas grand-chose de révolutionnaire. D’autres sociétés ont déjà œuvré dans la même voie. Cependant, la start-up souhaite optimiser des méthodes déjà existantes. Cela implique de rendre l’implant moins encombrant que -par exemple – ceux qui existent pour jouer au ping-pong. En outre, la méthode assez lente pour écrire avec le regard pourrait être améliorée : pour l’instant l’ordinateur ne décrypte qu’une pensée précise comme une lettre, une autre idée serait que le patient s’imagine en train d’écrire de manière manuscrite. Mais ce qui distingue le projet d’Elon Musk, ce sont sans doute les espoirs ambitieux que ce dernier nourrit, à la limite de la science-fiction : mettre fin aux douleurs extrêmes, guérir des dépressions ou addictions, percer les mystères de la conscience et peut-être même sauvegarder des souvenirs pour les télécharger sur un robot. Enfin, l’objectif sur le long terme est de rendre les implants tellement sûrs et fiables que les gens ne les utiliseront plus seulement en cas d’urgence, mais aussi pour se doter d’une puissance informatique, en fusionnant avec l’intelligence artificielle. C’est une idée qui découle des convictions transhumanistes d’Elon Musk. Le transhumanisme est un courant de pensée qui vise l’amélioration des capacités physiques et intellectuelles de l’être humain grâce aux progrès de la science. Nous en parlerons dans la prochaine partie.

 

Des problèmes à anticiper :

A l’issue de cette étude d’une nouvelle technologie, plusieurs questions se posent. La première – indépendante de tout aspect philosophique ou sociologique – concerne la sécurité. En effet, l’implant serait une « montre connectée » dans notre cerveau. Or s’il peut communiquer avec un autre appareil tel qu’un iPhone en utilisant le Bluetooth, qu’est-ce qui interdit la possibilité d’un piratage. Nous savons que nos données virtuelles sont constamment surveillées et font l’objet d’un commerce entre les grandes entreprises. Maintenant, imaginons que l’espionnage s’effectue par le biais de la puce de NEURALINK. Les informations auxquels les pirates pourraient avoir accès seraient d’autant plus sensibles qu’elles sont enfouies dans notre conscience. Ensuite, à trop vouloir influencer le cerveau, nous offrons à une personne malveillante la possibilité d’en manipuler une autre. Enfin, le concept de fusionner avec l’intelligence artificielle est paradoxal : si Elon Musk a des inquiétudes quant au devenir de l’intelligence artificielle, est-ce qu’une proximité (une union en fait) avec celle-ci est souhaitable ? Ce ne sont bien sûr que des extrapolations à partir des rêves de l’entrepreneur. Cependant, comme pour toute nouvelle technologie, la prudence est loi et il vaut mieux anticiper le pire et élaborer une règlementation en fonction.

Parmi les inégalités que l’interface homme-machine pourrait créer, il y a la différence d’accessibilité dans les pays développés et les pays les moins avancés. Nous pouvons supposer comme Jose Cordeiro (membre éminent de la Brain Preservation Foundation) que « les inégalités ne sont pas un problème, il suffit d’attendre patiemment que la main invisible du dieu Marché les règle par elle-même et fasse progressivement se rapprocher les prix de vente des coûts de production toujours décroissants ». Mais nous pouvons à juste titre penser que cela ne suffira pas à garantir une accessibilité globale à cette technologie. Car si d’autres innovations ont pu s’étendre à la majorité des pays du monde, c’est que les infrastructures et les connaissances nécessaires étaient peu exigeantes. Or le « neural lace » nécessite une implantation complexe à l’aide d’un robot chirurgical performant. C’est pourquoi le temps conservera probablement les inégalités entre les Etats. Et ces dernières ne feront que croitre. En effet, des chercheurs, tels que Garett Jones, ont prouvé que le PIB qu’une population génère dépend en partie du niveau de QI de celle-ci. De plus, les études de Rindermann et James Thomson montrent qu’une augmentation du QI d’une population profitera davantage à une population aux connaissances élevées plutôt qu’à une population au niveau de connaissances relativement faible. C’est ainsi que s’accentuera certainement le retard économique de certains pays, tout comme les rapports de puissance.

