Parole et écriture

LA PAROLE ET L’ÉCRITURE

Par Jean Lacroix Publié le 18 novembre 1967  Dans le journal Le Monde (Article réservé aux abonnés)

LA philosophie est en crise. Cette crise est aussi un renouvellement. En France, toute une pléiade de (relativement) jeunes penseurs la transforment : Foucault, Althusser, Deleuze, etc. A ces noms il convient désormais d’ajouter celui de Jacques Derrida. Connu d’un petit groupe de normaliens enthousiastes, il vient de se révéler à un plus vaste public en publiant en six mois trois livres, notamment : De la grammatologie (1). Par l’attention qu’il porte au problème du langage, il semble se rapprocher des  » structuralistes « . Il leur rend justice et reconnaît que la réflexion universelle reçoit un formidable mouvement d’une inquiétude sur le langage, qui ne peut être qu’une inquiétude du langage et dans le langage. Il s’en écarte toutefois dans la mesure où cet iconoclaste, loin de s’inspirer d’un modèle scientifique, reste en proie au démon philosophique.

Notre époque connaît à la fois l’inflation et la contestation du livre. L’écrit submerge tout en même temps qu’il est de plus en plus remplacé soit par les moyens audio-visuels soit par un langage scientifique non naturel (de l’algèbre aux formalismes). La crise du livre pose un problème de fond, conduisant à scruter la signification de notre métaphysique qui repose tout entière sur un certain rapport de la parole et de l’écriture. Et ce n’est pas seulement la métaphysique que commande l’interprétation occidentale de récriture, mais tous les champs de l’expérience, de la pratique et du savoir. Un livre pour nous c’est un système graphique, une suite de lignes qui s’efforcent de reproduire, de représenter une parole plus primitive et proche de la pensée. Comme Platon disait que le lit du peintre est éloigné de trois degrés de la réalité, puisqu’il est l’imitation du lit de l’artisan qui lui-même imite l’idée du lit, le lit intelligible, seul pleinement réel, ainsi le livre n’est qu’une traduction grossière de la parole, qui elle-même exprime la pensée.

Le présupposé fondamental de la métaphysique traditionnelle est celui de l’être comme présence : présence de l’objet, présence du sens à la conscience, présence à soi dans la parole et présence dans la conscience de soi. Cette conception repose sur la condamnation de l’écriture, du signe. Seule la parole réalise l’immédiate présence à soi ; l’écriture est violence – violence faite à la parole. C’est d’ailleurs cette violence qui a permis le progrès de la science et de la philosophie – d’une certaine science et d’une certaine philosophie – qui a permis le discours sensé et raisonnable de l’Occident, le discours d’une raison qui ignore son au-delà ou plutôt son en-deçà. Le but de Derrida n’est pas la destruction, mais la  » déconstruction  » de cette métaphysique. Les concepts fondateurs de la philosophie enferment le logos, la raison, dans une sorte de  » clôture « . Il faut briser cette  » clôture « , tenter une effraction.

L’attitude classique a été définie une fois pour toutes dans le Phèdre de Platon. L’éloge de la parole et la condamnation de l’écriture y ont un accent à la fois éthique et métaphysique. Le logos ne peut se saisir lui-même, se produire comme auto-affection qu’à travers la voix. Celle-ci se vit comme exclusion de l’écriture. Le livre ne parle pas, il est mort, il ne répond pas à celui qui l’interroge :  » Son père n’est pas là pour le défendre.  » Si la parole est immédiate, l’écriture est médiate : elle n’est que la  » représentation « , le signe de la parole absente. C’est encore ce que redira de Saussure, le fondateur de la linguistique moderne :  » Langage et écriture sont deux systèmes de signes distincts : l’unique raison d’être du second est de représenter le premier.  » Husserl lui-même suppose que l’être est présence, et que cette présence peut être indéfiniment répétée : il reste malgré tout fidèle à la tradition qui définit le sens en général à partir de la vérité comme objectivité. A ces exemples on pourrait joindre celui, plus politique mais significatif, des traditionalistes. Joseph de Maistre a fait un étonnant éloge du Phèdre. Pour lui l’écriture déforme et tue ; elle est à l’opposé de la vie. A la coutume et à la tradition elle oppose le droit, qui est la mort de la société. Dès que paraît l’écriture, le lien inter-humain disparaît :  » On n’écrit pas dans les âmes avec une plume « . Le Christ, parce qu’il est pure présence, n’a rien écrit. Toujours l’écriture est dénoncée comme disparition de la présence naturelle : elle n’est qu’un effort second et dangereux pour se réapproprier symboliquement la présence.

