Coronavirus jour 28

Vincent Van Gogh (1853-1890),

 

Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc. , j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir plus demeurer en repos dans une chambre (…).

Blaise Pascal

Coronavirus jour 27

Michaël Foessel : Aujourd’hui comme à l’époque où j’écrivais cet essai*, il me semble que la notion de monde n’est pas liée à la question de la vie. Je considère que le monde, c’est d’abord et avant tout un horizon social et perceptif, une certaine manière d’organiser le temps, de le scander. J’appelle monde l’ordre ordinaire collectif de nos vies, l’horizon de nouveauté qui l’entoure et non leur simple conservation biologique. C’est pourquoi notre monde est – je l’espère momentanément – annulé par le confinement. D’autre part, il y a monde quand on peut se projeter dans l’avenir de manière relativement assurée. Et là, on voit bien que, même au niveau gouvernemental, les décideurs ne savent pas, ne peuvent pas nous dire combien de temps cette crise va durer. Chacun est obligé de refaire monde au niveau de son domicile – je parle bien sûr de ceux qui sont confinés –, et ce n’est pas facile, peut-être même est-ce impossible, en ce sens où le monde suppose un rapport à l’altérité. Tout le paradoxe actuel, c’est qu’on nous demande d’être solidaires depuis nos solitudes. Entretien dans Philosophie Magazine avec Alexandre Lacroix

*Après la fin du monde, Critique de la raison apocalyptique

 

Coronavirus jour 25

« Cela me vient en observant ceci : que nous en sommes encore à peindre les hommes sur fond d’or, comme les tout premiers primitifs. Ils se tiennent devant de l’indéterminé.
Parfois de l’or, parfois du gris. Dans la lumière parfois, et souvent avec, derrière eux une insondable obscurité.

Cela se comprend. Pour distinguer les hommes, il a fallu les isoler. Mais après une longue expérience il est juste de remettre en rapport les contemplations isolées, et d’accompagner d’un regard parvenu à maturité leurs gestes plus amples. »

Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses.

Coronavirus jour 24

Depuis quelques jours j’alimente ces articles sans savoir quoi dire, quoi penser face à la vie ordinaire en période de confinement. Mais c’est surtout en tant que professeur de philosophie que je ne sais toujours pas quoi dire, quoi penser, pour mes jeunes élèves, pour ceux envers qui je revendique haut et fort de ne pas avoir d’opinion, de douter beaucoup, d’être souvent sceptique, surtout quand il s’agit d’un événement qui nous prend de court et concerne cette universalité tant étudiée en cours de philosophie…

Les philosophes prennent du recul, ni commentaire de l’actualité, ni analyse de situation, ni médiatisation des faits. D’aucun leur reprocheront sans doute de ne pas avoir pensé le monde inouï dans lequel nous sommes tous plongés, d’autres de n’avoir fait qu’interpréter… Alors je vous propose quelques lectures très contemporaines sur ce monde. Pour ceux qui veulent choisir quelques réflexions approfondies sur l’actualité :

Des courts textes sont disponibles sur le site de Gallimard, à la page « Tracts de crise » :
https://tracts.gallimard.fr/fr/t/collection-544519

Tous les exemplaires sont mis en ligne gratuitement en période de confinement.

Coronavirus jour 22

« On dirait que tu as même la flemme de vivre. » Cette phrase assénée à Oblomov par son ami Stolz résume parfaitement le caractère de ce personnage. Oisif, procrastinateur, désœuvré, Oblomov a tout d’un antihéros. Ilia Illitch Oblomov est un fainéant qui s’assume en tant que tel, il passe ses journées à végéter dans son lit, dans une maison sale, dans des vêtements négligés. Son valet, Zakhar ne fait rien pour remédier à cela, il partage avec lui l’apathie et le culte de la paresse.

Le roman d’Ivan Alexandrovitch Gontcharov (1812-1891), a conduit à la création dans la langue russe d’un mot nouveau : l’oblomovstchina pour définir cet art de ne rien faire, de se laisser vivre sans réfléchir au lendemain, de n’envisager aucun avenir que l’heure présente et de se morfondre dans une profonde mélancolie.