Les mêmes problèmes que l’augmentation humaine rencontrera à l’échelle des Etats se retrouveront au sein des communautés humaines. D’une part, il est vraisemblable que les personnes qui possèdent des capacités intellectuelles supérieures à la moyenne puissent mieux profiter de l’augmentation que les autres. D’autres part, les écarts de richesse dans les populations risquent fort de s’accroitre, car bien qu’Elon Musk souhaite rendre la puce accessible au grand public, un décalage décisif aura sans doute lieu au début. Ainsi, des inégalités entre les êtres humains seront certainement observables. La question est : sont-elles justes ou injustes ? La présence de différences naturelles entre les hommes – qu’elles soient physique, intellectuelles, ou morales – est tout à fait normal et juste. Ce qui l’est moins, ces sont les cas où les différences sont entrainées : soit par un accident ou une malformation (maladie, blessure…) ; soit par une augmentation (modification embryonnaire, interface homme-machine…). Nous pouvons alors distinguer deux types de technologies : les technologies réparatrices qui relèvent de la médecine et sont communément acceptées ; et les technologies augmentatrices qui font l’objet de controverses. Dans le cas de NEURALINK, l’implant peut être considéré comme réparateur (s’il permet de guérir d’une paralysie par exemple) ou bien comme augmentateur (s’il est utilisé pour améliorer les capacités cognitives de l’homme).

Elon Musk s’inscrit dans le courant de pensée du transhumanisme. Selon lui, même dans le meilleur des cas, l’intelligence artificielle dépassera l’être humain. Il suggère donc de fusionner avec pour pouvoir la suivre dans son développement. Bien que le célèbre entrepreneur n’ait aucun motif égoïste pour augmenter l’être humain, le transhumanisme est voué à l’échec. C’est du moins ce dont est convaincu le philosophe Francis Wolff. Son avis sur la question est que considérer un cerveau humain et un ordinateur comme semblables est impossible puisque le côté animal de l’homme est indissociable de la définition de l’être humain. Une machine peut accomplir les mêmes tâches qu’un homme, mais elle les effectuera sans les vivres. Le transhumanisme serait donc une éthique égoïste dans la mesure ou il cherche le « salut du chacun pour soi » et non celui de l’humanité. Une éthique qui serait vouée à l’échec car le fossé entre l’homme et la machine entrainerait la mort de l’humanité en cas de fusion.

 

 

Thomas Avril,

Mes remerciements à Mme Delalez et aux professeurs qui m’ont aidé à construire cet article.

 

 

Sources :

Mathias le Masne de Chermont, Pourquoi le transhumanisme va creuser les inégalités entre pays riches et pauvres, Usbek et Rica, 24 juin 2017.

Francis Wolff, Trois utopies contemporaines, Fayard, 2017.

Neuralink : Elon Musk va-t-il vous transformer en cyborgs ? [en ligne], Numerama, https://www.youtube.com/watch?v=U-gIfcRmxk4

Neuralink : Elon Musk fait une démonstration de l’implant sur des cochons [en ligne], Futura Tech, https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/intelligence-artificielle-neuralink-elon-musk-fait-demonstration-implant-cochons-66830/

Neuralink: Elon Musk dévoile un cochon doté d’une puce implantée dans le cerveau [en ligne], BBC News, https://www.bbc.com/afrique/monde-53978420

Neuralink [en ligne], Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Neuralink

Neuralink : comment Elon Musk veut faire de vous des humains augmentés [en ligne], Numerama, https://www.numerama.com/tech/534077-neuralink-comment-elon-musk-veut-faire-de-vous-des-humains-augmentes.html

Elon Musk [en ligne], Futura Tech, https://www.futura-sciences.com/tech/personnalites/tech-elon-musk-1661/

Elon Musk [en ligne], Sciences et avenir, https://www.sciencesetavenir.fr/tag_personnalite/elon-musk_6115/

Le sombre avenir de l’humanisme [en ligne], En attendant Nadeau, https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/11/30/avenir-humanisme-wolff/

Francis Wolff : Trois utopies contemporaines [en ligne], actu-philosophia, http://www.actu-philosophia.com/Francis-Wolff-Trois-Utopies-contemporaines/?pdf=7299

Transhumanisme : quand la Tech’ prend le contrôle du corps [en ligne], La pause philo, http://lapausephilo.fr/2020/09/29/transhumanisme-technologie-reparation-augmentation-claude-bernard/

Elon Musk a testé son implant Neuralink sur des cochons [en ligne], Sciences et avenir, https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/elon-musk-presente-son-implant-neuralink-sur-des-cochons_147095

Neuralink : regardez le singe Pager jouer au jeu vidéo Pong par la pensée [en ligne], Futura Tech, https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/intelligence-artificielle-neuralink-regardez-singe-pager-jouer-jeu-video-pong-pensee-85489/

Elon Musk reveals Neuralink pig brain implants [en ligne], CENT Highlights, https://www.youtube.com/watch?v=DeFltyUfWGY

 

septembre 9, 2021

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