Cours 3 LES EXPRESSIONS DE LA SENSIBILITÉ chap.1

LES EXPRESSIONS DE LA SENSIBILITÉ

Exercice d’introduction :
Décrivez une émotion, en précisant :
à quelle occasion elle apparaît
comment elle s’exprime
quelles sensations sont associées
Introduction
Point méthode : une question de réflexion (ou essai) philosophique doit contenir :
définition des termes essentiels du sujet
montrer les problèmes que posent ces définitions
faire sortir une difficulté générale, exprimée sous forme de question(s)

A/ Définition de la sensibilité et problèmes de cette définition
1/ Définition de la sensibilité

La sensibilité est un terme qui se réfère à plusieurs usages du langage, comme on le voit dans les
expressions suivantes :
– tu es sensible à la douleur ?
– c’est un être sensible
– cet appareil est ultra-sensible
– je suis sensible à la beauté
On peut définir la sensibilité comme la capacité à réagir face à un objet. Cette réaction peut être
diverse : un appareil de mesure réagit en donnant une information, un être sensible réagit en
exprimant une émotion, quelqu’un de sensible à la douleur réagit en criant.
On classe habituellement la sensibilité humaine en plusieurs catégories :
1. la sensibilité des cinq sens : toucher, à l’odorat, la vue, l’ouïe, le goût. On parle
aussi de sensations externes, car elles sont causées par l’action des objets extérieurs.
Ces sensations sont une réaction de notre organisme à la présence d’un objet
extérieur : par exemple, nous percevons une couleur grâce à nos yeux, qui sont
composés des photorécepteurs qui réagissent, chimiquement, aux différentes
couleurs.
2. Mais la sensibilité correspond également aux sensations internes : le plaisir et la douleur

3. La sensibilité correspond enfin à ce qu’on appelle les sentiments, les émotions, les désirs,
les humeurs

2/ Problèmes de la définition :
Cette classification n’est cependant pas une définition au sens philosophique, car elle n’aborde pas
plusieurs problèmes qui se posent dans notre expérience concrète.
Premier problème:
Quelles sont les différences entre les sensations externes et les émotions ?
Les sensations externes nous donnent des images, des représentations du monde extérieur. A
l’inverse, les émotions ne nous donnent pas d’informations sur un objet extérieur : elles ne
renvoient qu’à elle-même (dire je suis triste, c’est renvoyer à l’émotion de tristesse qu’on exprime
par ces paroles). [précision : ce qu’on exprime n’est pas séparable de la personne qui l’exprime, alors
qu’une image est séparable de la personne qui la représente] A ce titre, les sensations sont une
connaissance. Par ailleurs, je suis le mieux placé pour exprimer mon émotion, car je la ressens. Une
personne extérieure ne ressent pas mon émotion : elle ne peut pas l’exprimer. A l’inverse, la
sensation externe renvoie à ce qui est hors de moi.
Deuxième problème : sensibilité et connaissance.
La sensibilité peut être un obstacle à notre connaissance. Pourquoi ? Parce que nos émotions
peuvent nous induire en erreur : je peux vouloir croire par intérêt, ou sous l’influence d’une émotion.
Ex. : la jalousie. La personne jalouse interprète tout comportement comme le signe d’une trahison.
Mais les sensations externes peuvent aussi nous tromper : les illusions d’optique nous montrent une
image déformée de la réalité, mais la sensation nous fait également percevoir que le soleil tourne
autour de la Terre. Il y a une opposition entre la raison et la sensation : la sensation nous montre
une image parfois déformée de la réalité, et il faut faire un effort d’abstraction, de raisonnement,
pour corriger cette image fausse de la réalité.
B/ Définition d’expression et problèmes
1/ Définition :
Exprimer signifie d’abord extérioriser au sens physique. Cela renvoie aux procédés qu’on utilise
pour faire sortir le jus d’un fruit, par exemple.
Dans un sens dérivé, exprimer peut signifier extérioriser ce que « contient » un être humain : des
pensées, des émotions, etc.
B/ Problèmes liés à la définition d’expression :

