Mime, mimesis

La mimèsis (en grec ancien « imitateur, acteur ») est une notion philosophique introduite par Platon dans La République, puis reprise et développée par Aristote.

Le sens de ce terme a évolué au cours des siècles. Il s’applique tout d’abord dans un contexte religieux à la danse, au mime et à la musique. Il ne s’agit pas de reproduire l’apparence du réel, mais d’exprimer la dynamique, la relation active avec une réalité vivante. Chez certains auteurs, la mimèsis désigne au contraire l’imitation du réel : pour Démocrite, l’imitation de la nature par la technique (le tissage imite celui de l’araignée)

Aristote

La mimèsis :

Terme tiré de la poétique d’Aristote et qui définit l’œuvre d’art comme une imitation du monde tout en obéissant à des conventions.

Le terme de « mimesis » renvoie à l’imitation des actions des hommes, aux hommes agissants et à l’imitation de la vie humaine. Elle vise à atteindre le bon (le caractère, c’est-à-dire la ligne conductrice), l’utile (la catharsis, c’est-à-dire la purgation des passions) et le nécessaire (l’avènement pathétique, le « climax dramatique » dans lequel le spectateur éprouve de la pitié vers un héros tragique qui subit un sort (destin, fatalité) défavorable, c’est-à-dire avoir de la compassion et de la sympathie pour ce personnage qui ne méritait pas de subir un malheur qui est le fruit d’une ou d’erreurs qu’il a commise – Aristote fait de l’Œdipe Roi de Sophocle le cas exemplaire – et de la crainte, envers un destin qui peut s’abattre sur lui).

Dans la Poétique, Aristote reprend le concept de mimesis à Platon et semble, par là, s’inscrire dans la tradition platonicienne en présentant l’art comme une imitation. En effet, Platon explique au livre X de La République que l’œuvre d’art n’est qu’une imitation d’imitation, la copie d’une copie. Car l’artiste ne fait qu’imiter l’objet produit par l’artisan ou par la nature, objet sensible qui est lui-même la copie ou l’imitation de son essence (l’Idée ou Forme). L’art pour Platon, en tant que production d’objet, n’est donc qu’une imitation de second ordre, copie de la copie de l’Idée. L’œuvre d’art qui ne releverait que de la représentation est ainsi de piètre valeur, car doublement éloignée de la vérité. Et l’artiste imitateur lui-même apparaît comme un danger pour la réalisation de la République, puisqu’il est un illusionniste, qui fait tenir pour vrai ce qui est faux et peut ainsi renverser dans l’apparence qu’il construit l’ordre des valeurs.

