Cours la technique

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LA TECHNIQUE : MOYEN DE L’HOMME OU ASSERVISSEMENT ?
Notions : La technique, la nature, le travail, la liberté.
Introduction
Rappels :
à définition de culture comme transformation de la nature : la technique fait partie de
la culture en ce sens se référer au mythe de Prométhée sur l’origine de la technique comme caractéristique essentielle de l’homme (voir chap. sur la nature)
à Nous avons déjà rencontré des formes d’ambiguïté qui caractérisent la culture
: caractéristique essentielle de l’homme, mais aussi risque que l’homme soit coupé de
la nature et l’évolution de la culture n’est pas nécessairement un progrès ; le travail est une
activité typiquement humaine dans laquelle l’homme se réalise, mais il peut devenir aussi un travail aliénant.
Nous retrouvons ces ambiguïtés à propos de la technique. D’une part, le travail et la
technique sont propres à l’homme, sont des phénomènes typiquement humains, parce
qu’ils sont les moyens éminents par lesquels l’homme s’affirme dans le monde, transforme la nature en se libérant d’elle et réalise soi-même. Mais en même temps travail et technique peuvent pour ainsi dire échapper à la maîtrise de l’homme et se renverser dans des phénomènes problématiques : la technique est inventée par l’homme, mais elle semble devenir autonome, menaçante, source de problèmes et d’inquiétudes.
La technique a toujours accompagné l’homme et son évolution : pas d’homme
sans quelque forme, même élémentaire, de technique, si bien que Bergson, dans L’évolution créatrice a pu affirmer que, « si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens [= homme qui sait, qui connaît], mais Homo faber [= homme qui fabrique] » : pour Bergson, le fait d’être Homofaber, être qui agit et crée des outils, serait ce qui caractérise véritablement l’homme, l’intelligence est essentiellement « la faculté de fabriquer des objets artificiels » et donc des outils, et ses inventions transforment véritablement l’existence des hommes et la marquent historiquement, si bien qu’on se souviendra de l’époque moderne comme de l’époque de la machine à vapeur.

1/ Qu’est-ce que la technique ?

Elle est un certain savoir-faire (technique ? science).
De quel type ? Définition générale : un savoir-faire qui par un ensemble de moyens permet
d’obtenir efficacement certains résultats déterminés, jugés utiles. On peut la dédoubler :
– ces moyens peuvent être intellectuels, consister en une connaissance rationnelle
: la technique indique alors une méthode rationnelle par laquelle effectuer
de façon efficace quelque chose. Ex : techniques agricoles, techniques industrielles,
de construction, de chasse…
– ces moyens peuvent être matériels : on indique le plus souvent par « la technique» l’ensemble des objets techniques. Technique indique alors l’ensemble
des objets artificiels produits et utilisés par l’homme pour une finalité pratique :
outils, instruments, machines. C’est surtout à ce deuxième sens qu’on se réfère
dans la discussion philosophique sur la technique.

2/ Les objets techniques sont de type différent.