l’expression de la sensibilité est-elle innée (biologique) ou acquise (culturelle) ?
Exemple : selon les cultures, la même expression du visage peut renvoyer à des émotions
différentes. Dans la même culture, les rôles sociaux peuvent également provoquer des
émotions différentes. Par exemple, les hommes ont tendance à moins pleurer que les
femmes, non parce qu’ils sont ainsi fait, par nature, mais parce que l’éducation des garçons a
tendance à réprimer ce genre d’émotions.
L’expression de la sensibilité est-elle formée seulement par l’individu qui s’exprime ou
par le biais de ses relations avec les autres et avec le monde extérieur ? On a tendance à
penser que notre sensibilité nous est propre : « ma » tristesse, « mon » dégoût », « ma »
peur. Mais quel rôle jouent les autres dans la formation, par exemple d’une peur ? Est-ce que
les parents ne peuvent pas provoquer chez l’enfant certaines peurs ? Est-ce qu’un groupe
d’amis ne peut pas influencer sur l’humeur de ses membres ?
Le monde extérieur peut également jouer un rôle dans la formation de nos émotions. En
effet, selon William James, nous ne pleurons pas parce que nous sommes tristes, mais nous
sommes tristes parce que nous pleurons (Principes de psychologie). Cela signifierait que
c’est d’abord notre corps (qui est physique, appartient au monde extérieur) qui créerait nos
émotions.


C/ Formuler un problème général, à partir des problèmes particuliers déjà soulevés.
Si l’on résume les problèmes que nous avons soulevés, il y a deux choses que nous cherchons à
savoir :
1. la sensibilité est-elle quelque chose d’intérieur ou d’extérieur ? D’un côté, les sensations
externes nous informent sur le monde extérieur, mais les émotions sur notre état interne.
D’autre part, la sensibilité est une réaction, ce qui implique une forme de passivité, de
réception. Mais d’un autre côté, la sensibilité est active : elle réagit à ce qu’elle reçoit, et
donc elle modifie le monde extérieur. Si l’on s’énerve, on produit des changements corporels,
visibles de tous.
2. La sensibilité est-elle personnelle ou collective ? D’un côté, on parle de caractère
individuel : untel est colérique, untel est joyeux. Mais d’un autre côté, nos rapports avec les
autres modifient nos émotions, et l’éducation nous fournit des manières conventionnelles de
réagir et d’exprimer nos émotions (pleurer quand on est triste, par exemple).
Donc le problème qui se pose est de savoir si la sensibilité est intérieure, cachée en moi comme une
sorte de trésor auquel j’ai seul accès, bien que je puisse en donner une expression visible aux autres.
Ou bien si la sensibilité est extérieure et collective avant d’être « en moi » : si ma sensibilité se
forme par les réactions de mon corps et de mon esprit à un monde extérieur, à une culture et à des
relations sociales qui existent en dehors de moi, et qui sont la cause de ce que je deviens.
En résumé, la question que l’on va se poser dans ce cours est : la sensibilité préexiste-t-elle à
ses expressions ?
I/ La sensibilité est le produit de notre intériorité
1. Intériorité et sensibilité