Il y a cependant un moment privilégié qui ne résout pas le problème, mais l’ouvre en quelque sorte : le moment de Rousseau, auquel Derrida consacre près de 250 pages passionnantes. Quoique peu lu, l’Essai sur l’origine des langues est capital, ne serait-ce que par la manière dont il mêle confiance et défiance à l’égard de la parole. Certes, Rousseau répète le mouvement inaugural du Phèdre.

L’analyse de la pensée se fait par la parole et l’analyse de la parole par l’écriture. L’art d’écrire n’est qu’une représentation médiate de la pensée et la représentation, Jusqu’au théâtre et à la différence de la fête, est perte de la présence. Les signes font négliger les choses et la langue, en se perfectionnant dans les livres, s’altère dans le discours. Aussi Rousseau condamne-t-il l’écriture comme destruction de la présence et maladie de la parole. Mais la parole qu’il lui oppose est moins de fait que de droit : c’est la parole telle qu’elle aurait dû être, telle qu’elle n’est pas. Il y a un vide, du  » Jeu  » (au sens où une porte joue), comme une distance, une différence de soi à soi dans la parole même. Rousseau a éprouvé le dérobement dans la parole, dans le mirage de son immédiateté. Il réhabilite l’écriture dans la mesure où elle permet la réappropriation de ce dont la parole s’était laissé déposséder. Incapable de se confesser, c’est-à-dire de s’avouer oralement, il écrit ses Confessions. L’opération qui substitue l’écriture à la parole remplace la présence par la valeur.  » Le parti que j’ai pris d’écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait. Mol présent, on n’aurait Jamais su ce que je valais.  » Rousseau dénonce l’illusion de la parole vive et présente, il introduit la différence dans la parole, il déporte le mythe de la parole pleine vers le silence.

Exemple sans doute exemplaire, mais non unique. En toute métaphysique, notamment chez Husserl et Heidegger, on peut trouver ce qui  » excède  » la métaphysique, c’est-à-dire les traces de l’avant, de l’après et du dehors de la métaphysique. Mais une telle lecture exige à la fois qu’on l’ait traversée et transgressée.

L’essentiel c’est que cette méditation renvoie, au-delà de la parole, à une sorte de distance, d’arrachement à soi, que Derrida appelle la  » différance  » (avec un a). L’empirisme lui-même a une signification profonde, puisque c’est la pensée pure d’une différence pure, c’est-à-dire le rêve d’une pensée entièrement hétérogène à sa source. Mais il n’est bien qu’un rêve, car il ne se formule qu’en se détruisant, en devenant un aspect de cette philosophie qu’il nie. La voie de Derrida est autre. Il ne cherche pas à privilégier l’écriture commune par rapport à la parole, mais à retrouver une écriture première, une  » archi-écriture « . La répression de l’écriture signifie dans notre histoire le désir de réduire la différence. L’auteur veut introduire à une différance première, c’est-à-dire à une manière de différer qui ne soit ni un effet dérivé ni même une origine et dont on ne puisse parler en termes d’absence ou de présence. La  » représentation  » ne survient pas à la  » présence  » : elle l’habite. Le principe d’écriture est intérieur au langage et constitue comme un  » supplément originaire « . La prétendue dérivation de l’écriture n’a été possible qu’à une condition : que le langage  » originel  » n’ait jamais existé, qu’il n’ait jamais été intact, intouché par l’écriture, qu’il ait toujours été lui-même déjà une écriture. La littérature, la psychanalyse suggèrent, mais la philosophie ne saurait décrire ce sol où se grave l’écriture première. On ne pense pas l’impensable, on ne peut réduire à la raison l’autre de la raison. On n’échappe pas à la métaphysique par un discours métaphysique. La sortie de la philosophie, déclare Derrida, est beaucoup plus difficile que ne l’imaginent ceux qui croient l’avoir opérée depuis longtemps avec une aisance cavalière et qui restent enfoncés dans la métaphysique par tout le corps du discours qu’ils prétendent en avoir dégagé.