En effet la technique évolue au cours du temps et prend des formes fort différentes. On peut le voir à propos de la différence entre l’outil et la machine :
– l’outil (ex. marteau) est un instrument artificiel fabriqué et il est un prolongement
du corps humain, il dépend des gestes techniques de l’homme qui l’utilise ;
– la machine est un instrument technique complexe mis en marche par un moteur
et elle est caractérisé par un certain degré d’automatisme, elle agit au moins
en partie de façon automatique et donc ne dépend plus du corps de l’homme
– les machines elles-mêmes évoluent, jusqu’à la forme du robot : mécanisme
automatique à commande électronique qui peut remplacer l’homme dans certaines
opérations. Le robot dit « intelligent » peut même avoir la capacité
d’interagir avec son environnement en modifiant les opérations pour lesquelles
il est programmé.
D’une part la technique a accompagné constamment l’homme, d’autre part elle se
transforme constamment au cours de l’histoire et en particulier elle connaît une transformation décisive à l’époque moderne -> rupture de la technique moderne par rapport à la technique ancienne, si bien qu’on utilise souvent pour la technique moderne un terme différent, « technologie ». Cette transformation se lie à la naissance de la science moderne à partir du XVIIe siècle, càd la naissance d’une physique mathématique avec Galilée, Descartes, Newton, pour s’affirmer ensuite avec la révolution industrielle. La science moderne et la technologie expriment ainsi un nouveau rapport avec la nature, qui amène à son comble la capacité et la volonté de l’homme non seulement de transformer la nature, mais aussi de la maîtriser. Quelles différences ?
Technique traditionnelle (artisanale) : un savoir-faire empirique, basé sur l’expérience
et sur l’apprentissage par essais-erreurs, au fondement d’une production artisanale, et elle se base essentiellement sur des outils.
Technologie (technique moderne) : elle se base sur un savoir scientifique, donc sur des
lois universelles et nécessaires ; elle est au fondement d’une production industrielle en série, et elle utilise des machines et conduit à la production de machines toujours plus autonomes.
Dans la société contemporaine on assiste à un enchevêtrement étroit entre technologie,
sciences, économies, intérêts politiques et militaires.
Problème à C’est précisément à partir de la différence outil/machine et de la nouveauté
représentée par la technologie moderne que l’on peut voir la problématique reliée à
la question de la technique. D’une part la technique apparaît comme une caractéristique
essentielle de l’homme et comme un moyen pour l’homme et pour sa volonté, avec la
finalité pratique d’améliorer sa vie dans le monde. Mais d’autre part, la technique semble
échapper au contrôle de l’homme : en particulier elle tend à produire des machines, donc
quelque chose qui devient de plus en plus automatique et indépendant de l’homme : d’où
le péril que la technique échappe essentiellement à la maîtrise de l’homme et qu’elle
devient un danger, pour la nature (exploitée et dominée techniquement) et pour l’homme
lui-même, qui ne maîtrise plus la technique et dont l’existence est envahie par des objets
techniques dont il devient dépendant. Nous observons, désormais depuis longtemps, des
phénomènes dans lesquels la technique dans son développement et ses conséquences
échappe à notre contrôle.
C’est l’ambiguïté et le « mystère » plus en général de la culture : quelque chose qui a
été produit par l’homme devient indépendant, n’est plus maîtrisé par l’homme et
échappe à son contrôle.

3/ Problématique à La technique : est-elle un moyen pour l’affirmation de l’homme et pour
la réalisation de ses buts pratiques ou bien échappe-t-elle désormais au contrôle de
l’homme qui se trouve de quelque façon soumis à elle ?
I) La technique comme moyen pour l’homme et maîtrise de la nature
Vu sa définition et son origine, on peut voir avant tout dans la technique un moyen
dans les mains de l’homme pour la réalisation de ses buts. Comme on le disait c’est
surtout avec la naissance de la technologie moderne et de la science moderne, et de leur
alliance, que ce lien se manifeste et qui atteint toute sa puissance : la connaissance des lois de la nature par la science permet une montée en puissance de la technologie, laquelle à son tour permet à l’homme de maîtriser la nature et ainsi d’améliorer les conditions de son existence.
C’est le projet formulé expressément par Descartes, au XVIIe siècle, donc au moment
même de l’affirmation de la science mathématique de la nature, dans la VIe partie du
Discours de la méthode :
à lire le texte de Descartes sur le Manuel, p. 397.
Termes à remarquer :
– « maîtres » : aussi au sens de maîtriser un domaine, connaître parfaitement.
– « comme maître et possesseurs… » : le « comme » nuance l’image (l’homme n’est
pas Dieu, qui est le seul vrai maître de la nature)
– Descartes fait au début une comparaison déjà technique : connaître la nature
comme on connaît les métiers des artisans
à Questions sur le texte :
1) quelle relation Descartes pose entre science et technique et comment peut-on
l’expliquer ? (tenir compte de quel type de science et de technique est en jeu
ici)
2) Expliquez l’expression « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Expliquer
aussi pourquoi Descartes utilise le « comme ».
3) Quelle est la réponse (et sa justification) qu’on peut tirer du texte de Descartes
à la question « Peut-on maîtriser le développement technique ? »
4) Quelle est (ou quelles sont) la (les) finalité(s) que Descartes attribue à la technique
?
II) Les critiques de la technique : domination sur l’homme et exploitation de la nature
La technique, plus en général le projet d’une domination technique du monde et
l’élargissement de la technique dans tous les domaines de l’existence, a fait l’objet de plusieurs
réflexions critiques, surtout au XXe siècle, pour ses risques possibles. Voyons certaines
de ces critiques, en les regroupant autour de quatre idées, et en nous référant surtout
aux réflexions de Heidegger.