On conçoit l’intériorité par opposition à l’extériorité. L’extériorité désigne le monde physique, le
monde des objets ou le monde des corps. Nous observons les objets physiques dans leur aspect
extérieur. Mais il y a un objet physique particulier qui nous pousse à imaginer une cause cachée «
derrière » son apparence extérieure. Derrière le comportement humain, complexe et imprévisible, il
y aurait quelque chose qu’on ne voit pas, mais qui produit ce comportement. L’intériorité se définit
d’abord par ce qu’elle n’est pas, par opposition à l’extériorité.
Comment est née cette idée d’intériorité ? Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l‘idée
d’intériorité telle qu’on la définit n’a pas toujours existée, et aujourd’hui elle n’existe pas dans
toutes les cultures. Par exemple, dans l’Antiquité grecque, on évoque l’idée qu’il faut se connaître
soi-même (« connais-toi toi même », inscrit sur le temple de Delphes). Mais le moi ou le soi dont on
parle n’est pas du tout le moi qui a une intériorité. Se connaître soi même signifie se connaître en
tant qu’être humain : quelles sont mes capacités, comment est fait mon esprit, etc. Mais mon esprit
ou mon corps n’est pas différent ou original par rapport à un autre membre de mon espèce. Il
s’agit donc plutôt de situer l’être humain en tant qu’espèce par rapport aux autres êtres de
l’univers (animaux, dieux, phénomènes physiques, etc.).
L’idée que le moi se définit par l’intériorité commence avec un penseur chrétien de la fin de
l’antiquité, séparé de plusieurs siècles des premiers philosophes grec : Augustin d’Hippone.
Augustin est le premier à dire que se connaître soi-même, ce n’est pas se connaître en tant
qu’espèce, membre d’un groupe (les humains), mais en tant qu’intériorité singulière,
différente de toutes les autres.
Augustin reprend l’expression « Connais-toi toi-même », pour montrer que nous nous connaissons
déjà. Il est impossible, pour Augustin, de ne pas savoir qui nous sommes. D’un côté, nous
cherchons à nous connaître, à savoir qui nous sommes. Mais si nous cherchons à savoir qui
nous sommes, c’est que nous nous connaissons déjà en un sens : on ne peut pas chercher
quelque chose dont on ignore l’existence. D’autre part, quand on cherche à se connaître soi-
même, il n’y a pas de différence entre celui ou celle qui cherche et ce qui est recherché. Là
aussi, Augustin aboutit à l’idée qu’on doit déjà se connaître, puisqu’on est ce qu’il faut
comprendre : on coïncide avec la connaissance qu’on a.
Pourtant, selon Augustin, il est possible de se tromper sur soi-même. C’est comme si nous
pouvions être absent à nous-même, inattentif à ce que nous sommes réellement. Nous avons
toujours en nous-même une connaissance de ce que nous sommes, mais nous pouvons être distrait
de cette connaissance, la mettre de côté en quelques sortes, et nous perdre de vue. Cette « perte de
soi » vient d’un décalage entre ce que nous sommes et la pensée de ce que nous sommes. Nous
pouvons ne plus penser à la connaissance de nous-mêmes que nous avons au fond de nous.
Nous cessons alors d’exercer une activité pour être présent à nous-mêmes.
Augustin semble avoir en vue les individus qui s’oublient eux-mêmes, car ils croient n’être qu’un
corps (avec des désirs, des besoins, etc.), et non pas une âme. Alors qu’ils sont, selon lui, d’abord
une âme qui a des besoins spirituels. En s’éloignant de notre âme et de nos besoins spirituels, nous
nous éloignons en fait de Dieu, qui a créé notre âme à son image. Nous oublions que nous sommes
à l’image de Dieu, et nous perdons dans le monde sensible, celui des désirs, des tentations, etc. La
notion d’intériorité a donc une dimension religieuse : se connaître soi-même dans son
intériorité, c’est refuser de se laisser distraire par le monde extérieur, et ses tentations, pour
rester près de Dieu. Cela est nécessaire pour conserver et finalement sauver son âme.
Aujourd’hui, l’intériorité n’est pas nécessairement liée aux questions religieuses et au salut de
l’âme.Pourtant, la pensée d’Augustin est toujours applicable en partie à notre conception du moi.
Nous avons toujours tendance à penser qu’il existerait un moi « profond », authentique, véritable,
dont nous pouvons nous éloigner, mais dont nous avons le devoir de nous rappeler et avec lequel il
faudrait coïncider.