Socrate – Prends un miroir et présente-le de tous côtés ; en moins de rien, tu feras le soleil et tous les astres du ciel, la terre, toi-même, les ouvrages de l’art, et tout ce que nous avons dit.
Glaucon – Oui, je ferai tout cela en apparence, mais il n’y a rien de réel, rien qui existe véritablement.
Socrate – Fort bien. Tu entres parfaitement dans ma pensée. Le peintre est apparemment un ouvrier de cette espèce, n’est-ce pas ?
Glaucon – Sans doute.
Socrate – Tu me diras peut-être qu’il n’y a rien de réel en tout ce qu’il fait ; cependant le peintre fait aussi un lit en quelque façon.
Glaucon – Oui, l’apparence d’un lit.
[…]
Socrate – Il y a donc trois espèces de lit ; l’une qui est dans la nature, et dont nous pouvons dire, ce me semble, que Dieu est l’auteur ; auquel autre, en effet, pourrait-on l’attribuer ?
Glaucon – A nul autre
Socrate – Le lit du menuisier en est une aussi
Glaucon – Oui
Socrate – Et celui du peintre en est encore une autre, n’est-ce pas ?
Glaucon – Oui
Socrate – Ainsi le peintre, le menuisier, Dieu, sont les trois ouvriers qui président à la façon de ces trois espèces de lit. […]
Donnerons-nous à Dieu le titre de producteur de lit, ou quelqu’autre semblable ? Qu’en penses-tu ?
Glaucon – Le titre lui appartient, d’autant plus qu’il a fait de lui-même et l’essence du lit, et celle de toutes les autres choses.
Socrate – Et le menuisier, comment l’appellerons-nous ? L’ouvrier du lit, sans doute ?
Glaucon – Oui
Socrate – A l’égard du peintre, dirons-nous aussi qu’il en est l’ouvrier ou le producteur ?
Glaucon – Nullement
Socrate – Qu’est-il donc par rapport au lit ?
Glaucon – Le seul nom qu’on puisse lui donner avec le plus de raison, est celui d’imitateur de la chose dont ceux-là sont ouvriers.
[…]
Socrate – Le peintre se propose-t-il pour objet de son imitation ce qui, dans la nature, est en chaque espèce, ou plutôt ne travaille-t-il pas d’après les oeuvres de l’art ?
Glaucon – Il imite les œuvres de l’art.
Socrate – Tels qu’ils sont, ou tels qu’ils paraissent ? Explique moi encore ce point.
Glaucon – Que veux-tu dire ?
Socrate – Le voici. Un lit n’est pas toujours le même lit, selon qu’on le regarde directement ou de biais ou de toute autre manière ? Mais quoiqu’il soit le même en soi, ne paraît-il pas différent de lui-même ? J’en dis autant de toute autre chose.
Glaucon – L’apparence est différente, quoique l’objet soit le même.
Socrate – Pense maintenant à ce que je vais dire ; quel est l’objet de la peinture ? Est-ce de représenter ce qui est tel, ou ce qui paraît, tel qu’il paraît ? Est-elle l’imitation de l’apparence, ou de la réalité ?
Glaucon – De l’apparence.
Socrate – L’art d’imiter est donc bien éloigné du vrai ; et la raison pour laquelle il fait tant de choses, c’est qu’il ne prend qu’une petite partie de chacune ; encore ce qu’il en prend n’est-il qu’un fantôme. Le peintre, par exemple, nous représentera un cordonnier, un charpentier, ou tout autre artisan, sans avoir aucune connaissance de leur métier ; mais cela ne l’empêchera pas, s’il est bon peintre, de faire illusion aux enfants et aux ignorants, en leur montrant du doigt un charpentier qu’il aura peint, de sorte qu’ils prendront l’imitation pour la vérité.
Glaucon – Assurément.
Socrate – Ainsi, mon cher ami, devons-nous l’entendre de tous ceux qui font comme ce peintre. Lorsque quelqu’un viendra nous dire qu’il a trouvé un homme qui sait tous les métiers, qui réunit à lui seul, dans un degré éminent, toutes les connaissances qui sont partagées entre les autres hommes, il faut lui répondre qu’il est dupe apparemment de quelque magicien et de quelque imitateur qu’il a pris pour le plus habile des hommes, faute de pouvoir lui-même distinguer la science, l’ignorance et l’imitation.
Platon, République livre X trad. Victor Cousin

» À l’origine de l’art poétique dans son ensemble, il semble bien y avoir deux causes, toutes deux naturelles.
 Imiter est en effet, dès leur enfance, une tendance naturelle aux hommes – et ils se différencient des autres animaux en ce qu’ils sont des êtres fort enclins à imiter et qu’ils commencent à apprendre à travers l’imitation – comme la tendance commune à tous, de prendre plaisir aux représentations; la preuve en est ce qui se passe dans les faits : nous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, comme les formes d’animaux les plus méprisés et des cadavres. Une autre raison est qu’apprendre est un grand plaisir non seulement pour les philosophes, mais pareillement aussi pour les autres hommes – quoique les points communs entre eux soient peu nombreux à ce sujet. On se plaît en effet à regarder les images car leur contemplation apporte un enseignement et permet de se rendre compte de ce qu’est chaque chose, par exemple que ce portrait-là, c’est un tel; car si l’on se trouve ne pas l’avoir vu auparavant, ce n’est pas en tant que représentation que ce portrait procurera le plaisir, mais en raison du fini dans l’exécution, de la couleur ou d’une autre cause de ce genre.
 L’imitation, la mélodie et le rythme ( car il est évident que les mètres sont une partie des rythmes ) nous étant naturels, ceux qui à l’origine avaient les meilleures dispositions naturelles en ce domaine, firent peu à peu des progrès, et à partir de leurs improvisations, engendrèrent la poésie. Mais la poésie se divisa suivant le caractère propre à chacun; ceux qui avaient une âme noble imitaient les belles actions et celles de leurs pareils, ceux qui étaient plus vulgaires imitaient les actions des hommes bas, en composant d’abord des blâmes, tout comme les autres composaient des hymnes et des éloges ».
  ARISTOTE Poétique, IV, 1448 b, trad. M. Magnien, Le Livre de poche classique, 2002, pp. 88-89.