Coronavirus jour 21

Bruits divers d’un bain public. Le sage peut étudier même au sein du tumulte.

Je veux mourir, si le silence est aussi nécessaire qu’on le croit à qui s’isole pour étudier. Voici mille cris divers qui de toute part retentissent autour de moi : j’habite juste au-dessus d’un bain. Imagine tout ce que le gosier humain peut produite de sons antipathiques à l’oreille : quand des forts du gymnase s’escriment et battent l’air de leurs bras chargés de plomb, qu’ils soient ou qu’ils feignent d’être à bout de forces, je les entends geindre ; et chaque fois que leur souffle longtemps retenu s’échappe, c’est une respiration sifflante et saccadée, du mode le plus aigu. Quand le hasard m’envoie un de ces garçons maladroits qui se bornent à frictionner, vaille que vaille, les petites gens, j’entends claquer une lourde main sur des épaules ; et selon que le creux ou le plat a porté, le son est différent. Mais qu’un joueur de paume survienne et se mette à compter les points, c’en est fait. Ajoutes-y un querelleur, un filou pris sur le fait, un chanteur qui trouve que dans le bain34 sa voix a plus de charme, puis encore ceux qui font rejaillir avec fracas l’eau du bassin où ils s’élancent. Outre ces gens dont les éclats de voix, à défaut d’autre mérite, sont du moins naturels, figure-toi l’épileur qui, pour mieux provoquer l’attention, pousse par intervalles son glapissement grêle, sans jamais se taire que quand il épile des aisselles et fait crier un patient à sa place. Puis les intonations diverses du pâtissier, du charcutier, du confiseur, de tous les brocanteurs de tavernes, ayant chacun certaine modulation toute spéciale pour annoncer leur marchandise.

« Tu es donc de fer, me diras-tu, ou tout à fait sourd pour avoir l’esprit libre au milieu de vociférations si variées et si discordantes ; tandis que les longues politesses de ses clients font presque mourir notre ami Crispus ! » Eh bien oui : tout ce vacarme ne me trouble pas plus que le bruit des flots ou d’une chute d’eau, bien qu’on dise qu’une certaine peuplade transféra ailleurs ses pénates par cela seul qu’elle ne pouvait supporter le fracas de la chute du Nil. La voix humaine, je crois, cause plus de distraction que les autres bruits : elle détourne vers elle la pensée ; ceux-ci ne remplissent et ne frappent que l’oreille. Parmi les bruits qui retentissent autour de moi sans me distraire, je mets celui des chariots qui passent, du forgeron logé sous mon toit, du serrurier voisin, ou de cet autre qui, près de la Meta sudans[1], essaye ses trompettes et ses flûtes, et beugle plutôt qu’il ne joue. Mais les sons intermittents m’importunent plus que les sons continus. Au reste je me suis si bien aguerri à tout cela, que je pourrais même entendre la voix écorchante d’un chef de rameurs marquant la mesure à ses hommes. Je force mon esprit à une constante attention sur lui-même, et à ne se point détourner vers le dehors. Que tous les bruits du monde s’élèvent à l’extérieur, pourvu qu’en moi aucun tumulte ne se produise, que le désir et la crainte ne s’y combattent point, que l’avarice et le goût du faste n’y viennent point se quereller et se malmener l’un l’autre. Qu’importe en effet le silence de toute une contrée, si j’entends frémir mes passions ?

Sénèque Lettre 56 à Lucilius

Coronavirus jour 20

« Ce qui me semble caractériser le mieux cette époque, c’est la séparation. Tous furent séparés du reste du monde, de ceux qu’ils aimaient ou de leurs habitudes. Et dans cette retraite ils furent forcés, ceux qui le pouvaient, à méditer, les autres à vivre une vie d’animal traqué. En somme, il n’y avait pas de milieu ».

Albert Camus, Carnets II (1942-1951)