Or, pour coïncider avec soi-même, il faut retirer tout ce qui nous est extérieur, tout ce qui vient du
monde extérieur, pour ne garder que l’intériorité, qui est la marque de Dieu. Ce qui nous est
extérieur nous est en quelques sortes étranger : y aller, c’est se perdre, car c’est sortir de soi. L’âme
se connaît donc le mieux lorsqu’elle utilise ses propres facultés : pensée, sensibilité, volonté,
mémoire, et qu’elle ne les applique pas aux choses qui sont hors d’elle, mais en elle. Ainsi, les
activités de l’âme (penser, sentir, etc.) coïncident avec le contenu de l’âme, son intériorité.
Sortir de soi, c’est se séparer. Or, la séparation a un lien étymologique avec le grec diabolon, qui a
donné le diable. Le diabolique, c’est ce qui sépare : l’humain de lui-même ou l’humain de son âme,
et l’humain de Dieu. En ce sens, l’extériorité est presque diabolique : elle représente le monde
extérieur, étranger à Dieu, auquel il ne faut pas céder pour préserver son âme.
2. La sensibilité comme mouvement de l’intériorité
Montaigne, contrairement à Augustin, insiste sur le fait qu’on ne se connaît pas, on est éloigné
de soi. Il ne suffit pas de vouloir rentrer en soi, pour retrouver son intériorité et l’image que Dieu a
fait de nous.
Il y a un premier obstacle: tout change en permanence, et vouloir se saisir soi-même, c’est
comme vouloir saisir, empoigner de l’eau dans un fleuve. Même les choses qui nous paraissent
stables ne font que changer plus lentement. Le monde physique change (les pyramides ou les étoiles
disparaîtront un jour). Mais également le monde social (les coutumes, les valeurs morales), et l’âme
elle-même (nos pensées, désirs, humeurs, changent d’un moment à l’autre).
Comment faire pour se rapprocher de soi alors ? On se rapproche de soi simplement en se
décrivant, dans un monde où tout change (soi et le monde). L’écrit nous stabilise. On se
stabilise, comprend son identité en la fixant sur le papier, à partir de l’exploration de sa sensibilité,
l’expression de ses idées, pensées, désirs, etc. On ne prétend donc ni à l’universalité de sa
description, ni à un modèle transcendant. Il faut accepter ses limites, et vivre, se connaître, en
explorant ses limites: ce que fait Montaigne en décrivant ce qu’il vit dans ses Essais.
Montaigne assure qu’il est très difficile de se connaître, et il ne cherche pas à se stabiliser dans
une apparence, un masque social. Il critique les rôles sociaux qu’on joue, l’hypocrisie, le fait
que l’hypocrisie soit la règle de vie de toute la population. On passe son temps à jouer, à tel point
qu’on ne peut pas sortir facilement de ce monde de dupes, ou tout est mensonge. On est éduqué dans
le mensonge, dans un monde de masques. // théâtre baroque, Shakespeare : « Le monde entier est un
théâtre », dans la pièce Comme il vous plaira.
On ne peut pas facilement se sortir de ce monde de dupes et de mensonges en s’appuyant sur un
modèle moral transcendant (comme la sainteté ou l’aspiration à la sainteté) pour se rapprocher de
soi. C’est même souvent pire: lorsqu’on cherche à faire l’ange, on fait la bête. Si on croit pourquoi
échapper au mensonge et aux vices de la société en s’enfermant sur soi, et en prétendant être sain,
on est encore pire que les autres, car c’est un modèle trop haut pour nous. On ne se rapproche de soi
qu’en s’acceptant dans son changement perpétuel (« je ne peins pas l’être, je peins le passage », et en
se décrivant non pas selon un statut social (comme homme politique, comme mari, comme l’ami
d’un tel…), mais selon sa conscience et ses mouvementS. Il faut donc se retirer du monde, et faire
l’effort de se confronter à soi-même. Le monde (les amis, les divertissements…) nous éloignent de
nous-même, font que nous nous oublions. Il faut donc s’arracher au monde et l’écriture est un moyen
de se retrouver.
On notera toutes la différence entre un écrit et une image : aujourd’hui, les réseaux sociaux nous
font capturer des « instants de vie ». Mais ces instants de vie ne sont pas le reflet de notre intériorité.
Ce sont des images prises pour les autres, donc des masques. Il ne suffit donc pas de décrire le
mouvement, l’instant de vie, il faut aussi le décrire en prenant en compte son propre regard, et non
celui des autres.

3. L’amour romantique comme expression de notre intériorité
On peut opposer l’amour romantique à l’amour galant. L’amour galant a trois caractéristiques :
choix de la personne : en fonction du rôle social (on choisit parmi des personnes pré-
sélectionnées, correspondant par exemple à notre rang)
démonstrations de l’affection : il y a des manières codifiées, un style attendu de la séduction.
Pour séduire, il faut respecter ces codes.
objectif de la séduction : il s’agit d’un prestige social, obtenir un bon mariage ou écraser ses
rivaux.
Ex. : les Liaisons dangereuses. La jeune fille est considérée par les personnages comme un
trompée, l’enjeu d’un pari. Il s’agit de montrer, pour l’homme qui séduit, sa capacité à exécuter une
prouesse, à user d’une technique.

