La différance Jacques Derrida

Je parlerai, donc, d’une lettre.

De la première, s’il faut en croire l’alphabet et la plupart des spéculations qui s’y sont aventurées.

Je parlerai donc de la lettre a, de cette lettre première qu’il a pu paraître nécessaire d’introduire, ici ou là, dans l’écriture du mot différence; et cela dans le cours d’une écriture sur l’écriture, d’une écriture dans l’écriture aussi dont les différents trajets se trouvent donc tous passer, en certains points très déterminés, par une sorte de grosse faute d’orthographe, par ce manquement à l’orthodoxie réglant une écriture, à la loi réglant l’écrit et le contenant en sa bienséance. Ce manquement à l’orthographe, on pourra toujours l’effacer ou le réduire, en son fait ou en son droit, et le trouver, selon les cas qui chaque fois s’analysent mais reviennent ici au même, grave, malséant, voire, dans l’hypothèse de la plus grande ingénuité, amusant. Qu’on cherche donc à passer telle infraction sous silence, l’intérêt qu’on y mettra se laisse d’avance reconnaître, assigner, comme prescrit par l’ironie muette, le déplacé inaudible de cette permutation littérale. On pourra toujours faire comme si cela ne faisait pas de différence. Ce manquement silencieux à l’orthographe, je dois dire dès maintenant que mon propos d’aujourd’hui reviendra moins à le justifier, encore moins à l’excuser, qu’à en aggraver le jeu d’une certaine insistance. (…)

Or il se trouve, je dirais par le fait, que cette différence graphique (le a au lieu du e), cette différence marquée entre deux notations apparemment vocales, entre deux voyelles, reste purement graphique: elle s’écrit ou se lit, mais elle ne s’entend pas. On ne peut l’entendre et nous verrons en quoi elle passe aussi l’ordre de l’entendement.

Jacques Derrida
Conférence prononcée à la Société française de philosophie, le 27 janvier 1968, publiée simultanément dans le Bulletin de la société française de philosophie (juillet-septembre 1968) et dans Théorie d’ensemble (coll. Tel Quel), Ed. du Seuil, 1968.