Il faut bien cependant au moins diriger l’esprit vers l’impensable, ne fût-ce que négativement. Derrida dénonce la  » clôture  » métaphysique, il ne prétend pas l’avoir franchie. Son problème est celui du signe, du  » gramme « . La métaphysique classique suppose une présence derrière le signe, présence originaire qui est source du signe et vérité de son interprétation. Elle a souvent montré, cependant, que l’esprit ne peut pas se connaître directement, mais seulement se signifier, que l’intuition est impossible et que la réflexion implique distance et différence. Mais peut-être le signe est-il premier ? Une philosophie du signe originaire, du signe sans signifié, s’opserait alors à une philosophie de la présence. Les questions se pressent, que l’auteur sans doute récuserait. Reconnaître l’écriture dans la parole, c’est poser la  » trace  » comme primitive, c’est admettre qu’il n’y a pas d’éthique sans présence de l’autre, sans différance. Peut-on approcher cette  » trace  » première ? Il pourrait s’agir d’un Dieu ayant réalisé la distance à soi dans l’épreuve de la mort, dans une sorte de  » folie « . Telle n’est pas la voie de Derrida. On soupçonnerait plutôt chez lui un athéisme se symbolisant dans une sorte de polythéime, dans un jeu nietzschéen des dieux entre eux. Comme chez beaucoup aujourd’hui, l’influence de Nietzsche est primordiale. Mais pourquoi remonter si loin ? C’est avant tout, suivant l’auteur, le rapport à ma mort qui fait apparaître la brisure qui marque l’impossibilité de se produire dans la plénitude d’une présence et d’un présent absolus, qui peut faire surgir la différance infinie de la présence même. La différance ne serait rien d’autre que la finitude de ma vie en tant que rapport essentiel à ma mort. On apprendrait ainsi à ne plus penser le temps à partir du présent, mais à penser le présent à partir du temps comme différance, c’est-à-dire pour le moins à rendre énigmatique tout ce que l’on croit entendre sous les noms de proximité, d’immédiateté, de présence. Au-delà de la parole et de l’écriture commune, du vrai et du faux, du bien et du mal, il faudrait tenter de parvenir au fait neutre de la pensée.

Interrogations vaines, sans doute, et même fausses, qui risquent de fausser l’esprit de cette recherche. Derrida ne veut pas privilégier l’écriture aux dépens de la parole. Méditant sur la différence heideggerienne entre l’être et l’étant, il porte la différence à la racine du dire et du vouloir-dire. Il s’établit ainsi dans un espace neutre, dans une distance pure, il s’efforce d’analyser une pensée-qui-ne-veut-rien-dire, non qu’elle soit absurde, mais parce qu’elle tente de franchir une clôture historique qui n’est pas une fin, une pensée qui n’existe qu’en acte dans le jeu et le mouvement de la différance. Cette lente déconstruction de la présence et de son histoire n’aboutit pas à l’être mais à la différance, sans qu’on sache bien encore si différer de l’être n’est pas malgré tout en quelque manière le retrouver. La grammatologie, si importante soit-elle, n’est qu’une science, la science de l’écriture. Au-delà de la science, il y a la philosophie qui ne porte pas sur l’origine, mais sur l’écriture au second sens, l’écriture qui ne commence pas, l’écriture qui rend possibles toute origine et tout commencement. Cette écriture, source de tout concept, mais qui n’est pas elle-même un concept, Derrida ne prétend ni la voir ni la décrire, il ne travaille pas  » au-delà. « , mais  » à la limite « .


(1) Cf. De la grammatologie, par Jacques Derrida, Ed. de Minuit, 1967, un volume de 445 pages, 30,85 F. Cf. aussi l’Ecriture et la Différence, Le Seuil, 1967, 29 F, et la Voix et le Phénomène, P.U.F., 1967, 9 F. En même temps que le premier tome des œuvres complètes de Rousseau, Le Seuil a eu l’heureuse idée de publiera part (Bibliothèque du Graphe) l’Essai sur l’origine des langues, 3,20 F.