L’amour romantique s’oppose à l’amour galant en ce sens que l’amour romantique permet
l’expression de l’individualité. Dans le texte de Rousseau, extrait de Julie ou la Nouvelle Héloïse,
on voit que le choix de la personne aimé n’est pas une question sociale (Saint-Preux et Julie ne sont
pas du même milieu social). C’est une question de choix, mais d’un choix qu’il est difficile de
refuser (les amants sont attirés fatalement l’un vers l’autre).
D’autre part, ce choix va à l’encontre des règles sociales, et donc se singularise. Ensuite, les
manifestations de l’affection sont singulières : Saint-Preux affirme à Julie que c’est par une
sensibilité exacerbée qu’il serait réellement heureux. C’est le désir fantasmé qui rend heureux, et
non l’obtention de ce qu’on désire. Il s’agit donc de conserver et d’entretenir le sentiment, la
sensibilité. En effet, cette sensibilité amoureuse singularise les amants : plus ils s’aiment, et plus leur
amour est défendu, plus leur sentiment est unique et intense. C’est ce qui fait d’eux des héros.
Enfin, l’objectif de leur amour n’est pas le prestige social, comme dans l’amour galant. C’est
même l’inverse : l’amour se renforce du fait de ne pas être autorisé socialement, et même de ne pas
pouvoir s’accomplir extérieurement. Il s’agit de vivre le sentiment en soi, et non de vivre
l’accomplissement de l’amour hors de soi.

L’amour romantique permet donc à la sensibilité d’être portée à sa limite maximale
(exacerbée), et cette action singularité la personne, fait d’elle un être unique (tout le monde
n’étant pas capable d’une telle passion).
5. Éprouver sa sensibilité pour elle-même : l’esthétique
Esthétique vient du grec aisthêsis qui signifie la sensation. Mais il existe plusieurs types de
sensation, comme nous l’avons vu en introduction du cours : la sensation externe, et la sensation
interne. Ce qu’on appelle « esthétique » se réfère en particulier à la sensation interne. L’esthétique,
en ce sens, consiste à éprouver notre sensibilité pour elle-même, à faire l’expérience de nos
sensations pour expérimenter l’effet qu’elles produisent en nous. Alors que dans la sensation
externe, nous cherchons à obtenir une information sur le monde extérieur (« cette table est
ronde »), dans la sensation interne, nous nous contentons d’être à l’écoute de nos sensations, et
de l’effet agréable ou désagréable qu’elles nous font.
La sensation interne s’exprime donc de la manière suivante : « j’aime cette sensation », « je n’aime
pas ce que je ressens ». Lorsqu’on décrit un plat qu’on aime manger, on ne se contente pas de dire

qu’il est épicé ou sucré. On dit que nous aimons sa saveur sucrée : cette saveur nous procure du
plaisir (qui est une sensation interne).

Il existe un domaine de l’existence dont l’objectif consiste à éprouver des sensations aimables : l’art.
Le rapport entre l’esthétique et l’art est le suivant : les œuvres d’art produisent sur nous des
sensations (aisthêsis) que nous aimons ou que nous n’aimons pas. Cela nous motive à formuler ce
qu’on appelle un jugement de goût, c’est-à-dire à qualifier les œuvres de « belles » ou de « laides »,
de « réussies », ou de « ratées ».
JUGEMENT = affirmation de quelqu’un sur quelque chose. ex. « je vous trouve sympathique ». Ce
n’est pas un jugement de valeur, ou le jugement d’un tribunal.
Le jugement de goût se distingue du jugement de connaissance, qui porte sur un objet
extérieur. Exemple : « cette table est ronde ». Le jugement de goût porte sur le jugement lui-
même, ou sur la sensibilité de celui qui juge. Quand je dis « j’aime ce tableau », j’affirme
quelque chose sur ma sensibilité, non sur le monde extérieur.
Les philosophes se sont posé plusieurs questions sur ce qui motive ces « jugements de goût » :
pourquoi aimons-nous ou non une œuvre d’art, ou même, un spectacle naturel (par exemple, un
coucher de soleil) ? Schématiquement, deux types de réponse ont été proposées :
les œuvres nous plaisent parce qu’elles ont des qualités objectives qui sont plaisantes.
Par exemple, elles correspondent à ce qu’on nomme un « canon » de beauté. Un
canon, c’est une mesure, une proportion. On peut penser au Canon du sculpteur grec
Polyclète, selon lequel la proportion parfaite du corps humain serait composé par un
torse et des jambes qui feraient chacun trois fois la hauteur de la tête.
les œuvres nous plaisent parce qu’elles ont des qualités subjectives qui sont
plaisantes. Ici, on s’intéresse à l’effet que les œuvres ont sur nous. C’est parce que les
œuvres ont la capacité de nous faire ressentir des sensations particulières qu’elles
sont belles.