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A) L’homme ne maîtrise pas la technique, mais il est dominé par elle.
Même si, en théorie et au départ, la technique est ou semble être un instrument de
l’homme, désormais nous ne maîtrisons plus la technique, son développement et ses
conséquences : le processus de la technique pour ainsi dire nous a échappé, nous ne le
gouvernons plus puisque personne ne peut vraiment décider d’arrêter ou d’orienter le développement
de la technique ou de faire abstraction de son existence ; de plus, nous sommes
souvent dominés par la technique, par ses produits qui changent notre façon de vivre.
L’un des auteurs qui ont souligné davantage ce rapport renversé entre la technique et
l’homme, c’est Heidegger (La question de la technique, 1953) qui critique en particulier ce
qu’il appelle la conception anthropologique et instrumentale de la technique : il s’agit de
l’idée que le sens de la technique soit simplement humain et que la technique serait simplement
un instrument à disposition de l’homme, qui pourrait décider comment l’utiliser
pour atteindre ses buts. Pour Heidegger cette idée se révèle être une illusion : le développement
de la technique est un processus historique qui ne dépend pas de la volonté de
l’homme, mais tend à se réaliser par lui-même, au-delà de notre volonté ; ce n’est pas
l’homme qui utilise la technique, mais désormais la technique qui domine l’homme audelà
de sa volonté. Nous sommes dans l’époque de la technique, sans pouvoir en décider :
ce qui caractérise notre époque historique est la domination de la technique et le fait que
toute la réalité soit vue à travers la technique ; tout objet est considéré du point de vue de
l’utilisation technique qu’on pourra en faire et l’homme lui-même est pris dans ce processus,
il ne peut pas se soustraire au progrès technique.
D’où aussi les craintes suscitées par la technique, aussi au niveau des films et des
récits de science-fiction, notamment à propos de la possibilités que les machines deviennent
indépendantes de la volonté de l’homme, agissent de façon autonome et éventuellement
aussi contre l’homme : voir par ex. les films Matrix, 2001 L’odyssée de l’espace, etc.
B) La technique n’est pas un instrument neutre, mais impose sa vision.
La technique n’est pas simplement un instrument neutre, mais quelque chose qui
change le sens même du monde, de notre expérience, la façon dont nous voyons les
choses et dont les choses nous apparaissent, qui impose ses valeurs et critères. Heidegger :
la technique n’est pas un instrument dans les mains de l’homme, mais ce qui détermine la
façon dont les choses sont et nous apparaissent à notre époque. Selon l’exemple de Heidegger
: un fleuve n’est plus désormais un élément du paysage, il n’est que l’énergie qu’il
pourra fournir dans la centrale électrique qu’on va y installer.
Nous pouvons penser aussi aux objets techniques qui désormais envahissent notre
existence, dont nous risquons de devenir dépendants et qui changent même notre façon
d’agir, de penser, de faire expérience : la télévision, internet, les portables,… En outre, le
fait que la technique devienne la seule médiation entre l’homme et le monde fait en sorte
que toute action humaine doit être soumise aux critères de l’efficacité technique, de la
fonctionnalité, de la rentabilité, de l’utilité, de la vitesse (point souligné en particulier par J.
Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle, 1954).
C) La technique est un projet de domination sur la nature
Ce processus historique de la technique tend vers la réduction de toute la réalité à
quelque chose de calculable, manipulable, exploitable techniquement : dans l’ère de la technique
tout apparaît comme une possible source d’énergie et comme quelque chose de manipulable.
Heidegger affirme que la technique moderne « provoque » la nature et la con5
traint à « livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée ». En d’autres
termes, la technique risque de devenir, ou est désormais devenue, un projet de domination
sur la nature, qui autorise l’homme à l’exploiter et même à la dévaster. Ce point est
souligné aussi par d’autres auteurs (cf. par ex. Lévi-Strauss dans le cours sur la nature).
(à si vous voulez compléter… texte de Heidegger sur le Manuel, p. 397-398).
La critique à ce projet peut alors être aussi une critique écologiste et conduire aux
thématiques écologistes d’aujourd’hui : le risque d’une dévastation de la nature,
