La parole dans Phèdre

La théorie platonicienne de la parole dans Phèdre

Étudions maintenant ce que Platon dit à propos de la parole et de la bonne manière d’en user dans Phèdre. On y trouve la définition d’un usage philosophique de la parole, orientée vers la connaissance de la vérité et vers la sagesse (sophia).I. Socrate et les sophistes. L’opposition de Platon aux sophistes est connue: ceux-ci ne cherchent qu’à persuader et n’ont besoin pour cela que de la vraisemblance, alors que le philosophe vise la connaissance de la vérité.Socrate se définit par opposition aux sophistes, aux maîtres de rhétorique, en affirmant: «pour moi, je suis dépourvu de tout art de la parole» (p. 277).

Mais la position de Platon par rapport à la rhétorique et aux sophistes dans Phèdre est nuancée: ce n’est pas un rejet radical. Voir le passage qui porte sur les traités de rhétorique, les arts oratoires(p. 285 sq.), l’éloge des rhéteurs —Théodore, Gorgias, Hippias, etc. —& l’éloge de Périclès(p. 291). Pour manipuler le vraisemblable, il faut d’abord connaître le vrai afin de jouer sur ses nuances (260b). «[…] il n’y a pas et il n’y aura jamais d’art authentique de la parole sans lien avec la vérité» (p. 272). Dès lors, la bonne rhétorique s’identifie avec la philosophie, qui est la méthode pour atteindre le vrai.Il existe une bonne rhétorique, la rhétorique philosophique, dont l’objet, au bout du compte, n’est pas de plaire aux hommes, mais de plaire aux dieux.L’art de la parole est ainsi ramené dans le champ plus général de la vertu, ou de la vie bonne que recherche le philosophe: «l’homme tempérament» ne doit pas chercher à plaire aux hommes, mais «être capable de tenir des discours agréables aux dieux» (p. 300). II.

Les conditions de possibilité d’un art de la parole. Y a-t-il un art de la parole, alors que celle-ci est essentiellement improvisée?

a) Deux conditions pour le bon usage de la parole:-la synthèse: définir préalablement le sujet dont on parle (ce que fait Socrate dans son premier discours: «mettons-nous d’accord sur l’essence de l’amour et de ses effets», p. 219); -l’analyse: organiser son discours selon les divisions naturelles de l’objet évoqué.Celui qui sait effectuer de telles subdivisions, Socrate le nomme «dialecticien» (p. 284). Voir la critique du discours de Lysias (p. 277 sq.): Lysias n’a pas commencé son discours en définissant ce qu’est l’amour (ce qui fait qu’on peut dire une chose et son contraire de cet objet qui n’a pas été précisé, en le prenant pour ce qu’il n’est pas, par exemple en le confondant avec la luxure). Le discours de Lysias est mal composé, il est inorganique (p. 280).

b) Du bon usage de l’inspiration, de l’enthousiasme Dans son premier discours, pourtant faux, Socrate se sentait inspiré, habité par l’enthousiasme, «dans un état divin» (p. 221). Ceci illustre l’ivresse de la parole, qu’il faut savoir maîtriser comme le désir, comme le cheval noir de l’attelage de l’âme. Son démon, qui le prévient de ne pas traverser la rivière, n’est-il pas l’intuition intérieure, qu’il faut savoir écouter, et qui nous prévient quand on délire sans s’en rendre compte? Dans son second discours, Socrate se livre à une réhabilitation de la folie dénigrée par Lysias. La folie peut être «le fruit d’un don divin» (p. 233). Distinction entre quatre sortes de délire: prophétique, initiatique, poétique et érotique (catégories exposées deux fois dans le dialogue, la 2efois plus clairement: 265a). La folie est conforme à la nature de l’âme, qui est principe de mouvement. La folie est réévaluée dans le cadre du mythe de l’incarnation des âmes: c’est elle (sous la forme du désir de la beauté) qui permet à l’âme de renouer avec son existence antérieure et d’atteindre la connaissance de l’intelligible par la réminiscence (p. 244 sq.)

III. L’écrit et l’oral (voir la dernière partie du texte: p. 301-311) Est-il honteux de composer des discours, comme font les logographes?Socrate ne réprouve pas le fait d’écrire en tant que tel, mais recherche comment écrire et parler «de belle manière» (p. 270). Critique de l’écrit. Le mythe du dieu Theuth, inventeur de l’écriture,et du roi de Thèbes, Thamous (p. 302-303). L’écrit ne favorise pas la mémoire, mais l’affaiblit au contraire. Il favorise un faux savoir. Défauts des discours écrits dans la transmission de la vérité (l’enseignement): les écrits ne répondent pas quand on les interroge (p. 304); ils se présentent identiquement à tous leurs lecteurs, sans pouvoir viser ceux auxquels ils sont appropriés.L’écriture n’est qu’un divertissement, qu’il ne faut pas prendre au sérieux (p. 307). L’écrit n’est rien de plus qu’un «aide-mémoire» (p.310). Les seuls discours qui vaillent sont ceux qui, destinés à enseigner, «sont réellement écrits dans l’âme» (id.)

Conclusion Platon dans Phèdre cherche à définir les conditions d’utilisation de la parole qui permettent d’en faire un instrument d’accès à la vérité: la parole doit être inspirée, mais dans certaines conditions qui assurent la validité de cette folie, de cet enthousiasme. La parole doit suivre une certaine méthode qui garantit son adéquation au monde référentiel qu’elle prétend atteindre. La priorité doit rester à la parole vive, échangée en direct, l’écrit présentant des risques accentués de déviance.