Déserteurs et mutinés, les oubliés de l’Histoire ?

L’Histoire titre ce mois-ci sur les « déserteurs, mutinés et embusqués » de la Grande guerre. L’entretien avec Nicolas Offenstadt éclaire cette Histoire longtemps oubliée, au-delà de la Première guerre mondiale.

Parmi les faits que je retiens, le chiffre estimatif de 100.000 déserteurs du côté français, ce qui n’est pas négligeable. Certains soldats ont perdu tous leurs repères, devenus fous, à cause de la violence des bombardements. D’autres se mutilent volontairement pour échapper au conflit. Face à une Etat qui se décompose, en pleine agitation révolutionnaire, les désertions sont massives dans le camp russe en 1917. Cette même année, des mutineries importantes éclatent sur le front français, qui « peuvent durer quelques heures, comme plusieurs jours. » Ces soldats sont avant tout soucieux de négocier leurs conditions de vie, dans un esprit de citoyens, et ne supportent plus les attaques inutiles et meurtrières. L’armée réagit : sur plus de 500 condamnations à mort, une cinquantaine de soldats seront exécutés. Mais Pétain améliore le quotidien des soldats.

En Angleterre, jusqu’en 1916, l’engagement est volontaire. Le climat de guerre est si fort qu’une campagne est orchestrée par les autorités militaires, appuyée sur les femmes : les plumes de la honte ! Pour chasser les « flemmards », les femmes distribuent des plumes blanches (symbole de lâcheté) aux hommes en âge de combattre qu’elles croisent dans les rues : « elles furent assez courantes à Londres, par exemple à la sortie des stades et dans les ports anglais. » Certains soldats permissionnaires s’en voyaient même offrir !

Pour Nicolas Offenstadt, beaucoup reste à faire en France sur l’Histoire des refus de guerre et du pacifisme. C’est la guerre d’Algérie (1954-62) qui mérite une étude car c’est une armée de conscrits et de nombreux soldats ont déserté avant de partir ou une fois sur le sol algérien. De plus, le mouvement est cette fois appuyé par les intellectuels qui  incitent à cette insoumission (manifeste des 121) dans un contexte international de décolonisation.

La seule initiative politique à ce jour remonte à Lionel Jospin, premier ministre, qui le 5 novembre 1998 à Craonne (Aisne), lors d’une cérémonie de célébration du 80ème anniversaire de l’armistice de 1918, avait demandé que les mutins du Chemin des Dames, « fusillés pour l’exemple » en 1917, soient « réintégrés aujourd’hui pleinement dans notre mémoire collective nationale ». Encore que cette déclaration avait suscité la réprobation du président Jacques Chirac.

En 1954, trois mois avant la défaite française de Dien Bien Phu en Indochine, Boris Vian compose la chanson du Déserteur, qui symbolise ce refus de la guerre. Cette chanson « subversive » est censurée par la République pendant la guerre d’Algérie.

Voici les paroles complètes de la chanson :

« Monsieur Le Président, je vous fais une lettre que je vous lirai peut-être si vous avez le temps.
Je viens de recevoir mes papiers militaires pour partir à la guerre avant mercredi soir.
Monsieur Le Président je ne veux pas la faire, je ne suis pas sur terre pour tuer des pauvres gens.
C’est pas pour vous fâcher, il faut que je vous dises ma décision est prise, je m’en vais déserter. « 
Depuis que je suis né, j’ai vu mourir mon père, j’ai vu partir mes frères et pleurer mes enfants.
Ma mère a tant souffert qu’elle est dedans sa tombe et se moque des bombes et se moque des verres.
Quand j’étais prisonnier, on m’a volé ma femme, on m’a volé mon âme et tout mon cher passé.
Demain de bon matin, je fermerai ma porte au nez des années mortes, j’irai sur les chemins.
Je mendierai ma vie sur les routes de France, de Bretagne en Provence et je dirai aux gens :
Refusez d’obéir, Refusez de la faire, N’allez pas à la guerre, Refusez de partir.
S’il faut donner son sang, allez donner le vôtre, vous êtes bon apôtre, Monsieur Le Président, si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes que je n’aurai pas d’armes et qu’ils pourront tirer.

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