« Les sociétés reprennent leur passé sous forme de monuments. »

« Dans le champ social, le monument est révélateur d’un désir de mémoire collective, d’un message que la société s’adresse à elle-même plus qu’aux générations futures – lesquelles ne sauront pas trop qu’en faire le plus souvent ou le transcriront tant bien que mal. L’érection d’un monument, l’attribution d’un nom à un lieu ou à un bâtiment évoquent des condoléances collectives ; parfois même, quand l’émotion est intense et générale, des rituels de deuil. Le plus souvent cependant, on reste dans un ordre de stéréotype plus commun, l’ordre de la décoration – terme ironique et, finalement, assez heureux dans notre langue – je veux dire l’ordre de la distinction décorative, honorifique.  »

« Créer un monument pour oublier ».

Pourquoi créer un monument? A quoi?     témoins d’un passé-présent   » un passé mort » Sartres, resservir à notre présent (ne pas refaire les même erreurs)=errance ,sans repère.

monuments pour  commémorer (ce n’est pas célèbrer)

Mettre en scène / « monumentaliser des traces ».

« participe, paradoxalement, de cette puissance de l’oubli dont Nietzsche a montré qu’elle était essentielle aux sociétés humaines. »L’oubli est la condition du bonheur.On se libère du passé puis on peut agir. Il faut laisser de côté tout ce qui peut troubler la paix du moment. L’histoire=pesanteur collective empêchant les peuples de se déterminer d’eux-mêmes.

Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. 

L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les événements du passé, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout, comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et, ce qui est pire, il ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres. Imaginez l’exemple extrême : un homme qui serait incapable de ne rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir; celui-là ne croirait pas à sa propre existence, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement, en vrai disciple d’Héraclite, il n’oserait même plus bouger un doigt. Tout action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens, historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’une peuple ou d’une civilisation

Nietzsche – Considérations inactuelles »

« On en conclura immédiatement que nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans faculté d’oubli“.Nietzsche – Généalogie de la morale

“Tout acte exige l’oubli”.

Les « oubliés de l’histoire »Michel de Certeau (réhabilitation en 1998 des soldats fusillés de 1917) l’absence de monument est  significative.

 » L’espace public, par sa toponymie, est un champ de citations et de commémorations (comme d’ailleurs d’autres supports : livres, dictionnaires, timbres, cartes… même les étoiles sont prétextes à citation pour les astronomes qui les découvrent). »

les banlieues, déjà pauvres en monuments, personnalisent moins leurs espaces publics que les centres des villes.

Du stéréotype comme art

parMarc Guillaume

Marc Guillaume vient de publier aux Éditions Descartes et Cie L’Empire des réseaux (1999).