Aujourd’hui, nous avons tendance à considérer que les œuvres nous plaisent parce qu’elles ont des
qualités subjectives, ET que ces qualités subjectives sont aussi des qualités qui ne plaisent qu’à
nous. C’est le sens de l’expression « chacun ses goûts », ou « des goûts et des couleurs, on ne discute
pas ». L’esthétique serait donc la révélation de notre sensibilité unique : ce qui fait qu’une chose me
plaît tient à ma nature unique.

Pourtant, on remarque que lorsque nous parlons avec quelqu’un d’une œuvre que nous avons
aimé, nous pouvons nous vexer ou être déçus que la personne n’apprécie pas, elle aussi, cette
œuvre. D’où vient cette déception ?
Elle vient du fait que nous avons tendance à faire COMME SI ce que nous jugeons beau devait être
jugé ainsi par tout le monde. On a tendance à croire que ce que notre sensibilité nous fait
éprouver comme plaisir esthétique est un plaisir pour tous. Et pourtant, nous n’avons aucune
preuve que ce soit le cas. Le jugement de goût semble donc être universel (on pense que tout le
monde juge comme nous). Mais nous n’avons pas de preuve qu’il soit réellement universel,
puisque les goûts varient selon les personnes, les époques, les cultures… De même le jugement de
goût nous paraît nécessaire : nous avons l’impression qu’il est impossible de ne pas sentir
comme nous. Mais là aussi, aucune preuve que ce soit le cas.
Cette idée que le jugement de goût est à la fois subjectif, MAIS que nous avons le sentiment qu’il
est universel et nécessaire a été formulé par Kant. Kant est dans une sorte de juste milieu entre l’idée
que le goût dépend de la sensibilité de chacun, et l’idée que le goût serait quelque chose d’objectif.

==> voir le travail à faire pendant les vacances pour développer cette idée.
Ce qu’on peut retenir de la conception de l’esthétique de Kant sont les idées suivantes :
la beauté est un jugement de goût \ s’oppose à un jugement de connaissance
Pourtant, le jugement de goût prétend à l’universalité et à la nécessité (comme le jugement
de connaissance)
La prétention à l’universalité est due au fait que le jugement de goût est un jugement
réfléchissant : il nous donne l’impression de voir dans un objet singulier (telle œuvre, tel
spectacle de la nature) quelque chose que tout être humain devrait éprouver à notre place
La prétention à la nécessité est due à « quelque chose », un « je ne sais quoi », qu’on a du
mal à qualifier. Ce n’est pas quelque chose qu’on trouve dans l’objet, mais dans le rapport de
notre sensibilité à l’objet. On a le sentiment de percevoir une adéquation parfaite entre le
fond et la forme. D’où le fait de parler de « finalité », d’objectif poursuivi dans la beauté :
c’est comme si la forme (ce qu’on voit) réalisait un concept, une idée
La beauté n’est pas l’agréable ou l’utile
On a le sentiment de pouvoir communiquer la beauté qu’on éprouve aux autres, car notre
jugement de goût n’implique pas notre sensibilité particulière (comme dans l’agréable ou
l’utile), mais une idée de nécessité et d’universalité
Kant permet donc d’argumenter en faveur de l’idée que la sensibilité est quelque chose de
partageable. Certes, tout ce qui constitue notre sensibilité n’est pas partageable : le fait que j’aime
le chocolat plutôt que la vanille, ou que je sois frileux. Mais le sentiment de la beauté, lui, semble
partageable. Il n’est pas partageable parce que nous savons tous immédiatement ce qui est
beau et ce qui ne l’est pas. Il est partageable car nous avons tous l’idée que le beau ne dépend
pas (comme l’agréable et l’utile) de chacun. Nous avons l’idée qu’au-delà de nos sensibilités
particulières, il y a une sorte de « bon goût ».
On peut donc discuter de nos goûts respectifs, échanger des arguments, et surtout essayer de faire
éprouver aux autres ce que nous ressentons devant le spectacle de la beauté. Par exemple, on peut
expliquer à son ami comment est composé un tableau, le rendre attentif à un détail qui enrichit sa
perception. On peut également expliquer ce qu’est la polyphonie chez Bach, et montrer à quelqu’un
qui n’aime pas la musique classique à quel point cette technique a influencé des artistes qu’il écoute.
On peut donc discuter du goût : argumenter, mais on ne peut pas démontrer qu’une chose est belle.
Transition : jusqu’ici, nous avons soutenu que les expressions de la sensibilité permettaient
d’extérioriser quelque chose qui se trouvait à l’intérieur du moi. Chez Augustin, la sensibilité
s’extériorise par l’introspection [le fait de regarder à l’intérieur de soi, pour scruter sa conscience].
Chez Montaigne, la sensibilité s’extériorise à travers l’écriture des mouvements de notre conscience.
Dans la peinture hollandaise, elle s’extériorise à travers la représentation de la vie ordinaire et
quotidienne. Chez Rousseau, elle s’extériorise à travers le sentiment amoureux. Enfin, chez Kant,
elle s’extériorise à travers le plaisir esthétique et le jugement de goût.
Cependant, on remarque à chaque fois, que le processus d’extériorisation ne transforme pas,
ne modifie par ce qui est extériorisé. Ni le moi, ni la sensibilité qui s’exprime en moi, n’est
transformé par le passage de l’intérieur vers l’extérieur. L’expression n’est qu’un témoignage
de ce qui se passe à l’intérieur de moi.