l’exploitation sans limites des ressources naturelles, ce qui conduit jusqu’à mettre en péril
l’équilibre de la nature et par là l’existence même de l’homme. D’où aussi la question
d’une responsabilité que nous avons envers les générations futures pour la sauvegarde
de la planète, soulignée par H. Jonas (Le principe responsabilité, 1979). En effet, ce n’est pas
seulement la nature qui est en danger, mais l’homme lui-même, par les conséquences des
changements naturels et climatiques et par les possibilités de destruction qui sont inhérentes
à la technique (ex. : les bombes atomiques, qui existent en quantité telle qu’elles
pourraient détruire plusieurs fois l’humanité entière). Ce qui était un instrument de
l’homme pourrait conduire à la destruction de l’humanité elle-même. Il faut donc élargir le
concept de responsabilité et se demander quelle est notre responsabilité non seulement
pour le présent, mais aussi pour les générations futures.
D) La technique comme facteur de l’aliénation du travail
On peut voir l’ambiguïté de la technique aussi du point de vue de son rôle dans le travail,
de deux points de vue. D’abord, selon les analyses de Marx, dans le premier livre de
Le capital. D’une part la technique est un moyen pour l’homme qui lui permet de transformer
la matière dans le travail et d’accroître de façon extraordinaire la productivité du travail
et ses résultats et d’alléger la charge physique de certains travaux. Mais, d’autre part, aussi
dans ce cas la technique peut se retourner contre l’homme, comme le montre Marx à propos
de l’usage des machines dans le capitalisme : la mécanisation du travail accroît certes sa
productivité, mais elle contribue au caractère aliénant du travail (c’est le travail à la
chaîne, où c’est l’homme qui doit s’adapter à la machine et à ses rythmes, dans un travail
répétitif et mécanisé) et elle est introduite pour des finalités économiques, c’est-à-dire
pour accroître la productivité du travail et donc le profit des propriétaires. Donc dans le
travail, le travailleur est certes celui qui utilise concrètement les machines, mais il n’est pas
maître de ces machines parce qu’il doit s’adapter à leur rythme et il n’en est pas le propriétaire.
Deuxième problème, la question de la « fin du travail » : le développement de la
technique, et notamment de l’informatique et des robots, permet de remplacer beaucoup
de travailleurs par des machines, avec le risque (déjà actuel) d’un chômage de masse et la
perspective d’une « fin », c’est-à-dire d’une disparition, du travail humain.
Il y a donc une série d’aspects critiques de la technique qui conduisent à la voir comme
un péril, parce qu’elle semble désormais s’imposer comme un processus qui échappe au
contrôle de l’homme, qui conduit enfin à une exploitation de la nature et à une forme
d’aliénation de l’homme, en menaçant la qualité de son existence : au lieu de n’être qu’un
moyen de l’homme, elle se retourne contre lui en provoquant même un asservissement de
l’homme à elle.
Transition -> Tous ces éléments permettent d’avoir un regard critique sur la technique,
d’éviter une image naïve de celle-ci, et en mettent en lumière les risques. En même
temps, si on en reste à ces critiques, on risque d’avoir un regard seulement négatif et de
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transformer la technique en une sorte de monstre impersonnel qui nous domine. Et surtout,
on risque d’avoir une position réactionnaire, tandis qu’on ne peut pas revenir en arrière
dans l’histoire, revenir à un stade pré-technique ou prétendre nous libérer d’elle : la
technique fait partie de notre monde et elle est inéliminable. La question est alors celle de
savoir comment vivre avec elle et comment la gérer, une fois qu’on a reconnu que
nous ne la maîtrisons pas simplement et immédiatement. Il s’agit aussi d’aller au-delà
de l’alternative entre ce qu’on appelle « technophiles » et « technophobes » : plutôt qu’être
simplement enthousiaste de la technique ou avoir peur d’elle, il faut avoir une attitude critique
et se poser justement la question de la façon dont on peut vivre avec elle faisant face
à ses aspects problématiques.
à Question « de réflexion » :
On pourrait affirmer (et on entend souvent affirmer) que « la technique n’est qu’un
instrument, en soi-même ni bon ni mauvais, tout dépend de l’usage qu’on en fait » : pourquoi
à la lumière des analyses critiques rappelées cette affirmation peut-elle être problématisée
ou du moins apparaître trop simple ? Ou pensez-vous qu’elle est tout de même défendable
et pourquoi ?