Mais les choses sont-elles si simples ? Le processus d’expression ne modifie-t-il pas nécessairement
celui qui s’exprime, et ce qui s’exprime ?
II/ L’expression comme révélation de la sensibilité
1. Le symbolisme romantique
Le mouvement artistique et philosophique connu sous le nom de romantisme est né à la fin du
XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle. Parmi les artistes romantiques, on peut citer
Goethe, en Allemagne, Chateaubriand et Lamartine en France, Wordswoorth en Grande-Bretagne.
Parmi les philosophes romantiques, on peut citer Heder, Novalis, Schelling. Parmi les philosophes
proto-romantiques, on peut citer Hegel, Nietzsche, et enfin parmi les précurseurs du romantisme,
Kant et Rousseau.
Le romantisme s’oppose en partie à l’héritage des Lumières. Les penseurs des Lumières
soutiennent schématiquement une vision matérialiste et mécaniste de l’univers. Cela signifie
que le monde est organisé selon des lois fixes et fonctionne comme un mécanisme, une sorte de
grande horloge avec ses rouages. Il n’y aurait que du mouvement (le mouvement des rouages de la
grande machine de l’univers) et de la matière (les éléments, les atomes qui se meuvent et qui
constituent ces rouages). Dans une telle conception de l’univers, l’être humain semble perdu,
parce qu’il n’y a pas de place pour les sentiments ou pour le sens. Quel sens donner à un
univers qui n’est qu’une machine aveugle et sans âme, indifférente à nos existences ?
Pour les romantiques, la grande erreur des Lumières est d’avoir séparé l’homme de l’univers. Les
Lumières auraient séparé d’un côté la subjectivité (les sentiments, la conscience, l’âme, …), de
l’autre l’objectivité (la raison, la science, la matière, …). Il se serait donc créé un fossé entre
moi et le monde. Le romantisme cherche donc à rétablir ce lien perdu, à créer un pont entre moi et
le monde.
Pour cela, il postule qu’il existerait une correspondance entre l’état intérieur du moi et l’état
du monde. Mais cette correspondance ne serait accessible qu’à un individu qui a le courage
d’assumer qui il est et ce qu’il ressent. Ainsi, en exprimant nos sentiments et en les
symbolisant (par exemple à travers l’art), on accéderait à une vérité qui nous dépasse. Plus
encore, le seul moyen d’accéder à une connaissance de l’univers ne consisterait pas à procéder
scientifiquement ou objectivement : la science ne nous donne accès qu’à une partie infime de
l’univers (sa partie matérielle et mesurable). Le seul moyen d’accéder à une connaissance de
l’univers consisterait à se considérer soi-même comme une sorte de porte-parole de l’univers. En
moi s’exprimerait une voix singulière (ma voix) qui pourtant m’informerait sur le tout de l’univers.
« Elle fait que nous pressentons la nature comme si elle était un être humain ; elle montre que nous ne
pouvons rien comprendre que comme nous nous comprenons nous-mêmes, comme nous comprenons
notre amante, nous-mêmes et vous-mêmes. Maintenant, nous voyons les liens véritables qui attachent
le sujet à l’objet, nous voyons qu’il y a en nous aussi un monde extérieur, qui se trouve, avec notre
intimité, en des relations analogues à celles où se trouve le monde extérieur hors de nous avec notre
extérieur ; et que celui-ci et celui-là sont unis de la même façon que notre intérieur et notre extérieur ;
de sorte que nous ne pouvons saisir que par la pensée, l’intérieur et l’âme de la nature, comme nous
ne pouvons saisir que par la sensation l’extérieur et le corps de la nature. »
« Nous sommes en relations avec toutes les parties de l’univers, ainsi qu’avec l’avenir et le passé.
C’est uniquement de la direction et de la durée de notre attention observatrice, que dépend la question
de savoir quelle relation nous voulons avant tout cultiver, quelle relation sera pour nous la plus
importante et la plus active. La vraie méthode de cette manière d’agir ne pourrait être autre chose que
cette science divinatoire si longtemps souhaitée, et peut-être serait-elle davantage encore. L’homme
agit constamment selon ses lois, et la possibilité de la trouver par l’observation générale de soi-même,

est indubitable. »
« Comment l’homme peut-il avoir l’idée d’une chose s’il n’en porte pas le germe en soi ? Ce que je vais
comprendre doit se développer en moi organiquement ; et ce que j’ai l’air d’apprendre n’est que
nourriture, excitation de l’organisme. »
« Chaque descente du regard en soi-même est en même temps une ascension, une assomption, un
regard vers l’extérieur véritable. »
« La tâche suprême de la culture est de s’emparer de son moi transcendantal, d’être vraiment le moi de
son moi. Il est d’autant moins surprenant que nous n’ayons pas l’intelligence et le sens complet des
autres hommes. Sans une complète intelligence de soi-même, on n’apprendra jamais à comprendre
vraiment les autres. »
Novalis, Fragments
Il y aurait en fait une correspondance entre le microcosme (moi, la partie) et le macrocosme
(l’univers, le tout). En moi serait contenu en miniature l’ensemble des êtres. « Tout se sent soi-
même et ce qui lui ressemble, la vie se réverbère dans la vie », écrira le philosophe Herder. Cette
correspondance s’explique par le fait que chaque être de l’univers est traversé par un même
courant, un même principe. L’être humain, parce qu’il est la seule créature conscience, aurait
la tâche d’exprimer ce principe : « de devenir l’organe de son Dieu dans toutes les choses vivantes
de la création, selon la mesure de la relation qu’elles entretiennent avec lui », dit encore Herder.
Ainsi, l’expression de notre sensibilité est revêtue d’une sorte de mission divine : révéler la
vérité la plus profonde sur notre être, et à travers cette expression, sur l’univers entier.
L’expression de notre sensibilité devient un symbole, c’est-à-dire l’union de deux réalités
complémentaires (moi et le monde). Symbolon s’oppose à diabolon et signifie l’union, et plus
précisément un objet coupé en deux qu’on peut unir à nouveau. Faire de l’expression de notre
sensibilité un symbole, c’est en faire le lieu où se rejoignent le moi et l’univers, l’intérieur et
l’extérieur.
Il existe plusieurs manières de symboliser notre union retrouvée avec l’univers. On en étudiera
deux : le processus de création artistique, et la contemplation de la nature et des paysages (la
rêverie).
2. L’oeuvre d’art comme symbole
Ainsi, comme l’explique le philosophe contemporain Charles Taylor, l’être considéré comme le
plus capable de nous faire connaître l’univers n’est pas le scientifique qui étudie froidement et
mesure les rapports entre des mouvements de matière. L’être capable de nous faire connaître
l’univers en quelques sortes de l’intérieur, comme s’il était son porte-parole est l’artiste :
« depuis les romantiques, nous a été transmise une conception qui définit l’artiste comme celui qui
propose des épipathinies dans lesqueles une réalité dotée d’une grande signification morale ou
spirituelle devient manifeste […] L’artiste est un être d’exception, capable d’une vision singulière ;
le poète est une personne dotée d’une sensibilité exceptionnelle ».
Taylor insiste également sur un deuxième point fondamental du romantisme : l’extériorisation de
la sensibilité de l’artiste se fait à travers la production d’une œuvre (un tableau, un poème, une
musique…). Mais cette extériorisation ne laisse pas intacte la sensibilité : elle la transforme. Le
processus créateur de l’oeuvre révèle donc à l’artiste une vérité sur l’univers mais aussi sur sa propre
sensibilité.